monde ouvrier

Au cœur du monde ouvrier mosellan

À la rencontre des salariés de l’usine Van Hees de Forbach.

par Inès Khaldi
17 Juillet 2017, 5:00am

Samantha dans son véhicule de travail. Photos de l'auteure 

57,4 % d'abstention au premier tour des législatives – soit le quatrième taux le plus important en France métropolitaine – et cinq candidats Front national enballottage sur neuf circonscriptions – pour aucun élu à l'arrivée, certes. Quand on cherche à évoquer l'articulation entre précarisation, abstentionnisme et vote pour le parti dirigé par Marine Le Pen, la Moselle arrive souvent en tête de liste. Ce territoire, plus « populaire » que la moyenne, comptait 29,4 % d'ouvriers et 28,7 % d'employés parmi les actifs de 15 à 64 ans en 2013 – contre 26,8 % et 27 % dans le reste des départements hexagonaux. Sur le papier – et dans les esprits – la Moselle a tout d'un département « en déclin », aux pris de l'immobilier en baisse depuis 2011. Lorsque vous vivez sur place – ce qui a été mon cas pendant 18 ans – vous constatez que les fermetures d'usines et de magasins se succèdent, et que les centres-villes se désertifient. Sans surprise, la situation sape le moral d'une partie de la population. L'économie locale, malgré un taux de chômage à peine plus élevé que la moyenne nationale, semble régulièrement souffrir. Les premières victimes de ce que d'aucuns nomment un déclin se retrouvent sans surprise parmi les ouvriers de l'industrie mosellane dite « traditionnelle » – à l'image de la sidérurgie – dont les heures gloires sont révolues.

L'usine Van Hees, elle, n'a jamais travaillé l'acier, ou le fer. Située à Forbach, elle fait partie d'un groupe allemand spécialisé dans la vente d'épices, colorants et additifs, à destination du monde de l'agroalimentaire. L'entreprise, qui s'adresse exclusivement aux industriels, emploie 500 personnes dans différents pays, dont 80 dans la sous-préfecture de la Moselle. Lorsque l'on entre sur le site – après s'être soigneusement lavé les mains et avoir enfilé une magnifique charlotte et des surchaussures – les odeurs d'épices ne tardent pas à flotter dans l'atmosphère. Les ouvriers, eux, ne sentent plus rien. Ils sont devenus hermétiques aux odeurs, comme me l'explique Samantha, qui fraie son chemin dans les grandes allées situées à l'intérieur de l'usine, là où s'entassent plus de 500 matières premières. Son conjoint, lui, ne s'y est toujours pas fait, et estime que ses « cheveux sentent la merguez » lorsqu'elle rentre le soir chez eux.

Une allée de l'usine Van Hees

De son côté, Jonathan a commencé à travailler dans l'usine Van Hees à 20 ans. Âgé aujourd'hui de 32 ans, il connaît « la société de A à Z », m'assure-t-il. Après avoir bossé comme peintre-carrossier pour Volkswagen, il a rejoint le groupe spécialisé dans l'épice en tant qu'intérimaire, avant d'être embauché en CDI après deux années de bons et loyaux services. À ce titre, il s'estime très chanceux, la signature de son contrat étant survenue très peu de temps avant la crise de 2008 qui, selon les dires du trentenaire, « a touché l'entreprise de plein fouet, comme la plupart des entreprises du coin ». En effet, entre début 2008 et fin 2009, la Moselle a vu son taux de chômage passer de 6,9 % à 10 %. Pourtant, moins de 10 ans plus tard, et alors que le territoire peine à se relever, « l'entreprise Van Hess va bien », m'assure Frederick Guet, son directeur.

Jonathan dans son véhicule de travail

Pour Jonathan et Samantha, les journées se suivent et se ressemblent bien souvent. Avant de rejoindre son poste à 13 h 15 précises, le trentenaire fume sa cigarette. L'heure fatidique approchant, il rejoint un collègue afin de procéder à la relève de poste. À 16 heures et 18 h 20 les employés ont droit à une pause de 30 minutes – mais les horaires sont flexibles, comme me le confie Jonathan. Chez Van Hees, les ouvriers peuvent prendre leur pause « en fonction de l'avancée de [leur] travail ». Lui préfère prendre sa seconde pause à 19 heures, « pour mieux découper [son] temps de travail. ».

Évoquant sa « chance » de bosser dans de telles conditions – sachant que « certaines usines sont beaucoup plus à cheval sur les horaires des pauses, c'est une sonnerie atroce et tout le monde doit prendre sa pause à ce moment-là » – Jonathan poursuit et m'explique que sa sortie à 20 h 45 de l'usine est conditionnée par l'accomplissement de ses tâches. Dans cette usine, la logique à l'œuvre est celle de « l'équipe de rugby », selon les dires de Frederick Guet, qui rappelle que « chaque poste de travail a une influence sur les autres » – laissant entendre qu'un employé ne finissant pas ses tâches quotidiennes pénalise obligatoirement l'ensemble de l'entreprise. Pour Jonathan, cette entraide collective existe et est liée à l'ancienneté des travailleurs – 11,2 années en moyenne. Pourtant, il me confie qu'elle ne l'a pas empêché de vouloir démissionner à plusieurs moments de sa vie. « On envisage tous de partir à un moment donné, pour voir autre chose, confie-t-il. Forcément, on le fait pas parce qu'on a peur de perdre notre CDI. J'ai pensé à partir à cause de notre ancienne directrice. Une fois, elle m'a vraiment mal parlé. »

« Les salariés sont les seuls à souffrir. La crise est un moyen de pression à la baisse des salaires pour ceux qui possèdent les moyens de production. » – Roland Pfefferkorn, sociologue

Aujourd'hui, l'ambiance semble différente. L'arrivée du nouveau directeur aurait profondément modifié les relations entre employés et direction. Cette entente est « essentielle » pour Samantha, car « sinon, ça ne fonctionne pas ». Les ouvriers de chez Van Hees n'ont jamais cédé sur leurs conditions de travail sous prétexte d'impératifs économiques. La plupart refuseraient de travailler 39 heures payées 37 si on leur « proposait » – contrairement à ce qu'ont fait les ouvriers de l' usine Smart, située à Hambach, à un peu moins de 30 kilomètres d'ici. Pour Jonathan, « c'est une belle connerie, car ça n'aide pas à remonter la pente ». Samantha approuve : « Chez Smart, les gens se sont sacrifiés pendant un an, sans aucun résultat. » Roland Pfefferkorn, professeur de sociologie à l'université de Strasbourg, va dans leur sens et avance qu'en cas de ralentissement de l'activité économique, « les salariés sont les seuls à souffrir. La crise est un moyen de pression à la baisse des salaires pour ceux qui possèdent les moyens de production. » Jonathan et Sabrina travaillent 40 heures par semaine, histoire d'éviter des fins de mois trop difficiles.

En ce moment, Jonathan est en charge du « rassemblage » – à savoir la réunion des matières premières nécessaires à la fabrication des mélanges d'épices. À ce poste, ce diplômé d'un CAP carrosserie et d'un CAP peinture doit faire preuve d'une attention constante. Chaque matière première doit être pesée avec soin avant d'être mélangée. De plus, une bonne forme physique est indispensable, en raison des charges lourdes transportées tous les jours par ce fils d'un couple de couturiers.

Des sacs remplis d'épices

Samantha et Jonathan ne le cachent pas : leur moteur principal, ce qui les pousse à prendre le chemin de l'usine au quotidien, est le fait de subvenir aux besoins de leur famille. Sans son CDI, Jonathan n'aurait jamais pu en fonder une. « On tient avec son mental », me confie-t-il, tout en insistant sur la fierté qu'il ressent quand il travaille. « Il ne faut pas avoir honte de ce qu'on fait, résume-t-il. On a besoin de tous les métiers. » Malgré des conditions « difficiles » – surtout en été, quand la chaleur accable les ouvriers – Jonathan comme Samantha me confient qu'ils n'ont « pas à se plaindre » et qu'ils trouvent leur travail correct. Quand je rapporte ces propos à Roland Pfefferkorn, ce dernier avance qu'une telle déclaration est révélatrice d'une « sorte de résignation » au sein d'un monde ouvrier qui ne croit plus en l'avènement d'un monde meilleur, et qui vieillit.

Pourtant, cette résignation ne semble pas animer Samantha et Jonathan, qui répètent à quel point ils se sentent chanceux d'avoir un emploi stable, à mille lieues de ce que connaissent de nombreux ouvriers du coin. Jonathan fréquente « des copains qui vivent au jour le jour », mais tempère rapidement son propos en ajoutant que de nombreuses entreprises mosellanes « marchent très bien aussi, il suffit de regarder la zone industrielle dans laquelle on se trouve [le Technopôle de Forbach Sud, ndlr]. Ça dépend vraiment des secteurs. »

Surtout intéressés par la vie et survie de leur foyer, les deux ouvriers évoquent tout de même avec moi leur rapport à la politique – sujet qui intéresse continuellement les journalistes parisiens en déplacement dans le coin, qui se heurtent souvent au désintérêt d'une large partie de la population. Jonathan confie être désabusé par l'offre actuelle. « Au final, les politiques sont tous les mêmes, avance-t-il. Peu importe qui est au pouvoir, il n'y a aucun changement pour les ouvriers. Les gens en Moselle veulent surtout ne pas voter. » Samantha s'inscrit dans le même dégoût, même si elle m'avoue avoir voté Marine Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle – avant de s'abstenir au second, par désintérêt. Âgée de 37 ans, cette diplômée d'un CAP cuisine a grandi autour de Forbach. Elle précise avoir voté pour « la femme plutôt que pour le parti » et est sensible aux accointances qui peuvent exister entre elle et l'ancienne candidate FN, « femme aux prises d'un monde d'hommes ». À ce titre, les ouvrières représentent environ 20 % des effectifs du monde ouvrier, selon l'Observatoire des inégalités – et bien plus à en croire Roland Pfefferkorn, qui déplore que l'on ne prenne pas en compte des secteurs externalisés, à l'image de celui du nettoyage.

« Il y a plus de médecins qui votent FN que d'ouvriers. » – Roland Pfefferkorn

Le sociologue rebondit et critique un discours médiatique qui voudrait que les ouvriers soient la principale force du Front national. Il rappelle que ces derniers sont plus nombreux à s'abstenir que les autres catégories socioprofessionnelles, et qu'ils sont nombreux à ne pas être inscrits sur les listes électorales, ou à ne pas posséder la nationalité française. Au final, selon le sociologue, de 15 à 18 % des ouvriers voteraient Front national. « Il y a plus de médecins qui votent FN que d'ouvriers », résume le sociologue, tout en admettant que le vote frontiste en Moselle a augmenté de manière significative au cours des quinze dernières années – principalement, selon lui, à cause de la crise que connaissent les secteurs sidérurgique, charbonnier et minier, et de la disparition de structures sociales telles que les syndicats ou l'Église, disparition ayant atomisé la société.

L'entreprise Van Hees fait donc, d'une certaine manière, office d'ovni dans un monde ouvrier mosellan en grande difficulté. La plupart des salariés, évidemment dépendants du bon vouloir de leur direction, semblent s'accorder sur leur satisfaction professionnelle. Malgré cela, le décalage entre la vision de Roland Pfefferkorn – qui évoque la « résignation » du monde ouvrier – et le quotidien de Samantha ou Jonathan en dit long sur l'abîme qui sépare ceux qui ne représentent que 3 % des personnes interviewées à la télévision, et les catégories les plus aisées.