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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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Henry Hargreaves photographie le dernier repas du condamné à mort


Henry Hargreaves s'est fait un nom en photographiant des créations gastronomiques comme les iPad frits. Mais c’est son projet No Seconds [Pas de rabe] qui l’a fait connaître au plus grand nombre.

par Matthew Francey
30 Avril 2013, 8:30am

Henry Hargreaves n’est pas l’un de ces cuistots qui passent à la télé. Plutôt que de s’attaquer aux méfaits des cantines scolaires ou d’essayer de « pondre un crostini en un temps record », il a choisi de se faire un nom en photographiant des créations gastronomiques comme les arcs-en-ciel comestibles ou les iPad frits. Mais c’est son projet No Seconds [Pas de rabe] qui l’a fait connaître au plus grand nombre. Il y reconstituait le dernier repas de plusieurs tueurs en série dans le couloir de la mort, ce qui a donné une série de photos assez flippantes.

À travers cette série, on pourra se faire une idée assez concrète de ce qui passe par la tête d’un condamné à mort. Et dans un monde où, chaque jour, on est submergés de photos aseptisées de bouffe, c’est assez amusant de tomber sur une photo de glace à la menthe avec des pépites de chocolat qui vous fasse réfléchir. Je suis donc allé trouver Henry pour discuter de ses clichés.

VICE : Salut Henry. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire des photos des derniers repas de tueurs en série ?
Henry Hargreaves : Je m’intéresse beaucoup aux choix alimentaires des gens. Tout le monde fait de tels choix plusieurs fois par jour, mais on ne pense pas souvent à ce que ça dit de la personne. J’ai lu qu’il y avait une campagne pour abolir ce dernier repas dans l’État du Texas. Du coup j’ai fait des recherches sur Internet, et ce faisant, j’ai senti que je pouvais m’identifier avec ces condamnés l’espace d’un instant, en m’appuyant simplement sur ce qu’ils avaient commandé.

Pensez-vous que ces repas sont autant de fenêtres sur la psyché des condamnés ?
Je le pense vraiment, oui. Ce qui m’a frappé dans ces derniers repas, c’est que beaucoup étaient des plats frits gargantuesques. Ces gens vivent leurs derniers instants, et tout ce qu’ils veulent c’est un peu de bonheur.

Est-ce que ce projet est une façon de parler de la peine de mort ?
Ouais. Disons que… je viens de Nouvelle-Zélande, et quand je suis arrivé aux États-Unis, j’ai été très frappé par la peine de mort. Ça me semblait inhumain. Une grande partie du monde considère que ce châtiment est barbare et archaïque, on peut donc s’étonner de voir que ça existe encore dans un pays qui passe tellement de temps à vanter les mérites de sa démocratie et de ses valeurs morales au reste du monde. Au cours de mes recherches, je suis tombé sur des études qui estiment que sur les vingt dernières années, au moins 12 personnes ont été exécutées à tort aux États-Unis. Alors, bien sûr, rien n’est là pour le prouver, mais ces gens sont quand même morts et ils n’ont aucune chance d’obtenir un nouveau procès.

Il y a quelques commandes assez bizarres. Celle du DVD du Seigneur des Anneaux étant l’une des plus chelou. Vous êtes-vous concentré sur les commandes les plus fantasques ?
Oui, quand je les reconstituais, je ne voulais pas que tous les repas soient les mêmes. De plus, une commande assez obscure en dit long sur le caractère de la personne. Celle du Seigneur des Anneaux est l’une des plus bizarres, et le type a eu ce qu’il voulait. Je me suis dit que c’était cool, et je l’ai inclue dans le projet. Pareil pour la tarte aux pacanes. Le type voulait la « garder pour plus tard ». Le garde à qui il a dit ça a dû trouver cette réplique extraordinaire. Le type en question était décrit comme mentalement dérangé, il n’aurait jamais dû se faire exécuter. Et là encore, on se met à gamberger : pensait-il vraiment qu’il pourrait manger sa tarte plus tard, comprenait-il ce qui se passait ?

Avez-vous cuisiné tous les plats vous-même ?
Un de mes amis, qui est cuisinier, s’est occupé de la moitié des plats. Il a préparé les assiettes les plus compliquées. Et pour le reste, les trucs simples comme la glace ou l’olive toute seule, c’est moi qui m’y suis collé.

L’olive seule – avec son noyau – est l’une des images les plus poignantes. Vous avez une théorie à ce sujet ?
Beaucoup de gens ont fait autant d’hypothèses sur la signification de l’olive. Pas mal de ces théories tournent autour de la symbolique de l’olivier, de la pureté et de la repentance. Je crois qu’il y a du vrai là-dedans, c’est peut-être un signe qu’il a voulu laisser, mais on peut aussi penser qu’il s’est simplement dit : « Je vais prendre un truc bizarre et les gens y verront ce qu’ils voudront. »

Vous pensez que ces commandes témoignent de la volonté des détenus de faire une dernière déclaration ?
Absolument. Si j’étais à leur place, je crois que je chercherais à faire une dernière déclaration, moi aussi. J’aimerais croire que, par mon dernier choix, j’aurais la possibilité d’exprimer quelque chose qui pourrait toucher quelqu’un plutôt que me dire : « Je vais me faire un gueuleton de compète et rien à foutre du dernier mot. »

Timothy McVeigh a tué un sacré bon nombre de personnes et son dernier repas, c’était 1 litre de glace. C’était une façon pour lui de souligner son égoïsme ? D’envoyer chier le monde entier ?
C’est ce qui me plaît dans ce projet. Chacun peut avoir sa propre interprétation. Si c’est ce qu’il voulait dire, je suppose qu’il a tapé dans le mille. Peut-être qu’il voulait souligner son égoïsme. Ou peut-être qu’il voulait dire qu’il a le palais le moins fin du monde et que, pour lui, 1 litre de glace à la menthe avec des pépites de chocolat, c’est le paradis.

Vous avez remarqué que les hommes qui avaient tué le moins de monde avaient commandé les repas les plus modestes ? Peut-être que l’appétit pour la nourriture est lié à l’appétit pour le meurtre.
C’est une théorie intéressante. À mon avis, il n’y a probablement pas de lien, parce que je pense que les gars qui ont tué juste une ou deux personnes auraient continué de tuer s’il n’avaient pas été arrêtés.

Qu’est-ce que vous commanderiez pour votre dernier repas ?
Une boule de Mammouth infinie ! Franchement, je pense que si je me retrouvais dans cette situation, je ne pourrais rien avaler. J’arrive à peine à prendre mon petit déj avant un examen. Si j’étais dans le couloir de la mort, je crois que la bouffe serait la dernière de mes préoccupations.

Est-ce qu’on vous a critiqué pour avoir « humanisé » des tueurs en série ?
C’est une bonne remarque. On peut dire que j’ai perpétué cette tradition déprimante : j’ai accordé de l’attention aux tueurs en série. Mon intérêt pour ce projet naît de ma seule curiosité, je voulais voir à quoi ressemblaient ces derniers gueuletons. Je ne cherchais pas à choquer ou à me faire un nom en profitant du malheur des autres. Vraiment pas. Je conçois mon boulot d’artiste et de photographe comme un moyen de présenter quelque chose aux gens, de le leur mettre sous les yeux et de leur permettre d’en tirer leurs propres conclusions. Il n’est pas nécessaire de percer le mystère de chaque cas, et je crois que, comme toute bonne œuvre d’art, ces photos sont aussi un miroir dans lequel le public peut se regarder.

Je vois. Et vous avez mangé certains plats ?
Je me suis souvent retrouvé face à un cruel dilemme. Comme tout le monde, je n’aime pas gâcher la nourriture, mais ça me paraissait trop macabre. J’ai pris une grosse cuillère de la glace à la menthe mais je n’ai pas vraiment réussi à la déguster. Ça n’avait pas de goût. Je me suis dit « Bon Dieu » et j’ai tout balancé à la poubelle. C’était comme aller à l’hôpital et manger le repas d’un patient qui vient de mourir.

Vous pouvez voir d’autres travaux de Henry sur son site web.