Préparez-vous à encaisser « Bodied », la beigne la plus fondamentale de 2017

Nous sommes allés passer un moment avec Joseph Kahn, un des clippeurs le plus influents du monde, pour parler de son nouveau long-métrage consacré au monde des battles de rap.

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20 Décembre 2017, 9:20am

Si vous êtes nés entre 1980 et avant-hier, vous avez fatalement déjà vu un clip réalisé par Joseph Kahn. De sa réinvention des Backstreet Boys en monstres horrifiques dans « Everybody » à celle de Taylor Swift en créature pop de synthèse, en passant par les titres les plus emblématiques d’Eminem, Britney Spears, Maroon 5, Kelly Clarkson, Shakira et les Destiny’s Child, son empreinte sur la pop culture du XXIe siècle a de quoi foutre le vertige.

Depuis une expérience plutôt désastreuse sur le taré Torque, la route s’enflamme (2004), Joseph Kahn poursuit une carrière de metteur en scène en marge totale du système. Tout d’abord avec Detention, petit frère surexcité de Donnie Darko sans décorum nostalgique, et cette année avec Bodied, immersion d’un thésard blanc comme neige dans l’univers très politiquement incorrect des battles de rap, présentée au Paris International Fantastic Film Festival au début du mois de décembre.

Co-écrit avec le battle rapper Alex Larsen, Bodied vaut infiniment mieux que son étiquette de 8 Mile sous stéroïdes. Le film s’empare de toutes les thématiques les plus brûlantes et sensibles liées à la liberté d’expression, les malaxe sans jamais s’excuser ni donner aucune leçon que ce soit, et se pose comme l’œuvre la plus pertinente sur le sujet depuis la saison 19 de South Park. Si cette présentation sommaire du film vous aguiche, Joseph Kahn risque de vous donner encore un peu plus envie de le voir.

Noisey : Je trouve ça fou que le film en soit déjà à son troisième prix du public en festival, en dépit de son caractère très clivant. On vous a déjà adressé des critiques négatives ?
Joseph Kahn : Pas beaucoup pour le moment. Sur 20 critiques recensées sur le site Rottentomatoes, 19 sont positives. En général, quand les gens n’aiment pas le film, c’est d’un point de vue politique.

Mais justement, Bodied n’est ni du côté des libéraux, ni de celui des conservateurs…C’est pour ça que ces personnes ont un problème avec le film. Elles détestent que je ne prenne pas parti. Pour ma part, je trouve ça un peu absurde de partir du principe qu’une œuvre d’art doit forcément s’accorder avec votre bord du spectre politique, c’est une façon biaisée d’envisager l’art. C’est pour cette raison que j’étais très excité de montrer le film en France, la patrie de la liberté d’expression. J’étais convaincu que le public français réagirait positivement à ce message sur la liberté d’expression, parce que c’est dans votre nature.

Je suppute, mais peut-être que le public a aussi bien réagi parce que le film est très ancré dans des problématiques et des repères typiquement américains, et que ça ne le concernait pas directement…
L’une des choses que je recherchais en réalisant ce film, c’était d’ouvrir un débat sur des bases honnêtes, parce que j’ai le sentiment que ce n’est pas possible aux Etats-Unis en ce moment. Les États-Unis se censurent à énormément de niveaux, ce qui accentue les clivages. Trump n’est pas sorti de nulle part. Les gens disent « Trump parle honnêtement », c’est faux, ce n’est pas un politicien honnête, ce n’est pas un homme honnête. Ce qu’ils trouvent rafraîchissant, c’est qu’il dit des choses qu’il ne devrait pas dire. C’est le danger quand la censure est trop présente, quand il ne faut parler qu’en termes autorisés, ça ouvre la porte à des charlatans qui parviennent à séduire juste en disant ce qui leur passe par la tête. La seule façon de les combattre est d’avoir des discussions franches et honnêtes sur le sujet.

La France a toujours un peu de retard sur les Etats-Unis mais on arrive à cette même dichotomie entre les safe spaces et les résurgences réactionnaires.
Tant que la nature humaine s’interdit de parler honnêtement, les extrêmes seront privilégiés. Et ça naviguera d’un extrême à l’autre, beaucoup de nos représentants de droite viennent de la gauche. Je ne pense pas que le spectre politique se divise en droite et gauche, mais plutôt qu’il s’agit d’un cercle, si tu vas trop à l’extrême-gauche, tu arrives à droite. La liberté d’expression permet de discuter de tous les sujets, de ne pas se cantonner à cet aspect assez superficiel de décider ce qui est offensant ou non.

Bodied fonctionne comme une sorte de résumé parfait de 2017, d’Internet, des États-Unis, du reste du monde… Vous êtes plutôt actif sur Twitter, vous êtes souvent au cœur de polémiques, est-ce que ce film a été une expérience cathartique ?
Oui, enfin le montrer a été plus cathartique que de le mettre en scène, pour être honnête. À l’origine, le film vient justement du fait que j’ai été attaqué sur Twitter pour la vidéo « Wildest Dreams », que j’ai réalisé pour Taylor Swift il y a deux ans. La vidéo se situe en Afrique, dans les années 1950, je m’inspirais de films comme La Reine Africaine de John Huston. Et parce que ça ressemblait à un vieux film, des membres de la communauté afro-américaine se sont énervés parce qu’il pensait que j’avais une vision colonialiste ou pro-Apartheid, ce qui n’était évidemment pas le cas ! C’était une vidéo qui faisait référence aux vieux films.

Bien sûr, si vous regardez en arrière dans l’Histoire de n’importe quelle cinématographie, tout ce qui a été tourné avant 1969 est raciste ! Partant de là, soit vous rejetez totalement tout ce qui précède 1969, du temps de la ségrégation, ou alors vous choisissez de retenir certains éléments. Il y a aussi cette approche en vigueur sur les campus américains qui consiste à dire que tout ce qui vient d’une certaine époque ne convient pas parce que tout a été écrit par de vieux hommes blancs. Je suis Asiatique, mais je ne peux pas m’inscrire dans cette perspective et nier tout mérite juste parce que sont de vieux hommes blancs. Oui, ils étaient probablement racistes, mais ça ne leur enlève pas toute velléité intellectuelle, il faut fonctionner au cas par cas, époque par époque.

Et c’est exactement l’inverse qu’il se passe sur Twitter, où tout est immédiat, tout doit être pensé en réaction au moment présent sans aucun contexte historique que ce soit. J’ai donc été attaqué sur Twitter pour « Wildest Dreams », et j’ai fini par me dire que c’était un sujet intéressant, les réseaux sociaux, les réactions hyperboliques à n’importe quoi. Je voulais ouvrir la discussion sur le sujet.

Taylor Swift et Joseph Kahn

Bodied apparaît beaucoup plus apaisé esthétiquement que Detention
Après le tournage de Detention, j’ai voulu repenser entièrement mon style, me demander comment l’améliorer parce que je ne pense pas qu’il faille reproduire la même formule encore et encore – si on ne peut pas évoluer, à quoi bon continuer ? Autant prendre sa retraite. Je me suis surtout attaché à la question de l’objectivité et la subjectivité de la caméra. C’est ce que j’ai étudié pendant sept ans, comment utiliser le gros plan, comment se positionner avec une épaule en amorce, quel est l’impact, des questions basiques mais qui m’ont pris sept ans.

J’ai commencé à appliquer cette nouvelle approche dans le court-métrage Power Rangers en 2015, c’était une première expérimentation mais pour Bodied j’ai poussé encore plus loin, j’ai storyboardé tout le film. Beaucoup de ce travail dans Bodied ne vous saute peut-être pas aux yeux, mais si vous regardez plus attentivement, vous verrez des plans en caméra portée, puis un plan à la Dolly, des jump cuts, des inserts dans le montage, tout un éventail technique qui arrive à cet équilibre. Pour moi, Bodied est un œuvre très stylisée, où chaque plan, chaque composition est très pensé en amont. Le style est le moteur caché sous la surface.

Comment avez-vous rencontré Alex Larsen ?
Ça fait des années que je regarde des battles de rap et je suis fan de lui, c’est l’un des rappeurs les plus drôles du milieu. Je me suis dit que pour ce sujet, il me fallait ce nerd blanc, si différent des autres. J’ai fait des recherches, j’ai vu qu’il était auteur, une sorte d’intellectuel… Les Américains se moquent souvent des Canadiens, les traitent de communistes avec leur système si socialiste que c’est quasiment la Russie, eh bien Alex… est communiste. À gauche toute. Pour moi, quelqu’un d’aussi marqué à gauche, qui dit des punchlines complètement racistes, je trouve ça fascinant. Donc je l’ai contacté et on a commencé à échanger. La plupart des raps viennent de lui, le script en grande partie aussi, les battle rappers ont tous écrit leurs parties, par contre.

Vous avez des liens avec Hollywood ou est-ce que Torque a sonné le glas de toute collaboration ?
Je n’entretiens aucune relation avec Hollywood. Detention et Bodied ont été produits en totale indépendance, entre mon propre argent et des prêts que j’ai contracté. Chaque fois que je réalise un film, je me mets en danger financièrement. Mais je prends ce risque parce que je ne pense pas que ces films puissent être produits dans le système des studios sans y perdre de leur âme. Vous imaginez, pour Detention ? « Oui, les ados voyagent dans le temps grâce à la mascotte de leur école, un gros ours « ? Non, bien sûr que non. Le script de Bodied aurait été amputé de tous ses épithètes raciaux.

Et pourtant, vous êtes un réalisateur étrangement visionnaire. Torque et Detention ont anticipé la vague méta des années 2010, le court Power Rangers celle des blockbusters super-héroïques pour adultes, même quand vous tournez les épisodes de la série Sweet/Vicious, vous le faites un an avant les scandales de viols et de harcèlements sexuels…
Peut-être que mes films sont trop bizarres… C’est un mystère, parce que dans mon boulot de tous les jours, je réalise des clips et des pubs parmi les plus vues au monde ! Je sais comment emballer ce genre de produits commerciaux, comment bosser avec quelques-uns des plus gros artistes en activité… Je ne sais pas pourquoi Hollywood ne fait pas appel à mes services, mais je m’en fiche, je continue à travailler quand même. J’ai la chance de pouvoir gagner ma vie. Quand vous êtes réalisateur, vous devez tourner pour payer les factures. Ce n’est pas mon cas, en fait, quand je tourne un film, c’est plutôt des vacances.

Je discutais avec un fan hardcore de Buffy du boulot contrasté de Joss Whedon sur Avengers et Justice League, il me disait « il n’y a pas à essayer de changer les choses de l’intérieur, Hollywood est pourrie et mérite de crever ».
Non, je ne pense pas. Si j’étais autorisé dans le système, j’en jouerais mieux que n’importe qui. Je me servirais de mes techniques, je ne ferais pas comme les autres réalisateurs. Je ne pense pas le système en noir et blanc. Je ne vis pas dans un monde noir et blanc, mais dans une zone de gris que je peux manipuler. Je n’aurais jamais survécu si je ne savais pas faire ça.

Etiez-vous déçu à l’annonce de l’annulation de Sweet/Vicious à la fin de la saison 1 ?
Oui, c’était une série très à propos, qui parlait d’un sujet que tout le monde trouvait ridicule. Personne ne pensait qu’il était possible de faire tout un show sur la question du harcèlement, c’était une préoccupation mineure à l’époque et un an plus tard, tout le monde ne parle que de ça. Les gens ont vraiment tourné le sujet de la série en ridicule… Cela dit, je n’ai réalisé que la moitié du premier épisode et le second, une fois que c’était bon je suis passé à autre chose, je n’étais pas vraiment lié émotionnellement à ce projet.

Il y avait un lien intéressant avec Detention, dans cette torsion des codes véhiculés par MTV…
Oui, mais en même temps c’était compliqué. Autant sur l’épisode de Crazy Ex Girlfriend que j’ai réalisé, j’étais libre d’expérimenter comme je le voulais, autant là, tout le monde flippait un peu de ce que je faisais, se demandait ce que j’étais en train de composer, si ça allait tenir la route, ça a été assez dur, comme tournage.

Comment expliquez-vous que Torque n’ait été considéré comme une satire que plusieurs années après sa sortie ?
Il y a un élément qui revient dans tout ce que je fais, c’est la composante humoristique. Quand j’ai commencé à faire des vidéos pour Britney Spears, c’est le premier élément que j’ai ajouté, alors que tout le monde la cantonnait dans un registre sérieux. Quand j’ai fait Torque, c’était dans un esprit de satire, d’auto-critique, je n’ai réussi qu’à 70 %. Son bide est à 70 % ma responsabilité. Les 30 % restant, le côté sérieux du film, c’est ce que le public et le studio voulaient voir. Et ça aurait cartonné, parce que c’était dans la lignée de Fast & Furious. J’ai démarré en faisant un film que je voulais voir, et à la fin, j’ai accouché d’une sorte de film d’animation japonais satirique avec Ice Cube et des motos. Qui a envie de voir ça ?

Bah perso ça me branche bien. J’ai revu Torque et beaucoup de vos vidéos, j’en suis venu à me demander si vous n’étiez pas le chaînon manquant entre l’ironie hyper appuyée des années 1990 à la Scream et toute la vague méta récente ?
Il faut que vous compreniez d’où je viens. Je suis né en Corée, j’ai vécu en Italie jusqu’à mes 7 ans avant de déménager au Texas, vous ne pouvez pas commencer à imaginer à quel point ces lieux sont différents les uns des autres. Puis je me suis mis à travailler aux quatre coins du monde. Je suis autant Américain que Coréen-américain que citoyen du monde. Je voyage tellement que je suis rarement à la maison. Le monde pour moi n’est qu’un bouillon d’idées que je dois voir, que je dois vivre. Je voyage tellement, je croise tellement de cultures différents que le concept même de culture m’est absurde. Et néanmoins, je contribue à la fabrique de la pop culture que tout le monde consomme, pour des publics dont je ne fais pas partie ! Je me trouve dans cette situation étrange où je contrôle le flux de la pop culture alors que… Je suis un type chelou, vous voyez ce que je veux dire ? Donc cette ironie, c’est à la fois une façon de célébrer quelque chose que j’adore et dans le même temps de m’en moquer et de la commenter.


Des nouvelles sur la distribution internationale de Bodied ne devraient pas trop tarder à tomber. En attendant, rattrapez donc Torque , Detention , et au moins les deux premiers épisodes de Sweet/Vicious .