Culture

Pourquoi Pierre Rabhi est-il si célèbre ?

Paysan promoteur de l'agroécologie, Rabhi est adoré des stars multimillionnaires et des médias mainstream. La raison ? Sa défense de mantras tels que « Arrête de protester, de geindre et agis ».

par Mikaël Faujour
19 Juillet 2017, 5:00am

Pierre Rabhi. Image via RMC/BFM TV

Haut comme trois pommes, la silhouette frêle et le verbe doux, la vêture humble et pratique, Pierre Rabhi n'a rien d'un coquet urbain. De belles mains épaisses de paysan, un visage anguleux et rugueux comme seule en modèle une existence de labeur physique, signalent un homme de la terre, concret. Son regard est d'une grande douceur, qui renforce celle de ses discours : il est l'incarnation du bonheur simple, de celui qui se satisfait de peu, mais âpre, qui exige l'effort patient et humble devant la nature.

Son histoire est assez connue : enfant modeste de l'Algérie française, fils d'un artisan musicien et poète devenu ouvrier, Rabah – son prénom d'origine –, orphelin de mère, est confié très jeune en semaine à une famille bourgeoise et catholique de colons français. Un trajet singulier, entre deux cultures, qui l'amène à se convertir au catholicisme : il prend alors le prénom de Pierre. Adulte, il part vivre en France, devient ouvrier spécialisé, se marie et le voilà bientôt qui, avec sa femme, embrasse un choix de vie à rebours de son époque. Alors que les campagnes se dépeuplent et que l'agriculture se convertit peu à peu au modèle conventionnel, les deux époux s'installent en effet en Ardèche, dans une ferme sans eau ni électricité – tout le contraire de la pensée croissantiste et industrielle des Trente Glorieuses. Un choix de vie marqué par un rejet du salariat comme avatar de l'esclavagisme – « L'esclavagisme n'avait pas été aboli, il avait été salarié ! », déclarait-il à Vanity Fair en 2015. Un choix audacieux qui en fait un pionnier autant de la décroissance que de l'agriculture biologique, par ce mélange d'un mode de vie sobre et de méthodes agroécologiques. Appliquant celles-ci au Burkina Faso, il s'en est fallu de peu pour que Pierre Rabhi devînt conseiller de Thomas Sankara, comme il se souvient dans La convergence des consciences :

« J'opérais alors à Gorom-Gorom au nord du pays […] et nous rassemblions des gens venus de tout le pays pour les former à l'agroécologie. Le chef d'État avait entendu parler de la satisfaction des paysans, de l'agriculture bio sans onéreux intrants chimiques que nous préconisions, des macérations de plantes pour traiter ou prévenir les maladies, des bons rendements que nous obtenions par la fertilisation des sols à partir de matière organique fermentée, de nos systèmes anti-érosion… Notre aura était positive et à ses yeux nous portions une sorte de bouleversement agraire. Les paysans venaient même témoigner que ce qu'ils produisaient en bio avait meilleur goût que lorsqu'ils "mettaient la poudre des Blancs"... »

L'intérêt que lui porta Thomas Sankara aurait pu conduire à diffuser ce modèle agraire – violemment critiqué par certains, dont René Dumont – à travers l'implantation de divers centres de formation, mais son assassinat en empêcha la réalisation.

Cette expérience burkinabè est représentative d'une dimension importante du travail de Pierre Rabhi depuis les années 1970 : la transmission, la formation et la diffusion de ses idées philosophiques et de techniques agraires. Livres, conférences, formations, projets associatifs ou médiatiques (la revue Kaizen, par exemple), son intention est bien de mettre en partage les acquis de son expérience. Il aurait même participé, dans les années 1990, à l'élaboration de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification.

C'est sans doute ce bilan qui lui confère l'aura de respectabilité qui l'entoure aujourd'hui. S'il n'a de cesse d'en appeler à la « sobriété heureuse », au retour à la terre, à l'acceptation des rythmes naturels, le mystère se désépaissit quand on écoute le mythe amérindien du colibri, qui condense le mieux la « pensée Rabhi » et qu'il revendique lui-même.

Quiconque fréquente un peu les cercles de citoyens écologistes, impliqués dans la permaculture, la consommation « responsable », le bio et autres alternatives aux modes de vie « dominants », a déjà entendu ce récit. « Fais ta part sans attendre qu'un autre le fasse à ta place. Arrête de protester, de geindre et agis » : telle est la leçon de cette fable, comme l'explique Pierre Rabhi dans La convergence des consciences – chacun étant libre de juger comment « faire sa part ».

D'abord, il y a les « consom'acteurs », pour qui « faire sa part » revient à consommer bio et local, donc à soutenir le développement d'activités agricoles sans effets négatifs sur l'environnement et à privilégier les circuits courts. Et ils sont de plus en plus nombreux à s'impliquer, avant tout par l'intermédiaire de leur carte bancaire. C'est l'idée clé, soutenue aussi bien par Pierre Rabhi que par Arnaud Montebourg, récent thuriféraire du made in France.

Une logique parente semble à l'œuvre chez ceux qui passent aux initiatives concrètes : chantiers participatifs, permaculteurs, jeunes paysans se mettant au bio, etc. Chez certains, ces actions sont dictées par la défiance vis-à-vis de l'État, voire du vote : il reviendrait à chacun de se prendre en main, seul ou à plusieurs, en se détournant du consumérisme et des productions industrielles, pour devenir « acteur de sa propre vie ».

Le mérite majeur de cette approche est d'encourager les individus à agir en conformité avec leurs aspirations à une vie simple. D'une façon nette, se dégage une aspiration à la convivialité, à la collaboration, à la prise de conscience des aliénations marchandes, imaginaires, salariales, etc. Et, au total, se dessine une éthique appliquée qui, à rebours de la déresponsabilisation et du cynisme actuel, encourage chacun à rapprocher ses actes de son idéal. Cette approche, par ce qu'elle comporte d'appel à l'individu, explique sans doute le succès consensuel de Pierre Rabhi et constitue peut-être la limite d'une pensée qui défend l'avènement de « nouveaux modèles de société par une politique en actes ».

Revendiquant son influence ou pas, de nombreux citoyens s'inscrivent dans cette pensée rabhienne selon laquelle « il ne peut y avoir de changement de société sans changement humain ». Or, si cet aspect est à coup sûr indispensable et réhabilite l'effort sur soi dans l'élaboration d'une utopie collective, il n'est pas suffisant pour l'objectif qu'il revendique. De là naît une première hypothèse : c'est sans doute parce que cette pensée est une pensée de « l'individu agissant et responsable » que les médias mainstream – d'aucuns diront oligarchiques – saluent en M. Rabhi un aimable sage. Car, si ses propos renferment une sorte de « matière première » anarchiste, ils ne posent pas la nécessité d'une structuration collective d'un rapport de force – et donc d'une pensée politique.

Examinons quelques idées clés, pour montrer que le « colibrisme » n'est pas suffisant. D'abord, celle de consom'action, qui repose sur le principe (utopique) du consommateur informé – et fait perdre de vue à ceux qui cherchent à savoir ce qu'ils mangent qu'un grand nombre de leurs concitoyens ne le fait pas. Cette même consom'action fait également perdre de vue la question de la capacité – financière, mais pas seulement – des familles les plus modestes à tourner le dos au low cost. Se pose alors la question de la volonté de diffusion de la connaissance rabhienne.

Ensuite, l'idée d'un changement de société par l'évolution du comportement des individus repose sur l'ambition de former une masse critique d'individus – sans poser la question de la coordination ou de la structuration de cette masse. Si le changement de société réside dans des choix d'activité entrepreneuriale (magasin bio, unité agricole) ou de consommation, comment organiser collectivement l'expansion de ces modèles, supposés d'intérêt commun ? S'il en va des choix et préférences individuelles, rien ne s'oppose à ce que la majorité des agriculteurs continue à adhérer à la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), productiviste et favorable aux intrants chimiques.

Le succès et la sympathie qui entourent Pierre Rabhi tiennent en bonne partie à ce que l'utopie « colibriste » peut être reçue d'une façon individualiste – même si la majorité de ceux qu'elle influence a sans doute un sens aigu de l'intérêt commun. Peut-être est-elle influente car apolitique – c'est-à-dire dépourvue d'une capacité à fournir aux citoyens les moyens de résister aux lobbies de l'agrochimie, par exemple.

Si cette pensée présente quelques points communs avec l'anarchisme, c'est probablement une lecture libérale – liée à l'émancipation de tout un chacun – des propos de M. Rabhi qui explique son succès médiatique et une compatibilité avec le capitalisme qui, de fait, lui fait perdre sa valeur révolutionnaire. Et si le mot « révolution » est présent dans les discours « colibristes », le refus de tout ce qui la rendrait possible – la coordination, la méthode militante, la stratégie, autrement dit un programme structurant l'action collective – en fait des réformistes favorables à un « capitalisme vert ». Car l'effort long et ingrat du militantisme intéresse de moins en moins les citoyens, et l'ambition de transformer les institutions semble avoir nettement reflué depuis le début des années 1980 et la victoire de François Mitterrand. Des urnes, on serait donc passé au « vote quotidien par carte bancaire ».

« Le message d'un Mandela, d'un Martin Luther King trouve sa pertinence dans un monde qui a dépassé la confrontation des idéologies et le totalitarisme conquérant. » – Stéphane Hessel

Au fond, le succès de Pierre Rabhi rappelle beaucoup celui qui a entouré l'opuscule de Stéphane Hessel Indignez-vous !, en 2010. Si les médias ont été si enclins à saluer leurs essais, c'est que, au lieu de s'attaquer d'abord aux maux structurels, MM. Rabhi et Hessel en déplorent les effets ; au lieu d'encourager à la lutte collective, ils individualisent et psychologisent les réponses (« se transformer » ou « s'indigner », en gros). Au lieu d'appeler à la conquête du pouvoir ou à une lutte méthodique contre la concentration des richesses et l'évasion fiscale, ils se tiennent à l'écart du conflit idéologique, seul vrai moteur de la vie démocratique, qui crée nécessairement de la division car les intérêts des très riches ne rencontrent pas ceux de la majorité. Ainsi, Stéphane Hessel énonçait-il dans Indignez-vous ! : « Le message d'un Mandela, d'un Martin Luther King trouve sa pertinence dans un monde qui a dépassé la confrontation des idéologies et le totalitarisme conquérant. C'est un message d'espoir dans la capacité des sociétés modernes à dépasser les conflits par une compréhension mutuelle et une patience vigilante. Pour y parvenir, il faut se fonder sur les droits, dont la violation, quel qu'en soit l'auteur, doit provoquer notre indignation. » Mais, qu'il s'agisse de M. Hessel ou de M. Rabhi, n'y a-t-il pas un aveuglement ? À ne pas voir que, partout où l'influence des citoyens recule – à commencer par les institutions politiques –, ce sont les minorités organisées, c'est-à-dire les groupes d'intérêt, qui avancent ?

Or, les oligarchies, notamment à travers l'influence que les lobbies exercent sur l'Union européenne et notre Parlement national, parviennent à faire avancer leur agenda bien plus efficacement que la société civile. Ainsi, face à la puissance et à l'organisation des intérêts privés, la démultiplication de permaculteurs et les efforts individuels à se changer soi-même paraissent dérisoires. Face aux causes structurelles, face à l'accumulation obscène de l'argent, face à l'avènement d'une technocratie à la botte d'experts non-élus, n'y a-t-il pas une autre réponse, complémentaire ? Que pourront des dizaines de producteurs bio si, voisinant avec quelques agriculteurs conventionnels, ils doivent subir les effets de leurs pollutions ? Sans stratégie pour changer la loi, sans projet constitué, sans mobilisations collectives organisées, qui interdira les pesticides ou l'élevage en batterie ?

« Ne sommes-nous pas dans un système qui interdit pratiquement toute volonté de reconstruction ? » – William Morris

La lecture individualiste du « colibrisme » rappelle d'ailleurs l'ambition contre-culturelle dont, les décennies passant, nous mesurons l'innocuité. Comme l'énonçaient Joseph Heath et Andrew Potter dans Révolte consommé, « la préoccupation à l'égard de la justice sociale a été redirigée puis absorbée dans une préoccupation de plus en plus narcissique pour la croissance spirituelle et le bien-être personnels ».

Le potentiel révolutionnaire du « colibrisme » se gâche s'il se refuse à être complété par l'action pratique et la lutte politique. Il risque de se condamner à construire un mode d'organisation sociale et agraire capable de cohabiter avec le consumérisme et l'agriculture conventionnelle – c'est-à-dire, à n'être qu'un marché parmi d'autres. Sans un effort destiné à produire de la loi et de l'interdiction, ce seront toujours Bayer-Monsanto et l'agro-industrie qui gagneront – et c'est logique, au vu des capacités d'influence respectives. C'est pourquoi, sans perdre jamais de vue tout ce qu'a d'exemplaire et d'inspiratrice la sagesse de M. Rabhi, il faut reconnaître l'ingénuité qu'il y a à ne pas penser le rapport de force et à rabattre la question politique sur une affaire d'individus.

À ce titre, la conférence Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre du socialiste William Morris, prononcée en 1884, mérite d'être citée. Ce joyeux rebelle n'hésitait pas à s'emparer du terme révolution pour désigner « une transformation des fondations de la société », et dénonçait les illusions sur quoi reposent l'ordre injuste, l'enlaidissement du monde et le gaspillage – qualifiant le commerce de guerre entre « firmes concurrentes ». Et il invitait à réfléchir : « Ne sommes-nous pas dans un système qui interdit pratiquement toute volonté de reconstruction ? Et notre réponse non plus n'a rien de déraisonnable : "Il existe un certain nombre d'obstacles précis au progrès véritable de l'homme ; nous pouvons vous les indiquer ; commencez par les supprimer ; et alors, vous verrez !" » Mais il est vrai que, contrairement à Pierre Rabhi, William Morris désignait directement les responsables : les « profiteurs », les « spéculateurs ». C'est-à-dire les garants de l'ordre capitaliste.