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Culture

Hey le Street Art, reviens !

Après la défonce, la défense de l’art urbain en milieu marchand.

par Théophile Pillault
18 Avril 2017, 5:00am

Parce que nous respectons l'art dialectique, et parce qu'on s'est fait tellement de nouveaux potes avec notre article « Hey le Street Art, va te faire foutre ! », on a finalement décidé de donner la parole à la défense. Le temps d'une rencontre, la parole est confiée à Magda Danysz.

Galeriste campée entre le XIe parisien, Londres ou Shanghai, directrice artistique de la Villa Molitor dans le XVIe, Magda siège également au conseil d'administration du Cube, le centre culturel multimédia de la Ville d'Issy-les-Moulineaux. À tous ces titres et grâce aux nombreux artistes dont elle suit ou accompagne le travail — Futura, Shepard Fairey, Seen, Vhils, JonOne, C215, Nasty, Jef Aérosol ou L'Atlas —, la curatrice a les mains dans le pot de miel de l'art urbain, en France et au-delà.

Et pour cause, Magda est une des premières — gamine à l'époque — à avoir découvert et exposé en France les membres du Bad Boy Crew, Ash, JayOne, SKKI puis JonOne, et ce dès les nineties. Intitulé Anthologie du street art, son dernier ouvrage promet « une plongée en profondeur au coeur de l'un des courants majeurs de l'art contemporain ». En route pour la descente.

Photo : Magda Danysz

VICE : De quoi street art est-il le nom selon toi ? Tout le monde s'y perd un peu, certains refusent le terme, d'autres l'ont parfaitement intégré…
Magda Danysz : Le terme de street art est un mot dont nous avons besoin du point de vue de la critique et de l'histoire. Pour porter un regard et pousser la réflexion sur tout ce mouvement, il nous faut le nommer. Mais cette dénomination de street art donne lieu à de nombreux débats. Et en incommode plus d'un. Ce sont les artistes les premiers qui, sans renier d'où ils viennent et là où ils ont fait leurs classes, n'en peuvent plus de se voir étiqueté street artistes. Comme s'ils occupaient un champ à part dans l'art contemporain. Ce manque de considération, fréquent, est à mon sens insultant pour les artistes. D'ailleurs moi je parle d'artistes tout court.

On voit régulièrement l'équipe d'Artcurial se vanter des résultats de leurs ventes urbaines. Dans leurs catalogues d'exposition, il est question d'audace et de contestation. À quel moment le public se fait-il fourguer du t-shirt Che Guevara, alors qu'il pense acheter de la subversion pure ?
Déjà, j'aimerais que l'on arrête de confondre art et marché de l'art. Ce sont deux choses bien différentes. L'envie de créer, de consacrer sa vie à l'art dépasse de bien loin les attentes du marché. Un résultat en vente aux enchères est quelque chose de bien éphémère face à une histoire de l'art qui continue de défier le temps. Et puis le marché du street art est encore bien modeste, comparé à d'autres. Donc il faut relativiser tout ça. En fait je pense qu'il y a un véritable décalage entre la médiatisation, l'intérêt grandissant du public et la réalité du marché. Après, en ce qui concerne la subversion, je ne pense pas qu'elle relève du marché. La contestation est une démarche, le choix d'un artiste dans ce qu'il a à porter à l'attention du monde. Certains font le choix de la controverse, de s'opposer aux ordres établis, d'autres non. Certains vont explorer toute leur vie des champs purement esthétiques, émotionnels ou abstraits… Au final ces choix leur appartiennent, laissons-les prendre leur décisions.

Photo : Artcurial

Et si cette subversion n'était que simulée ? Et si les artistes de ce mouvement ne couraient qu'après une seule chose, une meilleure position sur ce marché de l'art urbain ?
La question de la subversion ou de la récupération se pose depuis toujours chez les artistes. Ce n'est pas une problématique née avec le street art en fait. Dès le début des années 80, la question de la compromission était soulevée dans le film Style Wars. L'artiste doit-il, peut-il, commercialiser sa démarche ? À mon sens, l'artiste doit rester légitime par rapport à lui-même. Et ne pas se trahir. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'ils doivent s'interdire de gagner leur vie avec leurs pratiques artistiques. Finissons-en avec ce débat suranné qui met en opposition la création et l'argent. Gagner les moyens de continuer à créer est louable. Je ne m'autoriserais pas à hiérarchiser le degré de sincérité des démarches des artistes du mouvement communément appelé street art. La sincérité de la création est une donnée dont aucune analyse du marché ne peut rendre compte. Pour ma part, je choisis assez librement de travailler avec les artistes pour leur talent artistique, le reste est un peu subsidiaire. Mais la course à la gloire est un phénomène qu'il est impossible de nier. C'est un des maux de notre société. Nombreuses sont les personnes qui définissent leur réussite par des sommes d'argent, alors que l'on devrait parler de ce qui les émeut, de ce qui les fait vibrer, les inspire. Croyons en la création.

Quel regard portes-tu sur l'explosion des galeries et pseudos-espaces de vente de s treet art ces dix dernières années ? Que ce soit en ligne ou physiquement... D'ailleurs le chiffre est un peu à la baisse en fait, la bulle s'est un peu dégonflée, et pas mal de ces galeries ont déjà fermé.
L'explosion du nombre de lieux et de galeries qui opèrent une promotion commerciale des artistes du street art, et bien avant eux du graffiti, est là aussi un phénomène assez ancien. En fait, dès le début du mouvement, au début des années 80 à New York, de nombreux espaces ont éclos. Moi je pense que ce qui peut et doit être contesté, c'est le professionnalisme de ces acteurs. Le métier de galeriste, que j'aime et que je défends, est mis à mal car il est assez peu connu. Il s'agit d'un rôle majeur, car le galeriste est un véritable pivot, un passeur mais également un soutien au créateur, un producteur de projets. Mais il s'agit aussi d'un métier précaire. Difficile. Le plus dur étant de durer. Pour exercer cette activité dans le temps, il faut l'exercer avec un ensemble d'usages et de règles qui ne sont pas partagées par tout le monde.

On a vu beaucoup d'antiquaires, de brocanteurs, de marchands, qui, hier, vendaient des commodes Empire, commencer à chercher ces dernières années du Speedy Graphito. Et avoir bien du mal à faire la transition artistique, plastique et engagée entre Niki De Saint-Phalle, Keith Haring, Robert Combas avec des mecs comme Hopare ou Popay…
Certains parlent aujourd'hui de « méli-mélo » pour décrire le trop grand nombre d'opérateurs de tous bords sur le marché du street art. Depuis que j'ai commencé, en 1991, je me suis refusée à ghettoïser ce qui plus tard deviendra le street art. Pourquoi le distinguer de l'art contemporain, franchement ? Aujourd'hui c'est à chacun de faire son travail avec rigueur loin des chapelles et des guerres sémantiques. L'accès au statut nécessite une vie et seule l'histoire de l'art fera le tri. En fait, il faudrait tenir cette discussion dans un siècle pour pouvoir réellement tirer des conclusions. In fine, en matière de marché de l'art, les choix des marchands n'engagent qu'eux… C'est aux artistes de choisir la tribune qui leur convient. Et de rester cohérents vis-à-vis de leur démarche.

Du Speedy Graphito, comme vous pouvez en trouver un peu partout aux Puces de Saint-Ouen.

D'ailleurs, à aucun moment le mouvement n'a été sérieusement théorisé, conceptualisé. Hormis les documentaires que l'on connaît tous et de gros livres plein de photographies, il n'y a pas de véritable pensée, pas d'analyse sur cette mouvance.
Aujourd'hui il est important de théoriser les pratiques dont il est sujet ici. La pensée est reine. De plus en plus de thèses et de recherches sont menées par la nouvelle génération de doctorants actuelle. Et puis il faut surtout montrer cet art, lui donner l'espace qu'il mérite. Pour ma part, j'ai décidé d'investir du temps pour écrire. A défaut de trouver des livres en grand nombre, il a fallu se retrousser les manches et les écrire. Des critiques se sont eux-aussi penchés sur le sujet. Paul Ardenne en France par exemple, ou Cedar Lewisohn qui a travaillé en tant que commissaire d'exposition sur des rétrospectives à la Tate Modern et à la Tate Britain.

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