Sauf mention contraire, photos de l'auteur

Prisonnier de la France profonde : avec le plus ancien assigné à résidence

Depuis neuf ans et sa sortie de prison après une condamnation pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », Kamel Daoudi est baladé d’appartements en hôtels de la France rurale.​​​

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déc. 1 2017, 12:25pm

Sauf mention contraire, photos de l'auteur

Pour Kamel Daoudi, tout a commencé en 2001. Habitué d’une mosquée de l’Essonne où il côtoie Djamel Beghal - l’homme identifié comme l’un des « lieutenants de Ben Laden » chargé de mettre en place une filière d’Al-Qaïda en France - cet Algérien arrivé à l'âge de 5 ans en France part quatre mois dans l’est de l’Afghanistan, sous une fausse identité. Un épisode dont il parle volontiers mais sans trop s'étendre, évoquant la « quête d’identité » d’un jeune homme qui ne « trouve pas sa place dans la société française » et qui, par « curiosité », veut voir par lui-même comment fonctionne la société mise en place par les Talibans basée « sur les principes du Coran et de la Sunna prophétique ». C’est à ce moment, ironiquement, qu’il obtient la nationalité française. Pour quelques semaines seulement, car à peine rentré en France, dans une ambiance sécuritaire post-11 septembre tendue, il fuit en Grande-Bretagne, muni de son passeport trafiqué, peu après l'arrestation de Djamel Beghal. C’est là qu’il est à son tour appréhendé, remis aux autorités françaises puis déchu de sa nouvelle nationalité.

Mis en examen pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » et soupçonné de crypter des messages entre la France et l’Afghanistan visant à préparer un attentat contre l’ambassade des Etats-Unis à Paris, il est incarcéré en octobre 2001 avec un statut de détenu « particulièrement surveillé » qui lui vaut de passer quelques années en isolement. Il ressort de prison en avril 2008, théoriquement libre après avoir payé sa dette envers la société. En pratique, il se retrouve coincé dans une zone grise du droit français, régie par l'article 561-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) qui permet à l'Etat d'assigner à résidence tout étranger qui ne pourrait pas être reconduit vers son pays d'origine. Exactement le cas de Kamel Daoudi. Sous le coup d’une interdiction définitive de territoire, soit un bannissement à vie, il saisit la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH), qui pousse la France à annuler le renvoi de Kamel Daoudi en Algérie, où il aurait payé cher ses accointances avec les Talibans et son pedigree. La France, depuis, n’a d’autre choix que d’accepter Kamel Daoudi sur son territoire. Sous bonne garde, puisqu’il est donc assigné à résidence depuis près d’une décennie. Dans cette intervalle, il ne fait pas de vagues, ce qui n'empêchait pas Matignon de rappeler en mars dernier dans Télérama qu'il fallait rester « prudent » face à ce « monsieur vertueux et attendrissant ».

Kamel Daoudi, lors de sa comparution au Tribunal de Grande Instance de Mulhouse, le 22 octobre 2003. Photo : Jean-Paul Domb/L'ALSACE/PHOTOPQR

Après neuf années passées à faire le tour des sous-préfectures et autres bourgs du pays, enchaînant les destinations aux noms qui fleurent bon la vieille France et les spécialités locales, Kamel Daoudi a donc atterri dans un motel de la banlieue de Saint-Jean d'Angély. Avec ses rues pavées tortueuses, sa grande horloge du XVe siècle et ses maisons à colombages, cette petite ville de Charente semble tout droit sortie d’un roman de Maupassant sur les intrigues de la bourgeoisie de province. Kamel Daoudi vit ici au rythme de ses quatre pointages quotidiens à la gendarmerie du coin à 9h15, 11h45, 15h15 et 17h45. Une existence découpée « par tranches de deux heures », qui lui donne l’impression de vivre dans un « mauvais remake de Minority Report », explique-t-il. Face à cette situation qui s'éternise, il a donc déposé une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) à laquelle a répondu le Conseil Constitutionnel vendredi 1er décembre en censurant partiellement l'article du CESEDA qui permet à l'Etat français de le garder sous surveillance. À la terrasse du petit café de l'hôtel de ville où il reçoit les visiteurs, Kamel Daoudi a accepté d'évoquer sa vie quotidienne et son combat devant les tribunaux, cachant une nervosité bien maîtrisée derrière d’épaisses lunettes, une répartie enjouée et la bonhommie de son mètre 90.

VICE : Bonjour Kamel, avant toute chose, quelle est votre réaction après la réponse du Conseil Constitutionnel sur votre cas ?
Kamel Daoudi : La première réaction, c'est une certaine satisfaction. Pour faire simple, le Conseil Constitutionnel a estimé que l'article qui permet à l'administration française de me maintenir en assignation à résidence depuis 9 ans était contraire à la Constitution. Mais cette décision ne s'appliquera pas avant juillet prochain. Ça signifie qu'à ce moment, je vais retourner devant les tribunaux et demander à pouvoir rejoindre ma famille pour vivre avec eux, en assignation à résidence dans un premier temps au moins. Ce serait une belle victoire. Ensuite on verra. Mon avocat est plutôt optimiste pour la suite, mais pour l'instant il est impossible de savoir comment les choses vont tourner.

En attendant, comment se passe la vie à Saint-Jean d'Angély ?
Je trouve la ville très belle, mais je dois dire que les considérations architecturales passent au second plan quand on est assigné à résidence. Depuis que je suis arrivé ici il y a un an tout pile, je ne peux pas sortir du territoire de la commune et je dois respecter un couvre-feu entre 21 heures et 7 heures. Si je veux sortir de Saint-Jean d'Angély, je peux faire une demande de sauf-conduit au ministère de l'Intérieur, mais elles m'ont toujours été refusées jusque-là. Je dois aussi pointer à la gendarmerie quatre fois par jour, ce qui pose quelques problèmes logistiques car mon hôtel est à cinq kilomètres de la caserne et que je n'ai pas le permis.

Kamel Daoudi devant la caserne de gendarmerie où il doit se rendre quatre fois par jour.

Cinq kilomètres de trajet et quatre pointages, ça fait 40 kilomètres par jour...
Oui, presque un marathon ! D'habitude je me déplace en vélo, mais je me suis fait voler le mien il n'y a pas très longtemps. Le temps d'en racheter un, j'ai dû tout faire à pied, ou je demandais aux habitants de me conduire.

Pourquoi vivez-vous aussi loin du centre ?
Avant, je dormais dans cet hôtel (il désigne l'enseigne de l'établissement qui borde la place). Le gérant fermait pendant les vacances d’hiver. À son retour, les autorités m'ont dit qu'il ne voulait plus me reprendre. Je pense que c'est plus le ministère de l'Intérieur qui m'a déplacé pour des raisons de sécurité, car entretemps il y avait eu l'attentat au camion perpétré à Berlin. Et comme il y avait aussi un marché de Noël sur la place...

A 62 euros la nuit, c'est un budget de vivre à l'hôtel. Comment vous faites ?
En fait, c'est le ministère de l’Intérieur qui me trouve un toit et m’assure les repas matin et soir. J'ai juste à payer le repas du midi. Mais comme je n'ai pas le droit de travailler en France et que de toute façon, quand j'ai essayé, j'ai eu beaucoup de mal à trouver un employeur, je suis sans ressources depuis 2001. C'est donc ma femme subvient à mes besoins.

Qu'est-ce qu'il se passe si vous n'allez pas pointer ou si vous sortez de la commune ?
Les écarts sont tout de suite sanctionnés. C'est arrivé à quelques reprises, notamment en 2009, quand j'étais à Aubusson, dans la Creuse, et que ma femme était enceinte. Il fallait la conduire chez le médecin pour faire une échographie à 18 kilomètres de là. Je suis donc sorti du territoire de la commune. J'ai été arrêté « à l’américaine », braqué avec les mégaphones devant ma belle-fille, la totale. J’ai été condamné à six mois ferme. J’en ai fait quatre et demi. Ma fille est née pendant que j’étais en prison. Dernièrement, j'ai oublié deux fois d'aller pointer, la première m'a valu un rappel à la loi, la seconde un an de sursis. Depuis, je me mets des doubles alertes, sur ma tablette et sur mon téléphone.

La chambre d'hôtel où vit Kamel Daoudi, en périphérie de Saint-Jean d'Angély.

Comment se passe votre vie sociale ici ?
Je ne suis plus un paria comme j’ai pu l’être au tout début quand mon installation avait suscité pas mal d'inquiétude dans la ville, mais je ne me sens pas comme un Angérien non plus. J'ai eu la chance d'être accepté par Dannie et Jean-Louis qui tiennent le bar où nous sommes et qui vivent ici depuis 30/40 ans, ça a changé pas mal de choses.

Vous avez fini par vous faire des amis ?
Des amis, c’est difficile, parce que personne ne franchira le cap de m’inviter à manger chez lui ou partager plus qu’un café. Il y a toujours ce règne un peu diffus du soupçon, les gens ont peur qu’on les associe à moi, donc généralement ça reste des relations cordiales mais superficielles. Et même moi ça ma gêne quelque part, j’entretiens pas forcément ça parce que je veux éviter des ennuis aux gens. M’avoir en ami, même simplement sur Facebook, c’est pas forcément une bonne idée. Pour moi, toute démarche sociale est compliquée. C’est le but de l’assignation à résidence en même temps.

Comprenez-vous que vous puissiez faire peur à vos voisins ?
Oui je le comprends, parce que quand j'arrive dans une nouvelle ville, je débarque entouré de policiers cagoulés. A chaque fois, au lendemain de mon arrivée, j'ai ma photo dans tous les journaux de la presse locale. Tu es le terroriste dans le village, tout simplement. Quand j'arrive dans une ville, les habitants pensent souvent qu'ils ont affaire à quelqu'un qui a tué ou blessé des gens, ce qui n'est pas mon cas. Ça demande un travail constant pour montrer patte blanche, expliquer sa situation et déminer les conflits potentiels en amont. Après je dois accepter que chacun ait son idée intime sur moi, je ne suis pas là pour sonder le for intérieur des gens. Mais j’ai toujours plaidé non-coupable et je refuse cette étiquette de terroriste. Je considère que je suis face à une injustice. Après c’est vrai que je comprends qu’on puisse se demander ce que je suis allé faire en Afghanistan et pourquoi je me suis enfui ensuite.

J'imagine que vos relations avec les habitants des villes où vous êtes placé ne sont pas toujours idylliques...
Ici, tout se passe bien, j'ai de la chance. Mais ça a parfois été plus compliqué, comme la fois où j’avais envoyé un colis à ma femme qui était arrivé chez les voisins. Ils ont pris peur et appelé la gendarmerie et la brigade de déminage. Tout le monde a cru que je voulais faire sauter le quartier. Ça a parfois des conséquences plus graves...

Lesquelles ?
Quand j'habitais à Carmaux, dans le Tarn, j'ai aussi eu un conflit de voisinage avec deux personnes qui avaient mis leur enfant dans la même garderie que le mien. Ils se plaignaient que leur enfant côtoie mon fils et voulaient que je ne puisse plus me rendre à la garderie. La mairie et la direction de la crèche s'en sont mêlées, l'affaire a pris de l'ampleur d'autant plus que les parents en question étaient tous les deux policiers. Cette histoire est arrivée juste après les attentats de Magnanville [un couple de policiers avait été tué en juin 2016, ndlr]. On a eu une perquisition administrative chez nous, avec des hommes de la DGSI en cagoule qui ont fouillé nos ordinateurs. Ils ont constaté que ma femme avait regardé le profil Facebook de nos voisins, et j'ai été déplacé à Saint-Jean d'Angély, à 500 kilomètres de ma famille.

Kamel Daoudi, peu après sa sortie de prison, le 28 août 2008, au téléphone avec son avocat. Photo tirée des archives personnelles de Kamel Daoudi.

Saint-Jean d'Angély est donc votre cinquième ville de résidence. Est-ce que vous pouvez nous retracer un peu votre parcours depuis votre sortie de prison en 2008?
J’ai commencé par Aubusson, une ville de 3600 habitants, dans la Creuse, où j’ai vécu un an et demi. C’est là que j’ai rencontré ma femme, qui est enseignante. Puis j’ai dû partir à Longeau-Percey, en Haute-Marne, puis à Lacaune et Carmaux, dans le Tarn, et enfin Saint-Jean d’Angély, où je vis depuis un an tout pile.

A chaque fois, je découvre le patrimoine local, j’apprends à connaître un bout de France, ça passe le temps et ça aide à comprendre la mentalité des habitants. Lacaune par exemple, c’est la capitale de la charcuterie, ils m'avaient envoyé là-bas pour la blague je pense. Longeau-Percey, c’est un haut-lieu de la guerre de 1870 contre la Prusse, mais il ne s'est rien passé là-bas depuis. Saint-Jean d’Angély, c’est la ville de Brossard, vous savez, papy Brossard. Mais l’usine a fermé en 2013. Il reste encore les deux flèches de l’abbatiale, qui sont très belles et qu’on surnomme ici les mamelles des Angériens. Les déménagements sont assez brutaux, car je ne suis pas prévenu, ma famille non plus. C'est seulement quand j'arrive au commissariat pour pointer qu'on me l'annonce et que je suis embarqué directement pour la prochaine destination.

Qu'est-ce qui est le plus difficile à supporter dans l'assignation à résidence ?
Le plus étrange, c'est d'être à la fois son prisonnier et son gardien. On est dans une sorte de dédoublement de la personnalité. Tu as l'instinct de liberté, qui est quelque chose de très ancré en chacun de nous, qui te rappelle à chaque instant que tu pourrais fuir. Puis tu te raisonnes, tu penses à ta famille, que tu veux pouvoir retrouver un jour. Avec ce système de pointage, c'est aussi comparable au supplice de la goutte. Tu sais qu'il faudra inexorablement aller au commissariat. Et quand c'est quatre fois par jour, on ne s'en rend pas compte, mais ça te plonge dans une routine destructrice.

Mais je comprends l'intérêt que peut y trouver l'État. Selon moi, ça permet de rendre visible le travail du gouvernement, de faire peur en montrant le danger, tout en rassurant en montrant qu'il est sous contrôle. Je suis comme un hologramme : présent, mais on peut me traverser. Je suis transparent, je n'ai aucune existence sociale, économique ou citoyenne.

Je suis dans une espèce d’apesanteur où je ne peux pas refaire ma vie. On me colle une étiquette de terroriste - que je nie - et je dois faire avec sachant que chaque attentat qui arrive, on me le met sur le dos. Même si ça relève simplement d’un imaginaire négatif, c’est extrêmement difficile à vivre pour moi et ma famille.

Vous pourriez mettre fin à la situation en acceptant de partir pour l'Algérie...
L'Algérie, j'y ai vécu de mes 0 à 5 ans. Toute ma famille est en France, je ne vois pas comment je pourrais partir vivre là-bas. En revanche j'ai fait des demandes d'accueil auprès d'une trentaine de pays, en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie, et même à la Corée du Nord. Bien sûr, c'était de l'humour noir, mais même là j'ai été recalé.

Barthélémy Gaillard est sur Twitter.

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