FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO FICTION 2011

Gabriel Matzneff

C'est toujours un peu maladroit de présenter des gens nés cinquante ans avant soi, c'est pourquoi je vais essayer d'aller au plus simple ; Gabriel Matzneff est l'un des plus grands auteurs français vivants.
18.1.11

INTERVIEW : JULIEN MOREL

PHOTOS : MACIEK POZOGA

’est toujours un peu maladroit de présenter des gens nés cinquante ans avant soi, c’est pourquoi je vais essayer d’aller au plus simple ; Gabriel Matzneff est l’un des plus grands auteurs français vivants. En plus de cinquante années d’écriture, il a sorti une trentaine de livres, incluant des romans, des essais, l’intégralité de ses journaux intimes, divers récits et deux recueils de poèmes. À côté de ça, il a eu le temps d’écrire sur la politique (mais pas que) pour des journaux tels que

Combat, Le Monde, La Revue littéraire, Le Figaro, L’Idiot international

Publicité

ou

La Revue des deux mondes

. Il a côtoyé des gens tels qu’Aragon, François Mauriac, François Mitterrand, Hergé (Matzneff est l’un des plus grands admirateurs de Tintin au monde), Cioran et Henry de Montherlant. Le CV de ce mec tend à peu près vers l’infini.

Au début des années 1980, il s’est fait connaître du grand public avec son roman phare,

Ivre du vin perdu

. C’est notamment à cause de celui-ci que les médias bien-pensants se sont penchés sur son cas et sont allés fouiner dans l’œuvre de notre dandy libertin orthodoxe. Ils y ont repêché son pamphlet en faveur du troisième sexe,

Les Moins de seize ans

, qu’il avait écrit sept ans plus tôt et qui lui a valu plein d’horribles choses comme être insulté par l’ensemble de la profession, devoir s’expliquer avec des flics stupides et être considéré (à tort) comme un satyre. Voilà ce qu’on risque quand on sort des bouquins géniaux dans lesquels on parle en toute honnêteté de sa vie amoureuse.

Après environ trente coups de fil à sa maison d’édition, 140 heures passées à lire ses bouquins et deux reports d’interview, on a réussi à fixer un rendez-vous avec ce grand monsieur de 74 ans. Il nous attendait dans un café de la rive gauche, à quelques minutes de chez lui. Quand on est arrivés, il venait de commander un thé.

Gabriel Matzneff :

J’ai beaucoup vécu en Asie, et dans des pays arabes où l’on fait également un très bon thé. J’ai vécu en Italie et je me suis habitué au café napolitain qui est le meilleur du monde. Le café parisien est effrayant. C’est assez mystérieux d’ailleurs, je ne me l’explique pas car souvent le café est italien et les machines sont italiennes. Ils n’ont juste pas le tour de main des garçons de café italiens en général et napolitains en particulier. C’est de l’or qui vous descend en quelques gouttes. Pour ce qui est des cafés parisiens, il y a quand même des exceptions. Il y a un café qui a ouvert près de Beaubourg récemment, et on y fait du très bon thé.

Publicité

Vice : Vous revenez d’Italie, vous y êtes resté longtemps ?

J’y vais souvent, d’ailleurs j’y repars la semaine prochaine. J’adore voyager, j’ai toujours aimé sauter dans un train, dans un avion, dans un bateau… J’aime bouger. J’adore Paris, à condition de le quitter souvent.

Je me rappelle que vous disiez dans vos ­bouquins que vous préfériez largement dormir dans un wagon-lit que prendre l’avion.

Pour l’Europe, oui. J’adore l’avion quand je vais aux Philippines, au Caire ou à Marrakech par exemple, évidemment je ne vais pas aller en Égypte à la nage. Aujourd’hui, pour les courts trajets, je préfère cent fois prendre le train parce que l’avion est gâché par toutes les mesures de sécurité. Maintenant pour aller à Rome, il faut aller à Roissy, c’est très loin et vous devez subir plein de contrôles policiers ou des douaniers qui vous font enlever vos chaussures. Moi, j’aime bien voyager léger. Avant, quand j’allais à Bangkok ou à Bali, j’avais toujours un sac que j’emmenais avec moi. Maintenant on ne peut pas emmener de mousse à raser ou de ciseaux à ongles parce qu’ils pensent qu’on va égorger une hôtesse de l’air avec ça. Ça devient très chiant de prendre l’avion. Donc quand je vais en Italie, je préfère voyager de nuit, je dors très bien dans un wagon-lit – j’ai beau être insomniaque à Paris, là j’y dors comme un bébé. On est bercé par le train et c’est très agréable.

Vous aimez bien voyager en première, il me semble.

Publicité

Je voyage en première quand j’en ai les moyens. Je n’aime pas faire de chèques en bois. Dès que j’ai de l’argent, je le dépense, mais il y a des périodes de plus en plus fréquentes où je n’ai pas d’argent. Donc quand j’en ai, je le dépense, c’est ma philosophie de vie. J’ai horreur des gens radins. Enfin pas vraiment, j’ai aussi des amis charmants qui sont radins. Mais disons que la radinerie, faire des économies, c’est plutôt contraire à mon style de vie et à ma conception de l’existence.

L’argent est fait pour être claqué.

L’argent est fait pour être dépensé agréablement pour des choses qui nous font envie sur le moment. Demain monsieur Obama, monsieur Ben Laden ou n’importe qui peut nous envoyer une bombe sur la tête. On peut tout aussi bien recevoir un pot de fleurs sur la tête. J’ai toujours vécu dans l’instant. J’aime bien voyager confortablement, c’est vrai. En avion, mais pas pour les courts trajets. Entre nous soit dit, dans ce qu’on appelle les compagnies low cost comme easyJet, on est plutôt mieux assis que dans Air France et les gens sont beaucoup plus aimables, les hôtesses plus souriantes, c’est beaucoup mieux.

Le pire est à venir, en fait. Quand vous parlez de Venise, vous parlez des touristes qui se baladent en short et que vous semblez mépriser.

Oui j’ai écrit des choses… Mais je ne méprise personne, je veux juste dire que le tourisme de masse abîme des villes qui étaient autrefois charmantes. Je ne sais pas si vous êtes allé récemment à Marrakech, mais il y a des troupeaux de touristes, ces bonnes femmes qui se promènent à moitié à poil et qui s’étonnent qu’on ne les laisse pas rentrer dans les mosquées, qui s’étonnent d’être méprisées par la population locale. Ou alors à Venise comme vous dites, ou à Bangkok. Finalement, les seuls pays où il n’y a pas de tourisme de masse, ce sont les pays où il y a des troubles. Mais j’aime bien voyager même quand je suis fauché. J’ai vécu des années à Paris dans un petit hôtel qui a maintenant disparu, sur le boulevard Saint-Germain, un petit hôtel deux étoiles extraordinaire et j’étais très heureux. On peut être très heureux dans une chambre d’hôtel de 18 m² et très malheureux dans un appartement de quinze pièces. Le bonheur n’a rien à voir avec la possession d’une belle voiture ou d’un bel appartement.

Publicité

Vous n’avez jamais eu de voiture, d’ailleurs.

Je n’ai pas de voiture. Pour dire la vérité, je n’ai même pas le permis de conduire. Cela dit aujourd’hui, c’est tout à fait à la mode de conduire sans permis. On entend souvent à la radio qu’un type a été arrêté alors qu’il conduisait à 200 à l’heure sans permis. On peut très bien conduire sans permis, ce n’est pas indispensable. Chacun s’organise comme il veut.

Vous mangez toujours autant au restaurant ?

Je mange parfois dans des restaurants qui ne sont pas spécialement chers. Monicelli, le grand metteur en scène qui s’est donné la mort la semaine dernière, ne prenait jamais de repas chez lui et disait :

« Je suis un homme qui aime manger au restaurant. » Il y a beaucoup d’hommes comme ça. J’aime bien manger dans le quartier. La brasserie Lipp, j'y mange depuis l'âge de 7 ans.

Comment vous étiez, enfant ? Vous aviez le sentiment d’être un « immigré » ?

Mes parents ont divorcé quand j’avais 6 mois. C’est la génération de mes grands-parents qui a quitté la Russie. Les gens ne sont pas partis en 1917 mais dans les années qui ont suivi. En 1917, c’était le début de la guerre civile. C’est un peu le hasard des choses. Beaucoup de gens ne seraient pas partis si on leur avait dit : « Vous allez rester quarante ans en France ou en Allemagne, vous allez mourir là-bas et vos enfants ne connaîtront jamais la Russie. »

Ils pensaient que le régime communiste s’effondrerait de lui-même en dix, quinze ans.

Vous savez, en mai 1968, des bourgeois français sont partis en Suisse parce qu’ils trouvaient le pays « trop agité ». À Saint-Pétersbourg, il y avait des grèves, des problèmes de vie quotidienne, et certains sont partis à cause de ça. En France, l’immigration russe était localisée dans le XVe à cause des usines Citroën qui ont disparu aujourd’hui. C’était le seul arrondissement de Paris où il y avait quatre églises orthodoxes. Il en reste encore trois, il y en a une qui a disparu après la guerre, en mai 1953. Cela dit, les enfants de ma génération, nés vingt ans après la révolution, ont eu une éducation de petits lycéens français, parisiens. On se retrouvait aussi avec d’autres enfants d’immigrés, d’origine italienne ou arménienne.

Publicité

Vous parlez souvent des blagues sur les noms. « Matzneff », c’est difficile à prononcer.

Cela a pu m’ennuyer, mais en réalité, on ne m’a jamais embêté là-dessus. Parfois il fallait que j’épelle mon nom mais c’est tout à fait secondaire. C’est juste que j’étais un enfant un peu ballotté, ça n’a rien d’extraordinaire. J’ai un peu utilisé ces détails dans mes romans, pour des personnages. J’ai vu des débats à la télévision, lu des articles dans la presse ­féminine sur les enfants de divorcés, moi je n’ai pas tellement vécu ça. Je me trouvais même parfois plus libre que mes camarades qui vivaient dans des familles très unies et très sévères. Pour les filles, c’est moins vrai mais pour les garçons, être tantôt chez son père tantôt chez sa mère, ça offre plus de liberté. J’ai souvent séché des cours, j’ai imité des signatures… enfin, tous les collégiens ont fait ça. Mais quand j’étais enfant, je n’ai pas le souvenir d’avoir « souffert » du fait d’être ballotté. Il y avait bien sûr des moments pénibles, mais je dirais qu’ils sont rentrés en moi. Je n’ai pas une très haute idée de la famille. Aujourd’hui encore, je suis toujours un peu énervé quand les hommes de droite ou de gauche parlent de « défense de la famille ».

Vous faites la différence entre votre famille de sang et votre famille d’esprit.

J’ai des nièces et des neveux qui ne s’intéressent pas du tout à mon travail, ils s’en foutent. En soi, la famille officielle et légale a toujours existé dans des sociétés très diverses, chez les Chinois, chez les anciens Romains, il y a toujours eu le concept de famille. Je n’ai pas envie d’énoncer des évidences, mais disons que ça ne m’intéresse pas beaucoup.

Publicité

C’est pourtant par votre famille que vous vous êtes intéressé à l’orthodoxie ?

J’aurais été catholique, protestant, j’y aurais réfléchi aussi, j’aurais même pu écrire des romans bouddhistes. Chacun d’entre nous a son expérience, et la mienne n’est pas nécessairement plus intéressante que celle d’un autre. Il y a un tas de jeunes français issus de familles catholiques, mais tout le monde n’est pas devenu Mauriac ou Claudel. Vous savez, il y a deux sujets en littérature, il y a l’amour et la mort. Tous les autres, c’est annexe. C’est les deux grands sujets inspirateurs de l’art, de la littérature, de la peinture, la musique… Les peintres peuvent aller acheter une palette dans une boutique près de l’École des beaux-arts. On leur propose les palettes dont disposaient Léonard de Vinci, Ingres et Picasso. Mais tout le monde ne devient pas Ingres ou Picasso. Les instruments appartiennent à tout le monde, comme la langue française. C’est le mystère qui fait que quelqu’un, avec un instrument qui appartient à tout le monde, peut faire une œuvre d’art. En musique aussi, vous avez tout, vous connaissez « do, ré, mi, fa, sol, la, si, do », mais ce n’est pas pour ça que vous ­composerez la

Walkyrie

.

C’est quoi l’élément déclencheur alors, le génie ?

C’est le don, le talent. Et ensuite, le travail.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?

Je tenais un journal intime quand j’avais 16 ans. Ça a été le déclic.

Publicité

Vous n’avez d’ailleurs jamais arrêté de l’écrire.

En fait, j’ai arrêté en décembre 2008. Écrire son journal permet une rétrospection, ça donne le goût du monde, de la phrase juste, le goût de l’observation des autres et de soi. Dans son journal, un adolescent parle de lui-même mais aussi de ses amis, de ce qu’il voit autour de lui. Je trouve que c’est un bon exercice pour quelqu’un qui veut écrire, parce que ce n’est pas en faisant une rédaction en français tous les quinze jours ou même une dissertation de philo toutes les trois semaines en terminale qu’on va apprendre à écrire. Même à la Sorbonne. Je pense qu’écrire tous les jours pour soi est un bon instrument. Cela dit, il y a des écrivains qui n’ont jamais tenu de journal mais qui se sont mis un jour à ­écrire des poèmes ou des romans.

D’ailleurs, à quel moment vous vous êtes dit, « hé, si justement j’écrivais un roman » ?

À l’armée, par désœuvrement. Je crois que le désœuvrement peut jouer un rôle, ainsi que l’ennui. J’ai toujours pensé qu’il y avait un certain ennui, une certaine mélancolie pendant l’adolescence, les années de formation. C’est à ce moment-là qu’on se forge une personnalité. Quand j’avais 8 ou 9 ans, Juliette Gréco – qui devait en avoir 20 – était très célèbre, c’était la chanteuse à la mode, tandis que j’étais un garçon en culottes courtes. Et elle chantait : « Les enfants s’ennuient le dimanche, le dimanche les enfants s’ennuient. » Le dimanche, je faisais des tas de choses avec mes copains, je montais à cheval, mais je retrouvais quand même cette dimension d’ennui. À l’époque, les enfants n’avaient ni téléviseur, ni radio dans leur chambre, il y avait peut-être une radio dans le salon. Il n’y avait pas Internet. Je pense qu’il y avait une espèce de sensation d’ennui qui amenait soit à réfléchir, soit à lire, soit à rêvasser ou encore commencer à écrire, dessiner. Je pense que l’ennui est très formateur. Aujourd’hui c’est différent, je ne sais pas si vous avez des petits frères ou des petites sœurs, mais certains enfants passent trois heures par jour sur Internet.

Publicité

J’ai grandi avec Internet, la télé et les jeux vidéo, je sais ce que c’est. Pour en revenir à ce que vous disiez, je pense que l’adolescence est formatrice dans le sens où c’est à partir de ce moment-là qu’on doit choisir comment on comble son ennui. Soit on imagine des trucs, soit on fait des trucs, soit on le comble par le vide. Par Internet. Je n’ai pas l’impression que ça ait changé.

Casanova s’est retrouvé tout seul, malade et oublié, bien moins séduisant et célèbre qu’il ne l’avait été. Il était vraiment en piteux état. Il s’ennuyait, il était considéré comme un domestique. Pour passer le temps et ne pas mourir de désespoir, il s’est mis à écrire ses mémoires. S’il avait eu Internet ou la télé tous les soirs, il ne les aurait jamais écrits. C’est un livre né de l’ennui. Il a revécu sa vie, il l’a écrite parce qu’il n’avait rien d’autre à faire. Maintenant, on peut faire beaucoup de choses plus amusantes que rester devant sa feuille blanche avec un stylo. On a envie de se promener, de draguer, de voir ses copains, de voir le dernier film de Woody Allen… Il y a bien plus amusant que de rester seul dans son bureau à essayer d’écrire un livre.

On écrit toujours pour soi.

Oui, je pense qu’on écrit d’abord pour soi. Après, si on a la chance d’être publié, d’avoir du succès et qu’on peut en faire son métier, c’est formidable. Pour un peintre, c’est encore plus vrai que pour un écrivain. Trouver un galeriste, c’est encore plus dur que trouver un éditeur. Un écrivain peut commencer par écrire pour des revues ou des journaux. En peinture, il y a tellement de gens que c’est difficile de percer.

Publicité

En parlant de journaux, j’étais étonné de lire que vous affirmiez ne pas vous intéresser à la politique alors que vous avez énormément écrit dessus.

Je suis passionné de politique, je n’ai jamais dit ça ! Avant-hier soir je dînais avec des amis, on a parlé exclusivement de politique pendant des heures. Je m’y intéresse beaucoup, j’ai des idées. J’ai publié cinq recueils de textes politiques. Ça peut paraître prétentieux, mais je suis certainement l’écrivain de ma génération à écrire le moins de bêtises. J’ai publié un livre qui s’appelle

Le Carnet arabe

qui a été réédité plusieurs fois. Je n’ai jamais changé une ligne, et pourtant il est plus vrai en 2010 qu’en 1971, lors de sa première publication. Je ne suis pas un expert en politique, mais j’ai des idées sur la politique étrangère des États-Unis, sur la crise du Proche-Orient… Quand j’étais lycéen, je lisais un journal parisien,

Combat

, qui a été créé pendant la guerre, il jouait un peu le même rôle que

Libération

aujourd’hui. J’avais un tempérament d'anarchiste, de mousquetaire, j’étais nourri de Dumas. Je ne suis pas un politicien professionnel, mais j’ai des idées très précises sur beaucoup de sujets, qui sont, je crois, des idées justes, et c’est pour ça que j’y tiens.

Vous avez aidé des amis coincés à Moscou à l’époque du rideau de fer.

J’ai pris la défense des dissidents. C’étaient les écrivains, les peintres qui étaient persécutés. J’agissais contre le totalitarisme, pas contre le communisme marxiste. Ce n’est pas du tout par admiration du capitalisme que je me battais. Quand je prenais la défense des ­dissidents soviétiques persécutés parce qu’ils n’étaient pas marxistes, je devais signer des pétitions et je retrouvais mon nom à côté d’écrivains de droite. Et la semaine suivante, quand je prenais la défense des Palestiniens, je pouvais très bien me retrouver avec des maoïstes, des gens d’extrême gauche. Je me suis toujours foutu de savoir si mes idées étaient à gauche ou à droite, je défends ce que je crois être la vérité. Et je ne me suis jamais soucié de l’endroit où j’écrivais les choses. Une fois, Aragon m’a téléphoné et m’a ouvert les colonnes des

Publicité

Lettres françaises

mais j’y ai écrit la même chose que si j’avais écrit pour une revue anarchiste. Je ne ­changeais pas mon ton ou mes idées. J’ai écrit pour

La Nation française

aussi. J’aurais pu envoyer à Aragon les articles que j’ai donnés à Boutang, et vice versa.

Ah ! Vous avez écrit quoi dans La Nation française ?

J’ai fait plusieurs chroniques qui sont d’ailleurs dans mes recueils, sur des sujets divers. Quand Mitterrand s’est présenté contre Charles de Gaulle, j’ai expliqué dans un grand article pourquoi j’étais pour Mitterrand. Ils l’ont d’ailleurs publié. Ils n’étaient pas du tout contents car c’était contre leurs idées, mais ils l’ont fait. De toute façon, la presse aujourd’hui ce n’est plus ce que c’était. Le tirage des quotidiens chute complètement. Vous achetez des journaux, vous ?

Oui, parce que je suis obligé. Mais en effet, j’ai l’impression que les gens n’achètent plus les journaux et préfèrent lire les infos sur Internet.

Et puis il y a les journaux gratuits qu’on trouve dans le métro. Dans les bistrots le matin, il y a

Le Parisien

, on peut y jeter un coup d’œil…

Mais même la presse libre « de gauche » ne fait plus trop envie. Charlie Hebdo, ce n’est ni très drôle ni très pertinent aujourd’hui.

Oui, ils ont foutu Siné à la porte, déjà. Beaucoup de gens sont morts aussi ; il y a Reiser qui était très bon, il est mort très jeune d’un cancer des os, il avait à peine 40 ans. Maintenant, il y a aussi des revues littéraires sur Internet, c’est beaucoup plus vivant. Vous croyez que les chroniques littéraires du

Publicité

Figaro

font encore vendre des livres ?

Pas sûr. Je me demandais pourquoi vous publiiez les emails que vous avez envoyés ces dernières années : est-ce que c’est une continuité de votre journal intime ?

Non, ça s’est fait comme ça. L’année dernière, j’avais décidé de les préserver parce qu’on avait un ordinateur qui se faisait vieux, et je me suis dit que c’était le moment. Je voulais en garder une trace.

D’où vient cette envie de tout montrer ? Vous aimez parler de votre vie privée, que vous estimez aussi importante que vos romans.

Je crois que l’art est impudique. Les textes amoureux de Ronsard sont impudiques. Plus un écrivain a un univers fort à traduire, plus il se livre dans son œuvre. On montre ce qu’on a fait. Je ne pense pas qu’un journal intime soit plus impudique qu’un poème ou un roman. Il y a toujours le jeu du narrateur.

Ça me fait penser à l’un de vos personnages récurrents, Dulaurier. J’imagine que malgré tout, c’est un peu vous ce mec.

Il est en apparence à l'opposé de moi, il est petit, gros et moche, moi je suis grand, mince et beau. Pour sa description physique, je me suis inspiré de quelques amis. Mais peu importe, ça c’est la curiosité d’un roman, c’est un détail. On s’en fiche, en réalité. Quand j’étudiais à la Sorbonne, j’avais une prof spécialiste d’Apollinaire qui pouvait passer des heures sur un texte pour savoir qui était la maîtresse qui lui avait inspiré tel ou tel poème, quelle était la rue à laquelle il faisait allusion… À l’époque j’avais eu

Publicité

L’Éducation sentimentale

de Flaubert au programme et j’avais dû identifier lequel de ses amis avait inspiré un certain personnage. Ce sont des choses très universitaires. Les gens aujourd’hui ont plus d’indications pour savoir ce qui a pu inspirer un personnage. L’essentiel, c’est que le personnage existe, c’est ce qu’il va donner.

Quel est votre personnage préféré ?

Moi, je suis attaché à tous mes personnages. J’ai peut-être une tendresse particulière envers Dulaurier, qui a paru un peu ridicule au début.

Vous avez également beaucoup parlé de vos conquêtes.

Mes romans traitent souvent de la rupture, de la souffrance, c’est vrai. Comme je vous le disais, l’amour et la mort, toujours.

Dans les Carnets noirs, vous insistez beaucoup sur le fait de vieillir seul, ça semble vous faire peur.

Non, je n’insiste plus sur le fait de vieillir. J’ai fait dire à l’un de mes personnages, il y a longtemps : « On meurt jeune ou on vieillit, il n’y a pas de troisième solution. » S’il y en avait une, le Bon Dieu nous l’aurait déjà révélée depuis longtemps. Ce qui m’embête, c’est la perte d’énergie, la perte de vitalité et les infirmités liées à la vieillesse. Quand on vieillit, on peut souffrir d’une maladie ou d’une blessure et perdre le goût de la vie, comme ce fut le cas de Montherlant.

C’est incroyable de se suicider à cet âge.

Monicelli, dont je parlais tout à l’heure, s’est suicidé la semaine dernière (

Publicité

ndlr : le 29 novembre 2010

), il avait 95 ans et il semblait en pleine forme. Il a basculé. Il a été dans sa chambre d’hôtel au cinquième étage et s’est jeté par la fenêtre, sans laisser un mot. J’ai écrit sur le suicide, mais j’aime trop la vie pour avoir envie de l’écourter. La vie est très courte, de toute façon. C’est une étincelle à l’échelle de l’éternité. Il faut jouir de la vie que le Bon Dieu nous a donnée. Cela dit, j’envisage le suicide comme le voyaient les stoïciens : c’est une porte de sortie. Il y a une notion de libre choix, comme pour le résistant Pierre Brossolette, c’était son dernier recours. Il savait que la Gestapo allait le torturer, et pour ne pas prendre le risque de trahir ses amis, il a préféré se jeter par la fenêtre. C’était sa seule porte de sortie.

L’église a-t-elle toujours condamné le suicide ?

Non, je pense que c’était un argument polémique de mauvaise foi. Dans le Nouveau Testament, il n’y a rien sur le suicide. Tout ça, ce sont des constructions plus tardives. Vers la fin de l’Empire romain, aux alentours des IVe et Ve siècles, la plupart des hauts ­fonctionnaires de l’État, les intellectuels, étaient stoïciens. Je pense que c’est pour ­s’inscrire radicalement contre le mode de vie des ­stoïciens que les chrétiens ont condamné le suicide. Et ainsi, toucher plus facilement le petit peuple. Dans la Bible, le Christ lui-même se suicide puisqu’il se laisse arrêter. Cette condamnation du suicide n’a aucun ­fondement je dirais, scripturaire.

On s’est rappelé de vous à une époque parce qu’il y a eu cette vague de crimes pédophiles dans les années 1990. On vous a traité de violeur, c’était n’importe quoi.

On a fait de moi un genre de maître à penser pour les violeurs de tous bords. Vous savez, dans les années 1830, il y a eu une vague de suicides de jeunes gens et on a accusé Goethe et Byron. En 1940, lorsque la France a perdu la guerre, il y avait des gens de droite qui disaient : c’est la faute d’André Gide.

Avec le recul, maintenant que vous connaissez toutes les emmerdes qu’ont entraînées les ­sorties des Moins de seize ans et de Ivre du vin perdu, vous pensez que, si vous pouviez revenir dans le passé, vous les publieriez ?

Oui. Disons que si jamais la planète devait sauter demain et qu’un vaisseau spatial devait emporter un seul volume de mes livres sur une autre planète, ce serait

Ivre du vin perdu

. On assiste en ce moment à un retour au puritanisme qui vient tout droit des États-Unis, des bonnes femmes américaines. Les quakeresses. C’était prévisible que ça finisse par arriver ici. Mais je ne pensais pas que ça viendrait aussi vite. Dans les années 1970, il existait en France une certaine liberté de mœurs, d’esprit, qui a depuis disparu. Quand j’ai écrit

Ivre du vin perdu

, c’était vraiment ce qu’il y avait dans mon cœur, dans mes tripes. Mais un pamphlet provocateur comme

Les Moins de seize ans

, est-ce que je le réécrirais, je ne sais pas.