faire son lit
Robin Voisin pour VICE FR 
société

J’ai suivi la morning routine de Maxime Barbier pendant une semaine

Ou comment j’ai sombré dans la folie à cause d’un jus de citron.
29 octobre 2018, 8:27am

Quand on est un branleur comme moi, la notion de productivité agit comme un insecte qui s’est introduit dans ma boîte crânienne et grignote mon cerveau un peu plus chaque jour. Cette bestiole me rappelle que je n’ai aucun projet à long terme, aucune start-up de cryptomonnaies à lancer et que je partage ma vie avec un chat – au grand dam de Gladys, ma banquière. Derrière ce fatalisme se cache une routine tout aussi lamentable qui ne m’aide guère à sortir de mes oubliettes : je me lève chaque matin avec un sentiment de déjà-vu, comme si la journée qui m’attend allait de toute évidence ne me réserver aucune surprise. Mais comme l’écrivait Sun Tzu dans L’Art de la guerre il y a 2 500 ans, « Au milieu du chaos se trouve aussi une opportunité. »

Il y a quelques mois, alors que j’errais fatigué sur mon ordinateur de bureau, je suis tombé sur la chaîne YouTube de Maxime Barbier, le startupper le plus connu de France. Au départ, je ne comprenais pas bien ce qui se passait devant moi, ni même en quelle langue les intervenants communiquaient. J’étais comme en régression sous hypnose, transporté dans une dimension parallèle où les gens sourient sans cesse et utilisent des post-it. J’ai immédiatement développé une fascination pour ses vidéos, allant jusqu’à en rêver la nuit. Et particulièrement l’une d’elles : « Ma morning routine en 9 étapes ». Maxime Barbier y développe les neuf phases qui constituent un principe de vie aussi terrifiant que mystérieux : « Win the morning, Win the day ! ». Accéder à l'Enfer passe donc par, 1 : faire son lit, 2 : boire du jus de citron, 3 : le « body challenge », 4 : lire un livre, 5 : prendre une douche froide, 6 : boire un café, 7 : lâcher son téléphone, 8 : lire le journal, 9 : YouTube – tout ça, avant de bosser. L’objectif est de devenir un être humain plus productif. Si me transformer en l’exact inverse de ce que je suis peut sembler être une idée complètement conne, c’est pourtant exactement ce que j’ai fait. Mon heure avait sonné.

LUNDI

Ce fut un enfer. Pour mettre en place une morning routine, il faut au préalable se lever. Le simple fait de devoir me réveiller une heure et demie plus tôt pour boire du jus de citron et faire dix pompes dans mon appartement me donne envie de voter à droite. Mais tel un moine Franciscain qui par l’abstinence sexuelle espère atteindre un niveau de spiritualité supérieur, j’aspire à devenir autre chose que cet être gris qui râle dès que quelqu’un laisse de l’eau sur la poignée de porte des toilettes du bureau. Je me force, donc, malgré le mal de tête que provoque toute lecture matinale et l’absurdité que constitue une douche froide dans une civilisation moderne. Après avoir fait mon lit – sous le regard inquiet de mes voisins d’en face – je quitte ma salle de torture. Il est 9h15 et j’ai l’impression d’avoir déjà fait la moitié de ma journée. Meurtri par cette matinée d’efforts, mon visage est totalement désordonné, comme si je venais d’être frappé d’un AVC. Dès 11h30, j’harcèle l’ensemble de mes collègues via tous les canaux possibles – Facebook, Hangouts, Slack et même la parole – pour leur demander « Vous mangez où ? ». Le reste de ma journée se déroule dans un état quasi catatonique, grillé sous la lumière blafarde des ampoules et ballonné par les litres de jus de citron mélangés au café.

MARDI

Malgré un réveil légèrement moins épouvantable, le jus de citron a toujours le goût de la mort. Je tente de pulvériser mon record de pompes sans trop de conviction, passant de dix à douze. Proche de l’agonie, je me lance dans ma lecture matinale avec La possibilité d’une île de Michel Houellebecq que je n’ai jamais terminé. Le marque-page me renvoie à la page 368, « C'est le jour de Noël, en milieu de matinée, que j'appris le suicide d'Isabelle. » Affecté mais nécessaire, je m'applique lors de chaque étapes et m’imagine déjà lancer une start-up d'articles journalistiques clés en main fabriqués par un algorithme. J’entame ensuite mon chemin de croix vers ma salle de bain pour y subir une nouvelle douche froide. Tel un crackhead tasé par un policier, je tente de bouger mes membres pour m’extraire de la baignoire. Malgré la souffrance physique et psychologique, je sens monter en moi une douce chaleur, quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant. C’est la satisfaction du travail bien fait. Tel un petit chef fier d’avoir achevé un deck de présentation, un sourire inattendu se forme sur mon visage. Le fait d’accomplir une série de tâches sans aucune logique aurait-il donné un sens à ma vie ? Peut-être. Mais comme pour l’amour, le salariat et les albums de The Offspring, il ne faut pas se fier à la première fois, la suite est toujours merdique.

MERCREDI

Lancé sur l'autoroute de l’efficacité et du rendement avec un entrain inhabituel, je suis soudain frappé de vertiges. Tapant comme un sourd sur mon clavier au bureau, je ne peux occulter le fait qu’il était alors 19h16 – j'ai pour habitude de toujours partir à 18h47. À cause de cette morning routine, je travaille mieux et plus longtemps. Aux yeux de certains de mes collègues, je suis maintenant quelqu’un de sérieux. Dès que quelqu’un me propose une activité, je réponds par l’affirmative – comme si j’étais prisonnier dans le corps d’un président de BDE d’école de commerce. Le seul fait d’écrire ces lignes me glace le sang. L’un des occupants de mon vaste open space s’avance ensuite vers moi pour me dire « T’as bonne mine aujourd’hui ! », ce que je prends immédiatement pour une menace. Que veut-il dire par là ? Suis-je la même personne qu’il y a une semaine ou me suis-je déjà transformé en application mobile de réservation de salle de réunion ? Je ne sais plus, je pars donc faire quelques pompes aux toilettes pour y voir plus clair.

QUELQUE PART VERS LA FIN DE LA SEMAINE

La confusion s’empare de mon esprit à chaque instant de vide. Le moindre moment d’apaisement de ma journée m’angoisse. Je suis comme ces accros au running qui sautillent sur place au passage d’un feu rouge pour ne pas s’autodétruire : je ne peux plus m’arrêter. Chaque seconde d’inactivité est une seconde en moins consacrée à ma production personnelle de contenu. La satisfaction du travail bien fait laisse dorénavant place à la terreur. La réflexion se profile à l’horizon, mais cette option n’est pas envisageable. Suis-je en pleine dépression ? Je cherche sur Google les symptômes de la dépression, et selon le site depression-prevention.com, « pour lutter efficacement contre la dépression, il est impératif d'être actif et d'avoir de bonnes habitudes. » Mes mains tremblent, je regarde autour de moi afin de savoir si mes collègues savent. Je suis pris aux pièges. Pour me rassurer, je bois treize jus de citron et quitte le bureau en douce pour aller faire mon lit six fois.

Le lendemain, tout va mieux. Je commence à agir machinalement en oubliant le fait que tout ça n’est que le fruit d’une réunion où j’ai commis l’erreur de soumettre un sujet. Je suis impassible. La morning routine me permet de créer un environnement constant et inattaquable qu’il est facile de contrôler. C’est dans ce sens qu’elle peut être rassurante – je remplis ma journée d’actions préconstruites à l’avance que je suis sûr de pouvoir réaliser. Cela me donne une certaine illusion du contrôle. « La routine est un rempart contre la procrastination », affirmait la psychologue et psychothérapeute Claire Mizzi au Figaro Madame. Mais exclure la procrastination en inventant des tâches supposément utiles à ma vie, c’est exclure la réflexion et l’incertitude. L’oisiveté, en somme. Je dois donc rester actif le plus souvent possible.

QUELQUE PART VERS LA FIN DE MA VIE

Mon réveil sonne. J’ouvre les yeux allongé sur mon lit, droit comme un piquet. Je suis comme un humanoïde sur lequel on vient d’appuyer sur « ON ». Je me déplace à l’aide de mouvements robotiques simples et anxiogènes. Seuls mes avant-bras bougent à la manière d’un Playmobile. Je ne ressens ni fatigue, ni bonheur. Ma vie est une boucle sans saveur, je suis une valise posée sur le tapis roulant d’un aéroport. Mon visage est figé avec un demi sourire. Le jus de citron n’a plus vraiment de goût, je m’applique à faire mille pompes sans cligner des yeux ni même transpirer. Je choisis mes actes du jour en fonction de ce qu’ils peuvent apporter à mon métabolisme. Mon esprit calcule les bienfaits et les méfaits de chacune de mes actions, détaillant un pourcentage d’utilité psychique. Toute notion de plaisir a quitté mon corps et la rage qui m’habite quotidiennement lorsque je sors de chez moi semble avoir disparu. En arrivant au bureau, je dis bonjour à tout le monde et m’assois. Puis ma routine se poursuit : je pose mon sac, j’allume mon ordinateur et je décale mon carnet sur le côté du bureau pour redresser mon clavier qui a été déplacé par l’équipe de nettoyage de nuit. Ça y est, je suis un travailleur moderne lancé à toute vitesse vers le cancer de la prostate à 50 ans.

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