Une section de volontaires, tous ex-mineurs de fonds ou natifs de la ville voisine, avant relève sur une position près de Debaltsevo. Photos: Guillaume Chauvin

Cinq ans après Maïdan, l'Ukraine est toujours scindée en deux

Le photographe Guillaume Chauvin s'est de nouveau rendu dans le Donbass, zone qu'il fréquente régulièrement depuis 2015, afin de témoigner du quotidien de ces gens partagés entre l'Ukraine et la Russie.

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02 Avril 2019, 7:07am

Une section de volontaires, tous ex-mineurs de fonds ou natifs de la ville voisine, avant relève sur une position près de Debaltsevo. Photos: Guillaume Chauvin

Cinq ans après le début du conflit, les « indépendantistes » du Donbass résistent, à l’instar de la République populaire de Donetsk, où beaucoup de jeunes et leurs familles sont revenus vivre. Peu concernés par le premier tour de l’élection présidentielle, qui s’est déroulé dimanche 31 mars, ils sont revenus de Russie et d'ailleurs où ils avaient migré aux premiers mois de guerre. D'autres sont restés ici depuis toujours, par choix, par principe, par idéal ou encore par contrainte familiale ou économique. D'autres enfin, garçons et filles aux profils variés, sont venus comme volontaires – de Russie, d’Italie, du Brésil et de la France – pour se battre ou participer au projet initiale : bâtir une région autonome. Mais ces derniers ont très vite déchanté, constatant la reprise en main du mouvement par un système qui leur échappe et dont les intérêts réels les déçoivent.

Beaucoup ont commencé ici une nouvelle vie, alors que d'autres sont définitivement partis, pour ne plus avoir l’étiquette de « terroristes » que leur attribue toujours le gouvernement de Kiev. Et aussi, et peut-être surtout, pour retrouver un peu de sérénité au quotidien. Car l'avenir de la région est toujours incertain, partagé entre un rattachement sous statut spécial à l'Ukraine, et l'intégration à la Fédération de Russie. Deux alternatives qui seraient les deux seules portes de sortie envisageables pour cette guerre civile. En attendant, la population semble ce contenter de vivre au jour le jour.

Le photographe Guillaume Chauvin s'est de nouveau rendu dans le Donbass zone qu'il fréquente régulièrement depuis 2015 afin de témoigner du quotidien de ces gens partagés entre l'Ukraine et la Russie.

Les photos ci-dessous :

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À gauche, l'acronyme « DNR », pour « République populaire de Donetsk, tagué dans une maison réquisitionnée par l'armée républicaine sur le front de Dokutshayevsk.

À droite, un combattant en voiture, entre le village bombardé de Kominternovo, où ne vivent plus que 7 personnes âgées, et Novoazovsk où l'accès aux étrangers est restreint. Les champs d'éoliennes, au second plan, sont préservés des bombardements ukrainiens, « chacune valant 1 000 000 d'euros, et demeurant propriété de l'Europe ».

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Au centre-ville de Donetsk, seules quelques vitrines fermées, et véhicules militaires, rares, témoignent de la guerre. Quand elles ont le temps, Elizaveta, Olga et Diana se retrouvent avenue Pouchkine le samedi soir pour fumer la chicha, manger des sushis et se faire un karaoké jusqu'à 22 heures, heure du couvre-feu.

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Sergey pendant une rotation entre le front et la ville. "La situation est telle en Ukraine et les candidats à la présidence tellement loin des préoccupations de la population que les prochaines élections présidentielles y seront peut-être le prétexte à un nouveau coup d'état populaire, genre "Maïdan n°2", avec toute les désillusions qui s'en suivront... Alors on tient sur le front, et pour répondre à l'injustice d'avoir été agressés par l'Ukraine tout en étant qualifiés d'occupants... Personnellement je n'ai rien contre les ukrainiens. Mon ennemi ce sont ceux qui viennent combattre chez nous après avoir dessiné une croix gammée sur leur casque. "

Une tranchée de première ligne dans la zone de Yasinovataya. Le centre-ville de Donetsk est à 30 minutes en voiture et les première habitations à moins de 15 minutes. Dans leurs paquetages, entre les munitions et les rations, les jeunes combattants ont toujours avec eux des chargeurs de téléphones. Quand ils ne sont pas de garde ou en opération, leurs yeux sont sur les écrans.

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Issa est un combattant d'une vingtaine d'années, parfois souriant. Devant l'aéroport détruit de Donetsk, il me demande pourquoi le symbole de la France est le coq, je lui cite Coluche pour qui « c'est le seul animal capable de chanter les pieds dans la merde ». Son fou rire contamine toute son unité et aura plus de valeur que n'importe quelle accréditation officielle.

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Dans un couloir d'un immeuble du centre ville de Donetsk. Plus loin au marché, ce qui semble être du sang, mais les vigiles s'interrogent.

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À gauche, Olya, jeune étudiante de la faculté de Donetsk. Elle apprend en parallèle le français, en s'aidant des tendances Youtube et de clips récents qu'elle lit sur traducteur automatique. Aujourd'hui elle s'attarde sur Stromae.

À droite, une tranchée vers la ligne de front à Yasinovataya. On estime que ce front long de 300 km « consomme » au moins une dizaine de morts par jour, militaires et civils. Sur un mur du bunker un graffiti indique : « Ne fuis pas le sniper, tu mourras fatigué ».

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Dans un club de Donetsk, un soir où la clientèle est majoritairement féminine.

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Misha, 22 ans, a laissé la plupart de ses amis de l'autre côté du front. Certains comprennent son choix de venir se battre côté "séparatiste", les autres ont définitivement coupé les ponts avec lui. Son ex-copine vit désormais avec un volontaire d'un bataillon nationaliste ukrainien. Misha est aujourd'hui tireur de précision, sa grand-mère le pense civil en Russie.

Dès le début de la guerre le Mc Donalds de Donetsk, comme de nombreuses autres franchises internationales, a été fermé pour être remplacé par un équivalent local : « Don Mac » pour Donbass Mac.

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Jeune ado de 12 ans, Vika vit depuis bientôt 5 ans avec ses grands-parents dans une cave et une cabane de Spartak, village détruit non loin de l’aéroport de Donetsk. Depuis quelques années, son école a été reconstruite et dotée d'une cantine. Elle peut également se rendre à la piscine une fois par semaine. Son chien a disparu, mais un cochon l'a remplacé.

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Orlando est Italo-Ukrainien. Venu combattre volontairement depuis le début de la guerre, il a une fille en Italie et revendique ses talents guerriers. Il a aujourd'hui 23 ans.

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À Novoazovsk. Yana observe le coucher de soleil : « Je me rappelle de cette vidéo célèbre du début de la guerre. On y voyait le président ukrainien Petro Porochenko qui promettait aux enfants du Donbass de vivre "dans des caves, parce qu'ils ne savent rien faire, et c'est comme ça que l'Ukraine gagnera la guerre". C'était dingue. Quel Président ose faire la différence entre les enfants d'une même nation ? Je ne comprends toujours pas comment on en est arrivés là. Ni comment on en sortira. »

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À Novoazovsk la plupart des gens refusent d'être pris en photo. Les seuls qui acceptent sont ceux qui n'ont pas de famille de l'autre côté du front, en Ukraine, ou qui sont déjà identifiés comme « terroristes » par le gouvernement ukrainien.

À droite, sur la route menant à Kominternovo, un commandant d'unité montre les poteaux électriques sur lesquels étaient accrochés les cadavres de tankistes ukrainiens propulsés là au début de la guerre. Leur char qui rouille est toujours là. Tous espèrent maintenant une paix rapide.

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À droite, vers l'aéroport détruit de Donetsk, construit pour l'Euro de football 2012 et un des plus modernes d'Europe. Aujourd'hui, il n'en reste que des ruines et un périmètre de sécurité infranchissable.

À droite, une jeune ukrainienne prend du bon temps en fumant la chicha.

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Au musée des traditions de Donetsk, le jaune et le bleu ukrainiens persistent involontairement.

Abdullah, jeune volontaire afghan, blessé et amputé dès le début de la guerre. Il estime avoir reçu tellement de dons du sang locaux qu'il est désormais un Donbassien. Comme d'autres ici, il fait partie des combattants de la première heure. Aujourd'hui, il s'estime « plus fort » que lorsqu'il avait ses jambes.

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