C'est la crise

Profession : medium en entreprise

« On me consulte pour connaître la meilleure période pour lancer un nouveau produit sur le marché », raconte Claude Alexis, professionnel de la divination et très discret conseiller en business plan.
20.2.18
Photo : Flickr

« Je suis medium depuis 33 ans. J’ai découvert que j’avais un don de voyance à l’âge de cinq ans, lorsque j’ai prédit le décès d’une voisine. Depuis, je l’ai mis au service des gens en ouvrant mon cabinet. Pendant longtemps, on venait me voir pour des questionnements d’ordre affectif. Mais depuis une dizaine d’années, j’ai observé un phénomène que tous mes collègues ont constaté également : nous avons commencé à être consultés par des entreprises. Aujourd’hui elles représentent 30% de ma clientèle.

Publicité

J’ai donc affaire à des directeurs financiers, directeurs marketing, PDG, DRH, qui viennent me voir au nom d’une entreprise. J’ai travaillé aussi bien avec des auto-entrepreneurs ou des patrons de TPE qu’avec des hauts-cadres de multinationales.

Ce n’est pas péjoratif ce que je vais dire, mais ces grands chefs d’entreprise deviennent de grands enfants face à nous. Ils viennent me voir pour chercher des réponses précises bien sûr, mais aussi, plus inconsciemment, pour se rassurer. Le voyant est neutre, ça les rassure d’avoir un avis extérieur. Mais parfois ils attendent trop de moi – comme je leur dis souvent « Je ne m’appelle pas Bernadette Soubirou ! ». Pour répondre à leurs questions, je me base sur la date de naissance de la personne face à moi et sur celle de fondation de l’entreprise. Et je prépare beaucoup mes séances. Il ne s’agit pas simplement de recevoir la personne une heure et hop, c’est fini. J’ai besoin de me plonger dans le dossier, de connaître les enjeux économiques et comptables.

« Quand je me déplace dans les entreprises, je passe par la porte de service »

Je dois rester très discret sur ma clientèle car le monde de l’entreprise, qui valorise voire idolâtre la rationalité économique, voit le recours à la voyance comme un aveu de faiblesse. Alors que ça n’est pas le cas ! D’ailleurs, de César à François Mitterrand, tous les puissants ont toujours eu recours à des devins. Mais je respecte ça. Du coup, quand je me déplace dans les entreprises, je passe par la porte de service.

Je suis sollicité par tous les secteurs, de la mode à l’automobile. Des clients me consultent pour connaître la meilleure période pour lancer un nouveau produit sur le marché. Par exemple, cette nouvelle crème doit-elle être lancée en hiver ou en été ? J’ai aussi eu des patrons de radio qui m’interrogeaient tous les matins sur leurs futures audiences. Ils se battaient pour m’avoir au téléphone, me harcelaient presque. C’est lié à l’incertitude très forte qui plane sur le monde des médias actuellement.

Plus généralement, depuis la crise de 2007 et l’instabilité de l’économie, les gens sentent qu’ils n’ont plus de garantie sur leur avenir et acceptent donc une forme de retour à la spiritualité et à l’ésotérisme. Et même quand ils n’y croient pas, beaucoup se disent qu’il vaut mieux mettre toutes les chances de son côté.

« Je sais que des emplois se jouent parfois pendant mes séances »

Cette nouvelle activité demande une certaine déontologie. Il m’est déjà arrivé qu’on me demande de licencier une personne ou de faire chuter un cours de bourse. Évidemment, je refuse. Je fais aussi très attention à ce que je dis parce que je sais que des emplois se jouent parfois pendant mes séances. J’ai déjà eu à gérer un cas où la personne devait mener un plan social pour une grande enseigne. Là, on sent combien notre parole peut avoir d’impact pour les salariés de l’entreprise. Je ne suis pas un gourou, je laisse aux gens leur libre-arbitre. Mais comme ils prennent ce que je dis pour argent comptant, il faut être très prudent.

Ces nouvelles demandes des entreprises font de mon cabinet un petit concentré du capitalisme actuel. J’ai un écho assez fort de ce qu’il se passe dans l’économie française. Par exemple, je me demande bien comment on peut dire que le chômage baisse. Même si les chiffres officiels l’indiquent, moi, ca n’est pas ce que je vois…»