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Culture

Avec ceux qui traquent l’extrême-droite canadienne

Ce n'est pas un passe-temps sans danger : ces bénévoles sont régulièrement menacés de violences et même de mort.

par Rachel Browne
06 Février 2017, 2:55am

Tous les soirs, quand il rentre du travail, Alex allume son ordinateur. Il se plonge alors dans les tréfonds numériques de l'extrême-droite canadienne .

Il ne participe pas aux chats et ne poste pas sur les sites qu'il visite — Alex est un agent double. Il utilise des pseudonymes perfectionnés depuis plusieurs années pour pouvoir pénétrer et sortir de ces groupes de discussions numériques afin de recueillir des informations. Parfois, il devient ami avec des ennemis. La plupart de ses trouvailles finissent sur un blog qu'il tient, et parfois il prend contact avec la police en cas de menaces particulièrement alarmantes. Mais selon lui, il prend rarement ce qu'il lit pour argent comptant.

C'est un passe-temps qui n'est pas sans danger : lui et son groupe de volontaires qui se relayent pour remplir le blog Anti-Racist Canada — l'un des seuls sites à mettre la lumière sur les activités extrémistes de l'extrême-droite canadienne — sont régulièrement menacés de violences, de bombes et même de mort.

Ce soir-là, il s'intéresse au cas d'un homme de la ville d'Edmonton qui aurait menacé deux musulmanes dans une gare avec une corde en disant « Ça, c'est pour vous. » Il regarde des photos du suspect. Un homme blanc, probablement sexagénaire, mince avec des lunettes à montures noires épaisses. Il pourrait être grand-père. (Depuis, l'homme a été relâché par la police sans aucune inculpation, mais reste une personne à surveiller.)

« C'est quelque chose qu'on voyait aux États-Unis », nous dit Alex par téléphone depuis un endroit inconnu. « Maintenant, nous avons des cas similaires au Canada. »

Dimanche dernier, un assaillant a ouvert le feu dans une mosquée de Québec pendant la prière du soir. Il a fait six victimes et de nombreux autres blessés.

Alors que les motifs derrière l'attaque n'ont toujours pas été dévoilés, le principal suspect est Alexandre Bissonnette, un homme 27 ans, originaire du Québec, qui semble pencher vers l'extrême-droite, selon des interviews que ses proches ont accordées aux médias.

Alex, d'Anti-Racist Canada, nous a parlé avant ce carnage. Il a alors brisé une règle qu'il s'est imposée : ne pas parler aux médias. Il a changé d'avis à cause, selon lui, de l'amplification de la haine et de l'intolérance. Il a tenu à garder l'anonymat par peur des représailles.

Dernièrement, les confrontations entre l'ultra-droite extrémiste et ceux qui s'y opposent commencent à abandonner la sphère numérique pour gagner le monde réel.

De l'autre côté de la frontière, des heurts ont éclaté lors de l'inauguration du président Donald Trump à Washington, lorsque Richard Spencer, nationaliste blanc et leader de l' « alt-right », s'est pris deux coups de poing au visage alors qu'il se prenait en photo. Spencer a accusé les « antifas », alors que l'assaillant était masqué. Spencer a aussi promis de créer une milice de l' « alt-right ».

Au Canada, certains craignent que le même genre de conflit éclate entre les membres de courants politiques opposés. Car les extrémistes de l'ultra-droite redoublent d'efforts pour mettre au point divers stratagèmes.

Pour les spécialistes, les Soldats d'Odin sont la pire menace d'extrême-droite, et celle qui croît le plus.

« On sort d'une longe période de complaisance », dit Jay, membre d'Antifa Vancouver, une organisation qui s'est déjà affrontée aux Soldats d'Odin (un groupe anti-immigration fondé en 2015 en Finlande par un proche des milieux néo-nazis et qui a fait depuis son apparition au Canada). Les Soldats d'Odin se considèrent comme de simples protecteurs de la culture et des citoyens canadiens. « Nous allons devoir mettre au point une infrastructure solide ici, parce qu'il ne vas plus seulement s'agir d'événements isolés. Du moins c'est ce que je pense », poursuit Jay.

Les incidents causés par des extrémistes de l'ultra-droite se sont propagés au Canada depuis l'arrivée de Trump au pouvoir. Des groupes phares de la gauche canadienne ont également redoublé d'efforts pour combattre ces groupuscules. Ils commencent à employer des tactiques de plus en plus agressives pour être à la hauteur de leurs ennemis de l'extrême-droite, comme les Soldats d'Odin, qui a des bases dans toute l'Amérique du Nord.

Les membres de ce groupe patrouillent dans leurs quartiers sous prétexte de vouloir les rendre plus sûrs. Ils ont aussi été accusés de proximité avec des suprémacistes blancs, et le groupe est vu par une majorité des experts comme la plus forte menace émanant de l'ultra-droite du Canada. C'est pour cela que Jay, sous anonymat, dit se sentir encore plus motivé à s'engager personnellement, contre l'extrême-droite.

Cet ancien videur de boîte de nuit dit que lui et autres membres de l'Antifa Vancouver prennent des cours d'autodéfense une fois par semaine. Ils prévoient déjà une vague de manifestations cette année, dont un événement mi-janvier, où ils ont manifesté contre le Ku Klux Klan (KKK) devant un temple Sikh à Abbotsford.

« Je me dis parfois "Putain, ce problème fermente depuis très longtemps" »

Le gouvernement canadien ne tient pas un décompte en temps réel du nombre des crimes de haine perpétrés dans le pays. C'est alors aux groupes informels, aux ONGs ou aux chercheurs indépendants de recueillir ces informations. Les départements de police font également cette collecte de leur côté et le font remonter au gouvernement, mais leurs données sont souvent incomplètes et désuètes.

Chaque jour, l'actualité montre à Jay que l'extrême-droite progresse sans cesse dans le pays. Au cours des dernières semaines, des prospectus en faveur du KKK ont été distribués dans un quartier d'Abbotsford. Dans les environs de Vancouver, des membres de groupes extrémistes ont continué à perpétrer des actes de violence et d'intimidation.

Le reste du pays a également été témoin d'innombrables actes similaires. L'année dernière, une tête de porc encore ensanglantée avait été posée sur les marches d'une mosquée de Québec — celle où s'est déroulée la fusillade de la semaine dernière. Dans des quartiers de Toronto et d'Edmonton, des affiches faisant la promotion de la «white pride » ont été collées. Le mois dernier, la police de Sault-Sainte-Marie, dans l'Ontario, a annoncé enquêter sur une croix gammée dessinée sur de la neige en face de la maison d'une femme juive.

« Je me dis parfois "Putain, ce problème fermente depuis très longtemps" », nous dit Jay. « Ces gens ne viennent pas de nulle part. »

Si leur objectif est le même, il y a une grande différence entre l'Antifa Vancouver et le groupe anti-raciste d'Alex. L'Antifa Vancouver est en réalité un mouvement international anarchiste déjà installé dans le paysage politique. La plupart de ses membres, non pas tous, rejettent la légitimité de la police et de l'État. Le groupe des antifas est plus enclin à organiser des événements et des manifestations, au lieu de les signaler de loin comme Anti-Racist Canada.

Selon les antifas, leurs camarades ont été attaqués il y a quelques semaines de ça. Selon eux, des extrémistes de l'ultra-droite ont attaqué au gaz poivré un groupe dans la banlieue de Vancouver le jour de l'An. Si les antifas enquêtent encore, les regards se tournent vers les Soldats d'Odin.

« Il est certain que c'était un avertissement », nous dit Jay concernant cette attaque. « Les gens [du groupe attaqué] sont énervés et c'est compréhensible, mais j'essaie d'être une influence raisonnable pour les gens, parce que je ne pense pas que l'escalade soit une bonne idée en ce moment... Je ne pense pas que ma communauté soit déjà préparée à ça. »

Mike Montague, le président des Soldats d'Odin de plusieurs villes de la British Columbia, a farouchement nié ces accusations dans un SMS à destination de VICE News.

« Pour être honnête, quand j'ai entendu parler de cette attaque contre eux, je n'étais pas surpris, puisque les antifas de Vancouver ont, à de nombreuses reprises, multiplié les mensonges sur notre organisation », a écrit Montague. « Honnêtement, je trouve ça difficile de prendre tout ce qu'ils disent au sérieux. »

« Ces groupes sont comme des cafards : ils s'éparpillent lorsqu'ils voient la lumière »

Barbara Perry est une spécialiste des groupes extrémistes de l'ultra-droite canadienne à l'université d'Ontario. Elle a co-écrit l'étude la plus connue et la plus complète sur ce phénomène au Canada. Elle a alors jeté la lumière sur l'existence d'au moins 100 groupes de ce genre partout dans le pays. Le rapport tire la sonnette d'alarme, estimant que trop d'attention et de mesures publiques sont focalisées sur la menace djihadiste, alors que les extrémistes de l'ultra-droite, notamment les « loups solitaires », représentent une menace importante.

Le point de départ de ses travaux a été le blog tenu par Anti-Racist Canada. Cependant, elle met en garde : le site peut contenir des rumeurs infondées.

« Il n'existe aucune surveillance de ces groupes au niveau des autorités locales, donc encore moins au niveau national », a-t-elle dit. C'est pour cela que des groupes comme Anti-Racist Canada et Antifa Vancouver peuvent jouer un rôle important. Mais leurs méthodes ne sont pas entièrement fiables et doivent être confirmées.

Le département de la police de Vancouver, par exemple, dit enquêter sur toute information qui suggère qu'un groupe aurait l'intention de « menacer la sécurité, la sûreté, l'harmonie et l'acceptation » des gens à Vancouver.

« Pour des questions de sécurité et d'investigation, nous n'encourageons pas les civils à mener des enquêtes criminelles à leur propre compte », a dit dans un mail le sergent d'état-major Randy Fincham.

Alors que la plupart des articles du blog traitent des aspects internes aux mouvements d'extrême-droite, ils fournissent également un regard sur le fonctionnement de ces groupes.

Des publications récentes évoquent un homme qui pourrait être le président des Soldats d'Odin de Moose Jaw. Sur des impressions d'écran de ses publications sur Facebook, on le voit faire l'éloge du nationalisme blanc. Il y a également une interview avec un ancien leader de la branche des Soldats d'Odin au Québec, qu'il aurait quitté après avoir été déçu par le groupe.

Selon Alex, le plus grand succès de ce groupe est atteint lorsque des extrémistes de l'ultra-droite désavouent leur idéologie et le quittent. Il croit par ailleurs que ses articles et signalements pour des menaces de violences auraient pu aider à éviter des attaques ou d'autres rassemblements publics. Il est évidemment impossible de mesurer cela.

« L'un des points positifs à jeter la lumière sur ces groupes est qu'ils sont comme des cafards : ils s'éparpillent lorsqu'ils voient la lumière », dit Alex.

« Une posture agressive peut aussi parfois intensifier la haine et l'aliénation de celui qu'on vise »

L'un des anciens leaders d'un groupe suprémaciste blanc de Colombie britannique nous a parlé et a souhaité être appelé « Dave » pour éviter des représailles des personnes qu'il a déjà côtoyées. Selon lui, lui et ses collègues regardaient souvent Anti-Racist Canada. « Le site était l'ennemi de la race blanche, dans leur tête », dit Dave. Et lorsque les membres du groupe apparaissaient sur le site, cela les forçait à cacher un peu leurs activités et à faire profil bas pendant un moment.

« Ça avait vraiment un impact sur les affaires de beaucoup de groupes, parce que, parfois, tu avais des luttes internes, qui finissaient par les affaiblir sur le long terme », a-t-il dit. « Je pense que les groupes comme Anti-Racist Canada en savent plus que les flics. »

La chercheuse Barbara Perry n'est pas surprise que les antifascistes et les groupes d'extrême-droite s'affrontent. Elle estime également qu'il est difficile de sortir de ce cercle de violence et d'intimidation.

« Il y a tellement plus d'attention portée à l'ultra-droite que [les groupes anti-extrême-droite] pensent que leur rôle est d'accroitre leurs efforts pour être à la hauteur de la croissance de la droite », a-t-elle expliqué. « Je ne pense pas qu'ils soient très efficaces, mis à part pour attirer l'attention sur ce problème. »

La chercheuse a indiqué qu'il est plus efficace de combattre les extrémistes de l'ultra-droite en présentant des « récits alternatifs » qui renforceraient les valeurs canadiennes du respect, au lieu d'affronter ouvertement les racistes, car cela ne ferait que créer plus de conflits.

« Une posture agressive peut aussi parfois intensifier la haine et l'aliénation de celui qu'on vise », a-t-elle dit.


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