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Quay Dash fait le pont entre les scène club et rap new-yorkaises

La pote de Cakes Da Killa et ex-membre de la Cunt Mafia balance « Transphobic », 5 titres qui vous donnent l'heure qu'il est.

par Sandra Song
25 Octobre 2016, 11:26am

La nuit tombe doucement sur l'appartement aéré de Quay Dash​, situé dans le Lower East Side. Elle vient de sortir son premier EP,  Transphobic, 5 titres tapageurs qui confirment ce que beaucoup savaient déjà : qu'elle est devenue une des rappeuses les plus excitantes du coin. Son laptop posé sur son lit diffuse au loin un morceau house. Elle pose une jambe sur l'accoudoir de sa chaise et explique que le mix est représentatif de l'étrange panel de ses goûts—elle préfère très clairement la musique instrumentale. Bien qu'elle fasse preuve, sur ses titres, d'un aplomb digne de celui de Nicki Minaj et qu'elle se montre parfois aussi acide qu'un type comme The Game, Dash n'écoute quasiment que de la techno ou de la house.

« J'entends des mots toute la journée dans la rue » dit-elle en roulant les yeux. « J'entends des gens parler tous les jours, je m'entends parler chaque putain de jour, donc c'est agréable d'entendre de la musique sans personne dessus. »

Aux USA, le dancefloor est depuis longtemps un refuge pour la communauté LGBQT noire et latino. Dash, qui est une femme noire trans, confirme que sa musique s'épanouit mieux dans les clubs—​là où « les gens ne vont pas me juger pour ce que je suis ou ce que j'ai envie d'être »—​que dans les studios enfumés qui ont donné naissance au rap contemporain. Dash s'autorise toutefois quelques mots sur ses morceaux. Transphobic est, comme son nom l'indique, une réponse aux injures, aux sifflets, au harcèlement, à la violence physique et morale qui la menacent au quotidien. Le EP est purement électronique, les beats ont été produits par Celestial Trax ou le Coréen Hongsamman, elle a utilisé tous ces sons pour constituer 5 titres avec un seul objectif : dénoncer la transphobie qui règne toujours sur New York City. Au beau milieu de tout ça, son flow aiguisé, naviguant entre doux arpèges de synthé et vagues glacées, n'oublie pas de donner l'heure qu'il est comme sur « Shade's On Top Down » : « Handle your bitch / You the man / You the shit / You the same motherfucker who be jamming your dick / In the next nigga booty with your hand on the tip ».

« La plupart de mes lyrics parlent des difficultés et des rites quotidiens d'une femme trans... Peu importe ce que je ressens à ce moment précis. [...] Je représente les femmes trans à travers le Monde et à travers l'Amérique. Donc je veux être sûre que ma voix soit entendue. »

Bien qu'elle possède une rage et une aisance qui donne l'impression qu'elle a des années de pratique derrière elle, Dash n'est pas vraiment une rappeuse et n'a jamais eu envie de le devenir. En fait, mis à part Lil Kim que sa mère écoutait souvent, elle avoue avoir écouté très peu de rap durant son adolescence. 

Dash a grandi dans les foyers de New York City, et a passé pas mal de temps dans un centre de soins résidentiels du Bronx. C'était une expérience d'isolation, brutale, elle était entourée de 70 garçons interrogés par son « aura féminine » et un staff qui lui demandait perpétuellement si elle était « bi ou gay ». A la suite de ça, Dash s'est refugiée sur Internet, s'auto-proclamant Tumblr girl— avant de rejoindre la scène club underground new-yorkaise.

« J'allais sur ces sites, je matais les images et les soirées et ça ressemblait à la liberté » affirme t-elle, parlant de sa vie d'avant comme d'un système qui l'« enfermait ». Elle poursuit : « Je voulais juste aller là-bas, être moi-même dans un lieu où personne n'allait me dire comment je devais me comporter. Ces gens n'allaient pas me harceler où me traiter comme la société m'avait traitée ; ils allaient me considérer comme membre de leur famille. Et j'ai eu raison. J'y ai trouvé ma famille ; mes amis ; les gens qui ont voulu évolué avec moi et faire des trucs avec moi, des trucs qui m'intéressaient. »

Dash s'est immergée dans la vie nocturne new-yorkaise, en tant que membre de la bande de Contessa Stuto et du collectif artistique Cunt Mafia—célèbre pour avoir contribué à lancer la carrière de Cakes Da Killa. En fait, le moment décisif qui a lancé sa carrière rap a eu lieu un soir dans l'appartement de Brian Whatever de Whatever 21 et de l'extraordinaire maître de cérémonie Richard Kennedy  : « je me suis mise à rapper sur un beat que j'avais déjà utilisé et ils étaient tous les deux sur le cul ».

« [Les gens de la scène club underground] ont vraiment été de superbes mentors et alliés, dans diverses situations comme le booking de soirées ou de photoshoots » ajoute Dash. « Il y a beaucoup de gens dans la scène qui veulent me voir faire des trucs parce qu'ils adorent mon boulot et ma musique. Donc quand je sors un peu moins, je reçois un message du genre 'Quay, peux-tu animer une soirée ? T'es passée où ? Qu'est ce que tu fais ?' Les gens veulent tout le temps me voir faire des trucs et j'adore le fait d'avoir tous ces partisans et ces amis. »

Dash tient toutefois à préciser que même si elle aime et respecte toujours le crew, elle ne fait désormais plus partie de la Cunt Mafia. C'était une décision venant d'elle, elle voulait plus de lumière sur son travail en solo, et recentrer ses énergies sur son art, alors que traîner continuellement avec la bande la poussait dans « l'exagération ».

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La scène a aussi été un bon moyen de canaliser sa verve et son esprit acéré, tout ce qui la faisait passer pour « un enfant à problèmes » lorsqu'elle était ballottée de foyer en famille d'accueil.

« J'avais l'impression que ma bouche était mon arme principale et ça m'a conduit à devoir gérer beaucoup de merdes avec des gens qui ne savaient pas encaisser » explique t-elle, d'un air relativement satisfait. Encore une fois, ce n'est pas difficile d'être suffisant quand votre « bouche » vous a ouvert les portes d'une carrière dans le rap.

Transphobic est un EP particulièrement tranchant, une mandale qui revendique l'existence de sa créatrice du début à la fin. Sur des titres comme « Willin' », elle met son identité trans au premier plan, en plein milieu d'un rap typiquement vindicatif : « Niggas wanna pop shit...but all they really want is some dick and they cool », avant de balancer « my shit is the best ». Bien que Dash soit définitivement « là pour dire ce que j'ai dans la tête et sur le coeur, pour les miens », il y a toujours la peur très présente et très réelle de la violence physique, de la part des fanatiques qui peuvent être agacées par son art.

« Parfois, je pense à ça [aux agressions] », déclare Dash quand la conversation évoque les 24 personnes trans, dont la plupart étaient des femmes de couleur, qui ont été tuées cette année. « J'ai envie d'aller partout et je réfléchis, 'Qu'est ce qu'il se passe si je joue dans ce lieu transphobe et qu'ils sortent un flingue et qu'ils essaient de me tuer ?' ou des trucs du genre ». Malgré cette inévitable et constante anxiété, Dash pense que l'histoire de sa lutte transcende tout le reste—une perspective essentielle qui a abandonné la musique mainstream depuis un bon bout de temps. 

« Je veux entendre des trucs actuels qui me font réfléchir. J'ai juste l'impression que la plupart du rap que j'entends à la radio est conçu pour se défoncer avec telle ou telle drogue » soupire t-elle, avant de se reprendre. « Mais je veux que les gens qui n'acceptent pas notre existence... entendent au moins ce qu'on a à dire, notre souffrance. Je pense que s'ils étaient au courant de tout ce qu'on doit faire pour simplement être considérés comme des êtres humains, peut être qu'ils auraient moins de mal à nous accepter. » 


Sandra Song est une journaliste basée à New York, elle est sur Twitter.

Toutes les photos sont de Pierre Davis.