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LE NUMÉRO MODE 2012

The Flesh Machine

Certains vont légitimement se poser la question : qu'est-ce qu'un type qui a passé les deux tiers de sa vie torse nu a à dire sur la mode ? Si tel est votre cas, cette interview n’est pas pour vous.
28.3.12

Photos d'archives : Mick Rock Iggy partage un moment câlin avec une amie, chez lui à Miami, 2012. Certains vont légitimement se poser la question : qu'est-ce qu'un type qui a passé les deux tiers de sa vie torse nu a à dire sur la mode ? Si tel est votre cas, cette interview n’est pas pour vous. Lisez-la plus tard, une fois que vous aurez écouté The Stooges, Raw Power, Fun House, Lust for Life, The Idiot et que vous aurez compris comment la physionomie animale d’Iggy Pop a influencé la mode pendant des décennies et continuera de le faire bien après la dernière fois où il se sera tortillé sur scène en faisant semblant de perdre l’équilibre.

L’inamovible uniforme d’Iggy – un pantalon tellement serré qu’on aurait pu le lui peindre à la bombe directement sur la peau, un torse musculeux qui n’a commencé à vieillir qu’une fois la soixantaine bien tassée, les pieds nus ou fourrés dans des Beatle boots, selon son humeur – en jette indubitablement cinq fois plus que ce que vous portez sur vous en ce moment même. Il a également été étudié en détail, comme une voiture de sport aux lignes racées qui allierait vitesse et efficacité.

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Un décryptage approfondi des images et vidéos d’archives d’Iggy Pop montre qu’il portait la même attention minutieuse à son look sur scène et en dehors – où il avait tendance à porter un peu plus de vêtements ; si, avec le recul, toutes ses tenues semblent emblématiques, il ne s’est jamais forcé à les porter. Pour autant que je sache, Iggy n’a, depuis quarante ans, jamais porté un vêtement qui paraîtrait inopportun ou démodé en 2012. Et je ne suis pas sûr qu’on puisse en dire autant de n’importe quel autre type sur Terre – mis à part ces créateurs de prêt- à-porter masculin qui ne lâchent jamais leur costard trois pièces.

Mais Iggy n’est pas seulement une icône du passé. Au XXIe siècle, il a travaillé dur pour ragaillardir sa marque à coups de tournées des Stooges, de sorties d’albums et de collaborations variées avec diverses marques de fringues. Il a justifié ces démarches commerciales en arguant que les Stooges n’avaient jamais eu la reconnaissance qu’ils méritaient au cours de leur brève existence. C’est un juste retour des choses, et il en profite sans gêne aucune.

Si mes souvenirs sont bons, on n’a jamais interviewé Iggy uniquement sur la mode ; c’est pourquoi j’ai décidé de m’en charger.

Iggy dans le pantalon de cuir argenté qu'il portait pour les grandes occasions, 1972. VICE : Vous vous souvenez de la première fois où vous avez entendu parler des notions de mode ou de « cool » ?
Iggy Pop: Oui, c’est quand j’étais à l’école primaire. J’ai vu deux garçons un peu plus âgés sapés comme des petites frappes des années 1950 – manteau au col relevé, jean Levi’s bleu foncé à ourlets, paire de Winklepickers – et ils étaient là, adossés au mur de mon école, à attendre je ne sais quoi. Ils faisaient un peu trop vieux pour faire partie du paysage, et l’un des deux mecs a prononcé le mot « merde ». C’était la première fois que j’entendais ce mot, mais ça avait l’air mal. J’irai pas jusqu’à dire qu’ils avaient l’air cool, mais il y avait de l’électricité dans l’air à ce moment-là. Quand ils ont disparu, je me suis dit : « Mais putain, qu’est-ce qui se cache derrière tout ça ? »

Et, quand j’ai eu leur âge, mon grand-oncle George Osterberg est venu du Chili rendre visite à mon père. Il avait amené sa fille avec lui, elle se sapait exactement comme un biker. Elle avait la banane luisante que portaient tous les jeunes mecs du coin, et elle passait son temps à glander en dénigrant tout. Pour une fille, je me suis dit : « Whaouh, elle est bad. » J’étais hyper impressionné, je la trouvais très attirante. Et la British Invasion ? Ça a influencé votre style, ou vous étiez plus porté sur les tendances américaines ?
J’ai toujours aimé le look de Charlie Watts. Je traînais dans les friperies à la recherche des costumes qu’il aurait pu porter. À l’époque, j’étais batteur, et j’adorais ce style à la Savile Row qu’il avait pompé sur les jazzmen américains. Les autres aussi avaient de bons looks. Puis, il y avait ce magasin à New York qui s’appelait Paul Sergeant, le mec importait pratiquement toutes ses fringues de Londres. C’était un bon endroit pour se saper.

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À l’époque, il y avait deux chaînes de magasins de pompes aux États-Unis : la meilleure s’appelait Cancellation, c’est là où les Noirs des quartiers pauvres achetaient leurs modèles italiens voyants et pas chers. Et la deuxième, c’était un truc qui s’appelait Flagg Brothers. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais il y a un nouveau film qui parle de William Burroughs qui est sorti et auquel j’ai participé. Dans le film, ils mentionnent Flagg Brothers, donc j’imagine que… Quand il y a du bon style, c’est généralement dans les endroits où des hommes rencontrent des hommes. Ça marchait beaucoup comme ça, à l’époque.

Est-ce qu’on peut dire qu’au début des Stooges, votre style était plus soigné et moins cru que ce qu’il allait devenir par la suite ?
Oui, je faisais attention à ce que je portais. À partir de notre deuxième concert, j’ai commencé à arborer ma tenue préférée : torse nu, un jean slim bien serré, pieds nus, une permanente et le visage peint en blanc. À partir du troisième ou quatrième concert, j’ai abandonné la permanente et le teint blanc, et j’ai commencé à por- ter la paire de chaussures que vous pouvez voir sur toutes les photos des Stooges prises entre le milieu de l’année 1969 et la fin de 1971. C’étaient d’authentiques Beatle boots de chez Anello & Davide. Dave Alexander les avait ramenées d’Angleterre l’année où lui et Ron [Asheton] avaient séché le lycée pour aller voir ce qui se passait du côté de Liverpool. Je les portais tout le temps, à tel point qu’elles avaient des trous dans les semelles, comme les clodos des dessins animés. Comme on faisait de plus en plus de concerts, mes pantalons légers ont commencé à se déchirer. Je trouvais que ça en jetait. Les mecs comme P.J. Proby, Jackie Wilson ou même James Brown aimaient bien laisser les coutures apparentes à l’entrejambe, au lieu de les réparer. Les pantalons se craquaient avant la fin du concert, ça faisait partie du show. Mais j’ai été le premier à monter sur scène avec des pantalons déjà déchirés, pour autant que je sache. Certains ont dit que votre style était « macho », mais c’est pourtant tout l’inverse de votre attitude sur scène.
Non, pas du tout. En fait, je pense qu’on ne devrait pas parler de différence de sexe. Les chiens se reniflent la queue entre mâles et après ils enfourchent des femelles pour leur faire tout un tas de choses. C’est le mode de fonctionnement des humains aussi, mais on a élaboré des codes pour éradiquer certains comportements qui ne correspondent pas à tel ou tel groupe social ou sexuel identifiable. Et je pense que c’est à double tranchant, à la fois pour les gays et les hétéros – ça accentue ou atténue certains aspects des deux côtés. C’est comme si tu mettais du déo sur ta personnalité. Mais non, je n’ai jamais cherché à avoir l’air particulièrement macho. D’une part, je me suis rendu compte que ça ne plaisait pas forcément aux filles. [rires] Je pense que les idéaux de beauté sont dictés par ceux qui se considèrent féminins, au moins dans leur façon de penser ; ça peut être des gays ou des femmes qui pensent d’une manière particulièrement torturée, sauvage ou immorale. C’est d’ailleurs comme ça que les femmes se comportent quand elles veulent vraiment quelque chose. C’est là tout l’intérêt de la chose, et c’est pourquoi j’ai voulu avoir un look smooth, moulant et hyper rentre-dedans. Iggy prend le soleil dans son jardin, 2012. Puis il y a eu votre période « argentée », un peu la suite logique, d’après ce que vous me dites.
Ouais, au début j’avais des gants argentés quand j’habitais dans le Midwest, avant même que je ne commence à fréquenter la populace glitter et que je me fasse un nom à New York et à l’international. Il a fallu devenir un peu plus glamour. Je me mettais un spray argenté sur les cheveux, du Streaks ‘n’ Tips ; ça rendait hyper bien sur scène, mais je devais prendre quatre douches pour me l’enlever. T’en trouvais dans tous les drugstores bon marché. Puis il y a eu le pantalon argenté, et plus tard encore, les sarongs. J’avais aussi acheté un caleçon sur un stand de Piccadilly Circus, là où ils vendent des pralines, des clopes et des souvenirs. Il y avait marqué SOHO au-dessus de la bite. Je crois que c’était pour les femmes, mais j’ai juste pensé que j’aurais l’air trop cool dans ce truc. Quand je voyais des femmes avec des bottes jusqu’aux genoux, je me disais : « Il me faut ces trucs. Je veux porter des bottes jusqu’aux genoux et montrer mes jambes. » Je voyais des trucs de bikers, genre les Hell’s Angels qui portaient des têtes de loup et je me disais : « Et pourquoi pas une queue de cheval ? » Donc je m’en suis fait faire une. Je tirais certains trucs de bouquins sur la Grèce ou l’Égypte antique, aussi. Où avez-vous trouvé le fameux cuir noir léopard que vous portez au dos de la pochette de Raw Power ?
James Williamson et moi, on habitait à Kensington, et il y avait un marché là-bas. J’y suis allé et ça a fait comme avec Steve Martin dans The Jerk, tu vois ? Genre : « Hey, mais c’est tout moi ! Ça correspond exactement à ce que je suis. » Je l’ai acheté le jour même, et j’ai aussi acheté un sac d’homme, genre un sac bandoulière – honnêtement, on aurait dit qu’il était fait en peau de chinchilla noir et blanc. Avec tout ça, je me baladais à Kensington, Hyde Park, Mayfair et Bayswater, dans mon pantalon en cuir taille très basse. J’avais deux pantalons en cuir – un à paillettes argentées pour les grandes occasions ou les concerts des Stooges et un en cuir noir, mais je foutais des rivets au lieu de faire des points, c’était plus résistant. À ce moment-là, j’étais déjà passé chez Anello & Davide chercher une nouvelle paire de Beatle boots parce qu’il leur en restait quelques-unes. Je trémoussais ma lourdeur fugitive dans ces quartiers lors de longues balades à me demander ce que je foutais de ma vie dans mon cuir léopard, mon pantalon noir et mes Beatle boots. [rires] J’imagine que vous ne passiez pas inaperçu.
De temps en temps, des mecs seuls dans leur bagnole ralentissaient et m’observaient méticuleusement, et j’avais aucune idée de ce que ça voulait dire. Occasionnellement, c’est arrivé avec les gens du sexe opposé aussi. Un jour, à Fulham, j’ai croisé une cover girl de Men Only [ndlr : magazine érotico-pornographique britannique] avec qui je suis sorti un moment par la suite. Mais je ne restais jamais trop longtemps avec quiconque.

Je voulais vous demander, vous êtes allé au magasin de Malcolm et Vivienne, Let It Rock – ça portait peut-être un autre nom à l’époque – sur King’s Road ?
Ouais, ça s’appelait Let It Rock, et quand tu passais la porte il y avait un énorme carton pourri rempli de Wincklepickers sans lacets. La plupart étaient dures comme du bois ; les pompes n’avaient plus aucune flexibilité et elles devaient coûter un truc comme 5 livres sterling. Et puis il y avait tous les trucs rock. James adorait ce magasin et y allait beaucoup plus que moi, même si je m’y retrouvais assez souvent, pour fureter. Je me souviens qu’il y avait un gars là-bas, Malcolm probablement, et une femme aussi, qui devait être Vivienne. Un peu plus tard, James et Vivienne sont plus ou moins sortis ensemble. Je me souviens aussi qu’on voyait beaucoup de mecs hyper maigres qui descendaient et remontaient Fulham High Street et King’s Road dans leur uniforme de scout américain, manteau de pompiste et vieux polo de bowling. Toutes ces fringues bizarres qui me rappelaient ma jeunesse. Tu allais dans des friperies et tu trouvais plein de petites tailles de toutes ces fringues américaines qui coûtaient la peau du cul, et les gens achetaient. C’était bizarre. Une photo rare d'Iggy en tee-shirt à New York City, 1980. Ça me fait penser à la veste trop petite que vous portez sur la pochette de The Idiot, d’ailleurs.
J’avais emprunté cette veste à ma copine de l’époque, Esther Friedmann. C’était une veste de fille – sans doute une veste française, à moins que ça ne soit du vintage allemand. L’idée, c’était qu’on ne s’emmêlait pas dedans. La taille était serrée et les manches trop courtes de façon à mettre en valeur la main et la longueur du bras. Au tournant des années 1980, quand tout le monde s’essayait à des looks tous plus horribles les uns que les autres, vous avez conservé un bon style. J’ai l’impression que vous avez toujours gardé un œil grand ouvert sur le monde de la mode. Je me trompe ?
J’ai gardé un bon look pendant un moment dans les années 1980 – les Américains détestaient vraiment. Je sortais avec Esther et je lui achetais toutes ses fringues. Je montais sur scène en talons, bas résille, minijupe, petite veste et minicasquette en cuir. Parfois, je mettais une petite chemise blanche en dessous. J’avais l’air d’une secrétaire intérimaire ou d’un truc dans le genre. Ça, c’était du look. Pourquoi les Américains n’aimaient pas ?
Quand je faisais mes propres concerts ça passait sans problème, mais quand j’ai fait la première partie des Stones [rires], les gens m’ont envoyé des bouteilles et tout qu’ils pouvaient à la gueule. Le public appréciait particulièrement le look macho à l’époque. Et quand le rock ‘n’ roll est devenu le rock, quand c’est devenu ce mot seul, simple, il a fallu devenir sérieux et arrêter de déconner. Vous trouvez que les Américains sont plus réservés que les Britanniques quant aux fringues qu’ils portent ?
Complètement. Le pays est plus grand et il est plus difficile de faire évoluer les mentalités. Ce n’est pas un pays exubérant. Ça illustre bien ce dont je parlais tout à l’heure et qui s’est perdu aux alentours de 1975. S’il y a eu une exubérance américaine, elle s’est produite entre 1950 et 1975, du temps du blues, du R&B, du rock ‘n’ roll, des grosses voitures et des poitrines géantes. Iggy fait du tam-tam sur son lit, 2012. Aujourd’hui, on a l’impression que certaines personnes pensent que c’est un péché, pour un musicien, de vouloir à tout prix avoir du style, un look bien défini. Vous pensez que c’est essentiel quand on fait partie d’un groupe ?
Mais bien sûr que oui ! Je veux dire, putain, j’ai été tellement déçu de lire, la dernière fois…. J’étais en train de lire une interview du chanteur de Coldplay dans le Guardian, et quand le journaliste lui a posé une question sur ses pompes – il portait des sneakers plutôt cool –, le mec a simplement répondu : « Oh, j’en sais rien, le styliste m’a dit de les porter. » Putain, mec, mais laisse tomber ! Je me suis dit : « Ah ouais, on peut pas trouver mieux que ça comme tête d’affiche de la musique à guitare ? » Donc oui, c’est vachement important, et il y a plusieurs moyens d’y arriver. Tu peux avoir un look dégueulasse, ça passe aussi. Tu peux avoir un gars qui a un look hyper bien et un autre qui a un look dégueulasse, et il va déteindre sur toi. Il faut avoir l’air délirant ou surprenant ou intrigant, mais ce qui compte le plus, c’est d’avoir l’air intéressant. Donc le but, c’est pas d’avoir l’air sexy ?
Tu peux avoir un côté sexe, mais tu peux aussi avoir de l’humour. Il y a une sorte de spiritualité, aussi. De la même façon qu’un religieux voit une lumière quand il trouve Dieu, un mec des quartiers peut s’acheter une bonne paire d’enjoliveurs, tu vois ce que je veux dire ? Tout ça repose aussi essentiellement sur le fait d’être humain – il faut laisser briller le spirituel un peu… On a un peu bouclé la boucle aujourd’hui. On a l’impression que toutes les marques de la planète veulent bosser avec des musiciens qui, comme vous, étaient à la pointe de la mode entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1970. Ça vous inspire quoi, ce genre de collaborations ?
Pour aller droit au but : les gens entendent notre musique à travers différents médias, en contournant les vieux médias qui ne nous ont pas ouvert leurs portes. Moi, j’ai fait deux choses. D’une part, j’ai ouvert toutes les portes que je pouvais ouvrir dans les nouveaux médias, et de l’autre, j’ai fait en sorte que ce que j’avais fait à travers les médias traditionnels survive.

Récemment, vous avez bossé avec Vans pour promouvoir des chaussures et quelques fringues. Comment c’est arrivé ?
On m’a demandé de valider un truc, et j’ai été heureux de le faire parce que je portais des Vans quand j’étais à Malibu en 1977. J’étais dans une période où j’essayais de me démarquer des « mecs rock ». Je venais de finir Lust for Life et je m’apprêtais à partir en tournée, et mon équipe était composée d’Américains de base en casquette. Donc j’ai créé un concept : trouvez-moi des meubles à louer et de l’éclairage, et on va transformer la salle de répétition en salon. Je chantais mes chansons sur un canapé et j’avais un petit attaché-case. L’idée que j’avais en tête, c’était l’agent immobilier rocker. [rires] Bref, j’ai vu ces chaussures un jour et je les ai trouvées cool. Elles ressemblaient à des chaussures de marin, sauf qu’elles n’impliquaient pas forcément d’avoir un gros bide et les cheveux courts, elles avaient plutôt la forme d’une tennis. Ce que je trouvais vraiment cool, c’est que le motif était un échiquier noir et blanc, et on n’en voyait jamais à l’époque. À part sur le Checkered Demon de S. Clay Wilson dans Zap Comix.
Complètement, ça me rappelait le Checkered Demon ! Il niquait les autres avec sa queue ! Il adorait faire ça. Le Checkered Demon se pointait quand un mec hyper gentil passait une agréable soirée avec une nana, il faisait passer sa queue en forme de pelle entre ses jambes, et il la plantait où il voulait – c’est comme ça qu’il détruisait ses victimes. J’ai toujours adoré ce mec.