prison

Des ex-détenus racontent leurs rencontres avec des salafistes

Aujourd’hui, il y aurait plus d’un millier de détenus radicalisés dans l’Hexagone. Nous avons rencontré leurs voisins de cellule.

par Theo Englebert
05 Novembre 2018, 8:28am

Illustration: Timju Jeannet pour  VICE FR 

Depuis janvier 2015, plusieurs vagues d’attentats meurtriers ont frappées la France. Parmi les auteurs de ces attaques, un nombre conséquent de terroristes étaient passés par la case prison. Aujourd’hui, il y aurait plus d’un millier de détenus radicalisés dans l’Hexagone. Alors que les pouvoirs publics peinent à enrayer l’embrigadement des détenus, nous avons rencontré d’anciens détenus qui ont vu s’installer le salafisme en détention. Ils décrivent des prisonniers modèles, érudits et protecteurs.

« Quand on parlait entre nous en taule, bien avant l’affaire Merah, on considérait déjà que c’était une bombe à retardement », se remémore Billal. L’homme a passé plus d’une décennie derrière les barreaux pour trafic de stupéfiants, braquage et évasion, entre 1996 et 2017. Il nous confie rapidement que les djihadistes ne lui sont pas étrangers : « J’ai frisé ce truc-là. J’ai mis un demi-pied dedans, voire même un pied complet. Moi je peux te dire comment on passe de l’autre côté. Et je peux te dire aussi que c’est très dur de revenir ! ».

Bilal nous raconte l’arrivée des prêcheurs salafistes dans les prisons françaises dès 1996. « Ils sont très malins donc ils rentrent et ils ne font rien à part bien se comporter, c’est la règle. Ils attirent les gens et ils forment un groupe. Ce n’est pas des mecs qui vont jouer les durs. Ils vont être très discrets, très humbles, très respectueux », explique le quadragénaire. « Je pense qu’il n’y a pas de profil type », nuance Romain Caillet, chercheur sur les questions islamistes, auteur avec Pierre Puchot de Le combat nous a été prescrit. « Un islamiste ou un djihadiste intelligent sera dans une démarche pédagogique pour essayer de convaincre en faisant preuve de subtilité. » Les groupes de prisonniers salafistes qui se constituent facilement vont représenter une sécurité pour de nombreux détenus. « On n’attire pas les mouches avec du vinaigre alors ils vont toujours avoir cette main protectrice, d’abord avec les musulmans et ensuite avec les autres » explique à son tour Billal.

Au cours de ses peines successives, l'ancien détenu a pu observer les relations entre les prêcheurs radicaux et les autres détenus. « Les islamistes ne feront rien aux autres. À la limite, ils appellent kouffar le mec qui ne connaît pas sa propre religion, mais c’est tout. Les confrontations sont plus sociales que religieuses ». Mais il existe des exceptions. Les salafistes s’en prendraient volontiers aux personnes détenues pour des crimes de mœurs et souffriraient d’une hostilité féroce de la part d’une certaine population. « Ceux qui s’opposent aux salafistes, c’est les vrais gangsters, les gros trafiquants. Les mecs de quartier qui sont encore dans le biz », explique Billal.

« Fabien Clain était quelqu’un d’affable qui pourrait discuter avec tout le monde. Il avait de la personnalité et savait convaincre les gens. »

Alors qu’il purge une petite peine à la prison de Fleury-Merogis, Mehdi, un voleur de petite envergure, tombe quant à lui nez à nez avec Fabien Clain dans une cour de promenade en 2011. Il ne se doute pas que l’homme revendiquera quelques années plus tard au nom de l’organisation État islamique, les attaques du 13 novembre à Paris. Mehdi, qui vient juste de se convertir, se lie avec le djihadiste. « Je me suis intéressé à la personne parce que je trouvais qu’il parlait assez bien de la religion. Tu vois, il avait une belle parole », concède Mehdi.

Face à l’émoi et à l’incompréhension déclenchés par l’affaire Merah chez ses codétenus, Clain nie avoir eu des relations avec le tueur et son entreprise. Il ne les condamnera toutefois jamais selon Mehdi qui ne cessera pas moins de le consulter. « On discutait tous avec lui », nous explique-t-il. « Mis à part ces travers, il a vraiment une connaissance incroyable de la religion. C’est le seul, à l’heure actuelle, dont je peux dire qu’il te répondra ouvertement et clairement à des questions très pointilleuses ». À l'inverse, Romain Caillet connaît bien le personnage de Fabien Clain. Selon lui, l’homme était loin d’être un érudit : « Ce n’est absolument pas quelqu’un de particulièrement compétent religieusement. C’était loin d’être une référence du courant djihadiste en France ou dans la région toulousaine ».

Comment les intégristes parviennent-ils à s’ériger en référence et à occuper une telle place dans l’éducation religieuse de leurs codétenus ? Romain Caillet nous donne un début de réponse : « Une personne qui découvre l’islam et la pratique religieuse peut forcément être impressionnée par quelqu’un qui ne lit que des livres là-dessus depuis quinze ans. Il aura l’impression de voir quelqu’un de très pointu ». Les ex-prisonniers que nous avons rencontrés évoquent tous une pratique de l’islam confuse que les salafistes cherchent à structurer. « Les personnes de culture musulmane qui entrent en prison ne sont, à priori, pas très respectueuses des préceptes de leur religion et ne les connaissent pas », confirme Romain Caillet. « Une personne qui a un degré de religiosité élevée ne se retrouve pas en prison. 90 % des gens qui sont très engagés dans la pratique religieuse en prison le sont dans des dossiers terroristes. »

Pour Kamel Daoudi, à qui les services de renseignement ont notamment reproché son appartenance à un groupe affilié à Al-Qaïda et que VICE avait déjà rencontré en 2017, la méconnaissance de la religion musulmane participe pleinement à la radicalisation des prisonniers. « Quand un individu ne connaît pas suffisamment les bases, une logique autosectaire va se créer. Il pratique une sorte de religion “à la carte” qui ne permet pas d’éviter les dévoiements ». Le contexte carcéral constitue un terreau particulièrement propice à la radicalisation. Daoudi confirme : « Quand il n’y a pas d’apaisement et un climat délétère, ce “self-islam”, comme je l’appelle, peut créer des contresens ». L’homme parle en connaissance de cause. Il est incarcéré entre 2001 et 2008.

« Quand je suis arrivé à Laon, il n’y avait pas un mec qui priait. Un petit Algérien d’une cinquantaine d’années a débarqué. Un type simple à mort, qui ne parlait pas. [...] Quand il a quitté la détention, il y avait 40 personnes qui priaient sérieusement et régulièrement ».

Bilal nous expose comment l’autorité se met en place : « Il y a toujours un chef. Mais ce n’est pas une stratégie. Il faut écouter celui qui a le plus de connaissances. Ils ne s’imposent même pas. Ça se fait naturellement ». À ses yeux, l’administration pénitentiaire se serait montrée permissive à l’égard de l’islam rigoriste qui se propageait en détention. « Ces gens-là étaient moins surveillés avant. Ils pouvaient plus facilement parler. On les appelait les barbus, on se foutait un peu de leur gueule ». D’après Billal, c’est uniquement leur attitude exemplaire et une connaissance approfondie de la religion qui permettent aux djihadistes de s’entourer en prison. « Dans tout mon parcours, je n’ai pas vu un seul bourrage de crâne, jamais. Le lavage de cerveau c’est un cliché. L’adhésion par contre, ça, je l’ai vu ». Certains détenus deviennent de véritables machines à endoctriner. « Quand je suis arrivé à Laon, il n’y avait pas un mec qui priait. Un petit Algérien d’une cinquantaine d’années a débarqué. Un type simple à mort, qui ne parlait pas. C’était un vrai. Toujours habillé simplement. Il n’avait pas de parloirs, il n’acceptait aucune aide, pour rien. Quand il a quitté la détention, il y avait 40 personnes qui priaient sérieusement et régulièrement ».

Cette pratique rigoriste d’un islam revisité prédestine-t-elle pour autant les détenus à rejoindre les rangs des djihadistes ? Billal est catégorique : « Ces mecs qui convertissent en prison, ce sont des préparateurs, volontaires ou involontaires » analyse-t-il. « Ils préparent la personne pour que demain un mec vienne, dise les bonnes phrases, appuie sur les bons boutons et ça se déclenche ». Une affirmation qui n’étonne pas Romain Caillet « Pour celui qui décide de se repentir en prison, la réalité c’est que le seul islam qui est diffusé assez largement en prison c’est celui des djihadistes ». L’entourage de ces prêcheurs salafiste constitue une cible de choix pour les djihadistes des différentes factions. « Quand intervient quelqu’un qui a déjà une allégeance et qui est dans une logique politique d’action. Ces publics-là sont super faciles pour lui », confirme Billal. En revanche les recruteurs actuels seraient rarement des prêcheurs. L’ancien détenu insiste : « Le vrai recruteur d’aujourd’hui c’est pas un type qui porte une barbe. Tu ne vas rien savoir de lui. Il va te tester, il va t’observer, il va attendre de te revoir dehors et il va t’ouvrir les portes d’autres réseaux. Ils savent très bien ce qu’ils font ».

À partir des années 2000, l’absence d’offre idéologique a permis aux islamistes radicaux de prendre une place importante en prison. Hervé, un ancien détenu, devenu juriste, résume : « C’est d’abord un rejet, le refus du modèle actuel et ça ne date pas d’hier. Ça existe depuis longtemps ». Hervé est entré pour la première fois en prison dans les années 90. Il se souvient : « Tout le monde cite le parcours de Mesrine qui est une référence du combat contre l’État. Les Brigades rouges, la bande à Baader et Action directe faisaient encore partie du décor ». Mais ces références ne tardent pas à s’effacer et à disparaître dans l’imaginaire des détenus. « Après 2001, ça a changé. Une offre révolutionnaire apparaît sur le marché. Les mecs de cette mouvance se sentent forts et sont devenus plus visibles donc les groupes se constituent plus facilement », se souvient Hervé. Après avoir rédigé un mémoire universitaire sur le contre discours à opposer au salafisme, il est aujourd’hui doctorant en droit. « On a commencé à voir une nouvelle vague qui n’a rien à voir avec la précédente. Il y a eu l’accélération numérique. Facebook et Twitter sont arrivés et ça a tout changé ».

« Aujourd’hui, c’est la seule offre révolutionnaire sur le marché », confirme Wassim Nasr, journaliste pour France 24 et auteur du livre État Islamique, le fait accompli. « Ceci sans que le terme révolutionnaire ne soit dans un registre positif, des révolutions d’extrême droite ou d’extrême gauche ont bien eu lieu tout le long du XXe siècle », précise-t-il. « Surtout qu’il y a aussi ce volet repentance que d’autres idéologies politiques, qui n’ont pas une essence religieuse, n’offrent pas ». Un aspect qui pourrait expliquer le succès du djihadisme en prison. « Quand un ancien criminel veut se racheter une conduite, le chemin du djihad semble plus simple à emprunter. Tout ce qu’il a fait d’horrible avant est effacé, même si c’était la veille. Il peut même intercéder pour 70 personnes de son entourage au paradis », ajoute le spécialiste.

Froidement, il conclu avec cette phrase qui résume bien le problème : « C’est une offre imbattable pour certains prisonniers qui n’ont pas d’autre horizon ni perspective ».

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