reportage

Chez les futurs riches : les gens que j’ai vus à HEC Paris

Polos cintrés, mecs bourrés et cynisme généralisé – dans le vortex de l'élite financière de demain.
8.4.16

Ça remonte aujourd'hui à trois ans. Ma compagne d'époque venait juste d'être reçue dans l'une des écoles de commerce les plus réputées du monde, et la première de France. HEC Paris, la célèbre école des Hautes études commerciales, plantée à Jouy-en-Josas, Yvelines, dans la chic banlieue sud-ouest de la capitale. Je ne me doutais pas un seul instant de la tournure qu'allait prendre cette liaison.

Comme je n'ai jamais trop pensé à faire carrière, surtout à ce moment-là de ma vie, il m'apparaissait alors totalement inimaginable de ne serait-ce que rencontrer l'un de ces 4 000 étudiants prêts à devenir l'élite financière de demain. Néanmoins, pendant plus de trois mois j'ai vécu avec eux, parmi eux, au milieu de leur bulle carriériste, dans cet immense parc d'attractions de la rentabilité. Là-bas, la mascotte principale porte un polo.

En ce temps, je naviguais de petits boulots en écriture de romans jamais publiés. J'avais rencontré ma compagne qui habitait tout comme moi, dans l'est de la France. Nous étions tous deux issus d'un milieu social moyen, et lorsque notre histoire est devenue sérieuse, elle était en dernière année de prépa HEC en province. Il était difficile pour elle de trouver du temps pour nous. Elle souhaitait me voir signer des livres à la FNAC, je la rêvais ministre de la Culture. Elle était belle, jeune et défonçait tout à l'école. Elle a eu son BAC avec mention très bien. Ne lui manquait qu'une bonne dose de personnalité, mais nous avions le temps d'y travailler. Oui, nous. Je me sentais concerné dans ses études comme elle l'était dans mes histoires. Alors, quand elle fut acceptée dans la plus grande école de commerce d'Europe, je crois avoir été une bonne épaule, celle qui a réceptionné ses larmes de joies. Elle n'a d'ailleurs pas vu que moi aussi, j'étais ému.

Le cadre de HEC Paris est pour le moins avantageux. Situé au beau milieu de la forêt, on aperçoit au loin une multitude de blocs de béton datant, à vue d'œil, de la fin des années 1960 du siècle dernier. La Grande école, bâtie à l'origine en 1881, ne laisse rien transparaître, si ce n'est une vague sensation de solidité, d'harmonie. Tout au long des années 2000, HEC a été élue meilleure école de commerce d'Europe par le Financial Times. Elle est arrivée deuxième en 2014. Ici, tout est mis en œuvre pour accueillir l'étudiant dans les meilleures conditions possibles. Chaque année, l'accueil des petits nouveaux est bien ficelé. J'étais venu pour accompagner ma future Reine du monde, et j'assistais, médusé, à cette cérémonie de bienvenue. Devant les membres de leur famille, Eloic Peyrache, le Directeur délégué de l'école, donnait un discours, vantant les mérites de son gagne-pain. Ensuite, ce fut au tour des anciens de l'école d'accueillir les admissibles. Ils se sont lancés dans de grands discours fraternels, des chants. Les parents sont repartis globalement impressionnés et rassurés quant à l'avenir de leur progéniture dans le grand monde de l'investissement.

Pour ces jeunes gens, le temps de l'horreur était révolu. À partir de ce moment-là, les deux années d'école préparatoire ne sont plus qu'un infâme souvenir. Ils font officiellement partie des quelque 380 étudiants acceptés dans le vortex. Ils étaient environ 5 220 au départ, plus que 700 admissibles à l'oral. Ils viennent de vivre deux années pleines de révisions et de longues heures passées à la BU, mis à l'écart de la moindre lumière de sociabilité. Aujourd'hui, ces deux années ont pris fin. Ils entrent dans le grand bain.

Photo via Flickr.

Cette année comme les précédentes, plus de 80 associations étudiantes vont occuper les élèves en dehors de leur – maigre – emploi du temps. Il y en a pour tous les goûts et toutes les curiosités. Le BDE est évidemment la plus convoitée. Les amitiés se révèlent. En réalité, les premiers jours se passent comme dans n'importe quel établissement étudiant. Je suis ça de loin. Peu à peu, via ma copine, je sens pourtant que rien ne semble comme ailleurs. Il manque quelque chose. Peut-être une allure, un comportement, une personnalité. Le truc le plus évident, c'est que rien dans ces lieux ne vous met à l'aise. Tout est purement fonctionnel. Tout est fait pour rendre chaque chose lointaine, distante. C'est pesant. Quand je passe chercher ma copine, les élèves me saluent comme si ça leur coûtait deux euros. Plus le temps passe, plus cette espèce de silence me fait comprendre que je ne suis pas l'un des leurs. J'ai laissé passer ma chance, c'est ma faute.

Et c'est vrai. Car de mon côté, mes journées sont rythmées par un triste boulot de vendeur au centre commercial du Chesnay, dans les Yvelines, et la recherche en dilettante d'un appartement dans le centre, à Paris. Pendant ce temps, ma compagne alterne entre soirées à thèmes inter-HEC et quelques heures de cours par-ci par-là. Je la vois investie et prendre confiance en elle. Ceci me plaît beaucoup, malgré l'antipathie dégagée à mon égard par les gens qui l'entourent.

Je rencontre ces derniers au gré des soirées où je me déplace avec elle. Comme je l'ai dit, elles sont souvent « à thèmes », hebdomadaires, et on les appelle les POW, pour Party of the week . Elles ont toujours en lien avec le jeu de mots choisi avec le préfixe POW : ce peut être une POWbelle, où les convives doivent se déguiser en poubelle ou en éboueur, une POWer Rangers où il est question de se déguiser en superhéros, ou encore une POWlogne, avec vodka pour tout le monde. La plupart du temps, ces fêtes se déroulent dans une sorte de salle polyvalente louée par le BDE pour l'occasion. Globalement, tout ça n'est qu'une feinte malicieuse afin de, surtout, s'adonner à des jeux d'alcool animés qui servent à couvrir, fatalement, un ennui que l'on devine immense. L'ambiance est festive, bon enfant, jusqu'à une certaine heure ; là, la boisson prend le dessus. Des bagarres éclatent, et les attouchements deviennent nombreux. Puis, on compte d'irrémédiables violences verbales envers les étudiants asiatiques.

Pour le reste, c'est comme ailleurs : les filles exhibent leur décolleté, parfois leurs poitrines pour les plus ivres, tandis que les garçons présentent leurs fesses, leur sexe et finissent par se retrouver dans les couloirs des immeubles pour une longue partie de ventraglisse – où il est question de glisser à plat ventre sur de l'eau savonneuse, ce qui inonde systématiquement les chambres.

Ma copine m'a rapporté que, « dès le lendemain matin, les mecs racontaient tous les détails de la veille au soir », provoquant de tristes réputations sur le long terme, et alimentant le très visité site des ragots d'HEC, sortievauhallan.com.

Au niveau de ma relation, celle-ci commence à partir en couille. Ça s'accélère au moment où je fais part à ma brillante copine de mes interrogations à propos du sens profond de ses cours, et de son nouveau rythme de vie. Au départ, elle est assez d'accord avec mon analyse. Puis elle me dit que ses nouveaux amis ont « toute sa sympathie », malgré leur manque de bienveillance envers moi, et envers le monde en général. Pour sa défense, il faut bien dire qu'elle n'a jamais vraiment su tenir une amitié sur la longueur ; ceci est peut-être dû à sa naïveté. Appartenir enfin à une bande, qui plus est à une bande de jeunes premiers, l'enthousiasme. Mes mises en garde sont perçues par elle comme autant de « jalousies », de « refus de faire des efforts ». Et comme l'excellente future négociante qu'elle s'apprête à devenir, elle arrive à me faire croire que cette impression de changement entre nous ne vient que de moi.

Plus je les connais, plus je comprends les élèves d'HEC. À travers leurs yeux, j'entrevois le monde tel qu'ils se l'imaginent. Ils l'envisagent comme un petit enfer uniquement peuplé de crétins. Ce qui ne les empêche pas d'aimer des trucs très « de gauche », genre écouter du Renaud. Et plus le temps passe à l'école, plus ils se calquent sur cette pensée. Ils échafaudent intérieurement une sorte d'organigramme du monde, dans lequel ce sont eux qui le dirigent.

Mais ce qui m'a le plus interpellé, je dirais que c'est leur manque manifeste de culture générale. Que ce soit en cinéma, en littérature ou en musique, la plupart de mes interlocuteurs étaient vraiment à l'ouest. Un jour, j'ai suivi un mec qui m'avait gentiment proposé de me donner quelques films via ma clé USB. J'ai accepté. Lorsqu'il a voulu m'offrir le .avi du Big Lebowski des Frères Coen, il fut hautement surpris que je l'ai vu aussi. Comme s'il s'agissait d'une pépite méconnue du cinéma et pas du film préféré des lycéens depuis genre 20 ans.

Il s'agit bien sûr d'un environnement de droite, ardemment libéral. Les rares personnes qui arrivent à HEC avec des idées un tant soit peu socialistes, changent vite de ton. À ce niveau-là, les élèves sont la copie conforme de leur caricature. Ils portent des polos ou des chemises Ralph Lauren, ont les cheveux mi-longs et les plus favorisés portent une Rolex. La grande majorité est issue de bonne famille, mais pas tous, comme ma copine – loin de là. D'ailleurs pour ceux qui sortent de la plèbe, la rumeur le fait vite savoir à qui de droit.

Des élèves d'HEC, manifestement heureux. Photo via Flickr.

Je poursuis ma découverte sociologique via les soirées POW. Elles ont lieu au même endroit, je ne note aucune différence entre elles si ce n'est les costumes ou les diverses avancées dans l'excès. C'est sans doute dû aux vacances de Noël qui approchent, et à l'excitation des participants. On y croise des gens d'HEC évidemment, mais aussi des personnes issues d'autres écoles de commerce parisiennes – ESSEC, ISC – ou des amis d'étudiants d'HEC.

Dans l'une d'elle, je m'amuse autant que possible avec ma copine mais aussi avec ses amies, qui grâce à la boisson, oubliaient que je n'avais pas la carte. Je ne sais pas encore que cette soirée restera dans les annales du campus ; elle se clôturera en effet avec plusieurs blessés, dont le petit-fils d'un ancien Premier ministre dont je tairai le nom : le pauvre petit écope d'une plaie a la tête d'environ six centimètres après une mauvaise chute. Plusieurs comas éthyliques, une entorse de la cheville, une blessure au bas-ventre, mais surtout, une sinistre « déchirure vaginale ». Ce soir-là, les pompiers ont prévenu les forces de l'ordre en vue d'une possible intervention dans la salle, que les blessés ont poliment refusée. À a suite de cette escarmouche, le commissariat de Vélizy a ouvert une enquête sur les POW, qui sera vite oubliée.

En soirée, les conversations tournent autour des thèmes ô combien distrayants du sexe et de la bière. Rarement sur les acquis du jour, et c'est normal – personne ne fait ça de toute façon. Néanmoins, il n'est pas exagéré de dire que les mecs sont lourds. Genre, épais. Les filles donnent plus dans le look de meuf middle class de province ; elles adorent ce type de maquillage qui leur fait un regard noir de princesse déchue. Les dragues sont directes, les mecs appellent ça des « chopes ». Genre : « Combien t'as eu de chopes ce soir ? » J'ai remarqué que les filles de personnalités – il y en a beaucoup, perpétration de l'aristocratie, tout ça – étaient les plus recherchées. Pour les mâles, il s'agit d'un défi supplémentaire. Tout va très vite : mains sur les hanches, danse entreprenante puis finition rapide, parfois dans la nature – ou dans les chambres, pour les plus gentlemen.

Ma copine m'a rapporté que, « dès le lendemain matin, les mecs apportent des détails sur le tout et n'importe quoi de la veille », provoquant de tristes réputations sur le long terme parmi certains élèves et alimentant le très visité site des ragots d'HEC, sortievauhallan.com.

Les semaines ont passé et ma copine, finalement, m'a largué. Je vous épargnerai les détails puisque ce n'est pas le sujet, mais c'est de cette façon que j'ai perdu de vue nos petits génies. J'imagine que trois ans plus tard, certains d'entre eux sont entrés de plain-pied dans la vie active, et occupent en conséquence des postes à responsabilité. J'imagine qu'à quelque vingt-cinq kilomètres de Paris, cet enclos pour fils de riches poursuit son inéluctable routine. La machine continue de produire des cadres supérieurs, des managers de firmes, et ceux qui, d'ici vingt ans, appartiendront peut-être à ce que Jacques Attali nomme l'hyper-classe.

Concernant la fille victime de déchirure vaginale, je sais qu'elle est restée pas mal de temps hospitalisée. En discutant de cet épisode avec les autres élèves, outre les blagues évidentes, je m'attendais tout de même à ce qu'ils manifestent un peu de compassion à son égard ; c'était leur camarade. Elle était de leur monde, après tout. J'ai eu la surprise de ne tomber que sur des moqueries très méchantes, au cours desquelles on m'a fait savoir que cette fille était devenue la risée de l'école et la victime de blagues émises à voix haute sur sa capacité désormais légendaire à, je cite, « encaisser les coups ».

En un mot comme en cent : dirigez maintenant.