Spray nasal : « C’était le kiff ! Je n’avais jamais respiré comme ça »

À la rencontre des addicts aux sprays pour le nez. Ne riez pas : après la jouissance des premiers pschitts, une véritable dépendance s’installe. Jusqu’à détruire les cloisons nasales.

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mars 13 2018, 10:19am

Photo : Vincent Vallon 

Quand Martin parle de sa première fois, on croirait entendre un héroïnomane. Pourtant, le trentenaire, cadre dans l’évènementiel, évoque un produit tout à fait légal : le Nasodren. Un simple spray nasal qui n’a d’autre ambition que de combattre le rhume. Mais l’effet est spectaculaire : « Au départ, il ne se passe rien. Mais au bout de 25 secondes, tu ressens des colonnes d’air entrer dans tes narines. Franchement, c’était le kiff ! Je n’avais jamais respiré comme ça ».

Sujet régulier au syndrome bien connu du nez bouché, Martin a d’abord pensé avoir trouvé la solution miracle et s’est mis à se pschitter le nez en permanence, « jusqu’à 20 ou 30 fois par jour ». À force, il lui a fallu le faire de plus en plus souvent – jusqu'à se réveiller plusieurs fois par nuit pour un se mettre « un coup de spray » – car la spirale de la dépendance commençait à s’installer : « Il m’en fallait toujours plus pour retrouver le kiff initial ». Et avec elle, les petits rituels du toxico : « Il fallait toujours que j’en aie sur moi. Je connaissais les bonnes pharmacies : celles qui ont beaucoup de choix. Et puis, je me suis mis à faire des stocks. Dans le tiroir de ma table de nuit, j’en ai encore plein sous plastique, certains sont même périmés ».

De passage en Belgique, Martin a découvert que des produits, pourtant plus forts qu'en France, y sont vendus librement, sans ordonnance : « C’est devenu une obsession. Je demandais à tout le monde de m’en ramener de Belgique, mais aussi de Suisse, d’Angleterre ou des États-Unis ». Mais à force, Martin s’est mis à avoir le nez de plus en bouché… davantage que ce qui l’avait conduit à se pschitter pour la première fois. En clair : son addiction a accentué le mal dont il souffrait à l’origine. Exactement comme tous ceux qui croient combattre la déprime par la coke et qui se retrouvent, quelques semaines plus tard, en pleine dépression.

Ne riez pas, c'est très grave

Le cas de Martin est loin d’être isolé. « 10 % de mes patients viennent me voir pour un problème lié à l’utilisation excessive de sprays nasaux. Cela n’a rien d’anecdotique », explique Jean-Michel Klein, vice-président du syndicat national des ORL. Et des problèmes, il y en a : hypertension, rhinalgie chronique (nez bouché en permanence), dégradation de la muqueuse, apparition de croûtes dans le nez, perforation nasale – et, à terme, une perte complète d’odorat.

Concrètement, c’est l’oxymetazoline, l’un des ingrédients actifs des sprays nasaux, qui est en cause. D’un côté, il élimine la congestion du nez, mais de l’autre, il déclenche une « redite iatrogène ». Traduction : « d’abord, il soulage, mais ensuite, il provoque la maladie pour laquelle on l’a pris à l’origine », explique le docteur Jean-Michel Klein. Bref, d’abord il débouche le nez, et ensuite… il rebouche d’autant plus fort. C’est cette mécanique qui crée la dépendance puisque, plus on se pschitte, plus on a besoin de pschitter !

« Même si l’OMS ne reconnaît pas officiellement l’addiction aux sprays nasaux, on peut bien parler d’accoutumance puisque plus on en prend, plus on a envie d’en prendre », résume Patrick Laure, médecin de santé publique. Spécialiste des conduites à risques, il voit aussi une raison psychologique à cette dépendance : « les patients disent avoir la sensation de n’avoir jamais respiré comme ça. Symboliquement, c’est très fort, puisqu’on parle de souffle vital, de l’air qui nous nourrit et vitalise. C’est une sensation de vie qui s’exprime ! ».

Comment s'en sortir ?

Par un « sevrage progressif, comme pour le tabac », conseille le docteur Jean-Michel Klein. Martin, lui, à sa méthode personnelle : « Je ne me pschitte pas plus d’une seule narine à la fois. Et seulement la nuit ». Un bon début. Quoi qu’il en soit, il faut compter six mois pour une désintoxication totale. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe un traitement de substitution qui a fait ses preuves : l’inhalation. Évidemment, il est moins pratique de sortir ses huiles essentielles au bureau que son spray nasal… Mais l’eucalyptus a, lui aussi, certaines vertus : il débouche le nez et provoque une indéniable sensation de bien-être. Et aucun effet secondaire.

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