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Un entretien à propos des humains du futur, avec Natasha Vita-More

Natasha Vita-More fait plein de choses. Elle est auteur, artiste, culturiste...
19.10.11

Natasha Vita-More fait plein de choses. Elle est auteur, artiste, culturiste, et est celle qui a créé le « Primo Posthuman » – en gros, l’humain du futur. C’est un genre d’homme/femme  qui existe à moitié dans le virtuel, à moitié dans le réel et qui mange des NanoRobots quand il a un petit creux. Ce monde posthumain avait l’air intriguant mais posait une question : si l’on finit par vivre dans une forme non-biologique, comment allons-nous faire pour apprécier les choses les plus basiques et élémentaires de l’expérience humaine ? Je parle du sexe, au cas où vous ne l'auriez pas deviné.

En tant que toute nouvelle Présidente de « Humanity + » - une organisation transhumaniste à but non lucratif – je me suis dit que Natasha pourrait peut-être m’apporter des précisions à ce sujet. Même si elle clame ne pas être une experte du sexe, elle s’intéresse au futur de la sensualité, de nos sens, de nos relations amoureuses et à la manière dont on pourrait ressentir la passion et le frisson du sexe en dehors du système biologique. Parfait. Nos formes humaines se sont données rendez-vous sur Skype et voilà ce qui s’est passé.

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VICE : Salut Natasha, voilà ma question d'intro : comment serait le sexe dans un monde transhumaniste ?

Natasha Vita-More :Pour réfléchir au futur du sexe, il faut réfléchir à son histoire. Quel était le rôle du sexe et pourquoi existe-t-il ? Nous avons le sexe parce que nos organes ont été créés pour échanger le code génétique et que le sexe est à la base d'un échange de ce code à travers une matière moite. Dans le futur, l’humanité va être de plus en plus intégrée aux machines, ce qui veut dire que l’on va chercher à supprimer cette humidité et devenir des espèces à la fois humides et informatiques.

Par « humide » vous faites référence à la chair ?

Oui, parce qu’on est des organismes charnus et humides, le corps est majoritairement composé d’eau.

La technologie va-t-elle faire du sexe une expérience plus psychique et moins physique ?

Il faut d'abord se demander ce qu’est le transhumanisme/posthumanisme. En premier lieu, il y a une phase de transition pour passer de la chair humaine à un type d’organisme informatisé posthumaniste. Il faut s’interroger sur ce que seraient nos corps et ce que l’on aimerait préserver et générer. Dans un monde posthumaniste, on ne voudra peut-être pas se reproduire avec une autre personne, mais plutôt en « mosaïque », avec plusieurs organismes et formes de vie.

Je ne sais pas du tout si ces images de Natasha sont vraies ou pas, mais je vais quand même en semer au fil du texte. Je suis sûr que ça ne lui posera pas de problème – c’est une transhumaniste.

Qu’est-ce que vous voulez dire par « reproduction en mosaïque » ? Comme les bancs du parc Güell ?

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Ce que j’appelle la reproduction en mosaïque, ce serait la compilation et la conglomération de différents types de gènes, pas un croisement de plusieurs espèces, mais au sein d’une même espèce. Comme nous avons aujourd’hui la reproduction entre un homme et une femme. Leurs gènes se rassemblent et forment l’embryon. Dans le futur, certaines personnes voudront peut-être se reproduire avec une seule autre personne, alors que d’autres voudront peut être se reproduire avec les éléments de plusieurs personnes. Tu pourrais vouloir l’humour d’un individu, l’intelligence d’un autre, les capacités physiques d’un troisième et le corps d’un dernier. Ça pourrait être une mosaïque.

Et la pornographie transhumaniste ? Il y aura toujours de la pornographie quand on sera juste des entités numériques désincarnées qui flotteront dans une mer virtuelle ?  

Bien sûr.

Comment le genre va-t-il évoluer ? On est des prudes au XXIème siècle avec tout notre truc de « il faut que tu sois un mâle ou une femelle, soit l'un soit l’autre » ?

Quand j’ai conçu le « Primo Posthuman » - un prototype du futur corps – je l’ai créé avec l’idée que l’humain du futur ne doit pas être limité à un seul genre. L’humain du futur doit pouvoir être un mâle ou une femelle, ou un mâle et une femelle, il peut être androgyne, aucun des deux genres, ou encore une combinaison des genres. Tu pourrais être mâle pendant un certain temps, puis femelle, ou hermaphrodite, ou asexué avec aucun genre spécifique.

Le « Primo Posthuman » de Natasha.

OK, donc ça va devenir quelque chose de beaucoup plus fréquent ?

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Oui. Je pense qu’on aura des attributs masculins et féminins.On voudra peut-être profiter du fait d’être un mâle pendant un moment, puis de devenir un prototype femelle. C’est quelque chose que la psychologie humaine a toujours aimé faire, mais en même temps nous ne sommes pas supposés le faire puisque l’on doit appartenir à un seul genre.

Donc on pourrait se retrouver dans une situation où un enfant se réveille un matin et réalise que son père est devenu sa mère ?

Je ne sais pas si ce serait une bonne chose mais ça pourrait être possible. Mais je ne crois pas que ce serait un choix judicieux.

Si nous avons des corps différents, si nous vivons plus longtemps et sommes des êtres transhumanistes dans des environnements multiples, comment notre sexualité sera-t-elle affectée ?

La sexualité transhumaniste des posthumains s’intéressera à ce que sont le plaisir, le désir, la spontanéité, et la partie de la sexualité que nous voudrons préserver sera la rituel d’accouplement lui-même. L’élément excitant dans ce rituel c’est l’intrigue – comment rendre cette intrigue encore plus merveilleuse et délectable ? Ça pourrait avoir lieu dans plusieurs environnements, où l’on pourrait pratiquer une sexualité virtuelle, aussi bien qu’une sexualité téléprésente.

C’est quoi la sexualité « téléprésente » ?

La téléprésence c’est quand vous vous trouvez quelque part, et que votre partenaire se trouve à l’autre bout du monde – Italie, Bagdad – et que vous voulez être ensemble. Le sexe téléprésent est basé sur un système tactile, sur des systèmes informatiques qui génèrent une sensualité pour nos sens. On pourrait créer une représentation virtuelle, en 3 dimensions de son amant.

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Et la sexualité virtuelle ?

Au lieu d’aller dans un bar pour te saouler et le regretter le lendemain, on pourrait avoir une simulation du sexe. Et ce ne serait pas si dangereux que ça l’est biologiquement. Nous n’aurions pas à nous préoccuper des maladies sexuellement transmissibles comme c’est le cas avec le corps humain.

Qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre ?

Eh bien, par exemple, un orgasme pourrait être directement envoyé au cerveau, on pourrait l’utiliser à des fins intellectuelles ou créatives.

Donc on pourrait exploiter l’énergie orgasmique ?

Oui, canaliser cette énergie et peut-être l’appliquer à une autre zone du cerveau pour faciliter, disons, l’écriture d’un article, ou la composition de musique. Une des manières d’envisager ça c’est neurologiquement, lorsque l’on dirige cette énergie au cerveau. On pourrait aussi dupliquer la sensation de l’orgasme dans le cerveau, mais les gens risqueraient de devenirs dépendants.

Qu'est-ce qui va se passer dans les stades ultérieurs de la révolution transhumaniste, quand on deviendra posthumains et non-biologiques ? Comment est-ce qu’on va prendre notre pied ?

Si nous sommes non-biologiques et que nous sommes reliés à un système informatique, artificiel, nous existerons dans une nouvelle sphère d’identités multiples et connectées, qui co-existeront toutes dans, disons, un ordinateur.

Comme un réseau en ligne.

Exactement, on pense au téléchargement. Ça te parle le téléchargement ?

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Non, pas vraiment.

Le téléchargement c’est le posthumain, c’est l’émulation de tout le cerveau ou le téléchargement de l’esprit. C’est la copie et le transfert du cerveau, des propriétés cognitives, dans un système non-biologique, qui pourrait être le système d’un ordinateur. C’est un champ des neurosciences et des sciences cognitives qui est très transhumaniste. Prendre une mémoire, des propriétés electro-neurologiques et les transférer dans un ordinateur. On se retrouverait dans un tout nouvel univers en matière d’informatique. Ce serait un environnement simulé magnifique.

Comme dans Matrix.

Oui, c’est un système informatisé.

Donc on va vivre dans la matrice mais on ne sera pas esclaves de machines diaboliques à la conquête de notre énergie bioélectrique ?

On pourrait toujours avoir un corps biologique et une partie de notre identité en soi, mais on pourrait aussi le transférer dans le système.

L’un ou l’autre ?

Vous pourriez exister à travers les deux, ou à travers un seul.

En même temps ?

Vous pourriez exister dans l’un pour dix ans puis retourner à l’autre. Le temps deviendrait donc à la fois réel mais virtuel.

Qu’arrive-t-il à ton corps quand tu es dans le monde virtuel ?

Eh bien, le corps pourrait être mis de côté, ou ne pas être dans le biologique, parce qu’on serait sur des « multitracks ».

 Ça veut dire quoi ?

Multitrack signifie réfléchir simultanément à des champs différents. Lorsqu'on aura créé ce type de téléchargement organique/machine, l’univers tout entier existera dans un système informatique, mais les choses ne s'arrêteront pas à ce niveau-là. Il y aura toujours, du côté de la « vraie » vie, de la programmation, des graphistes, des designers, de la prothétique, notre corps humain ne va pas juste s’arrêter, il va continuer à évoluer avec la nanomédecine, les nanorobots, etc.

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Les nanorobots vont améliorer le corps humain ?

Oui, ils nous serviront à le régénérer, à gérer l’endommagement des cellules.

OK, donc on aura de multiples versions numériques de nous qui existeront à travers le temps ?  

Je veux juste que tu comprennes que ce n’est pas l’un ou l’autre, qu’il y a plusieurs alternatives, c’est le plus gros changement. Tout le psychisme de l’espèce humaine  repose sur l’idée que l’on a une seule identité, un seul genre, un seul job, et une seule existence. Mais cette idée changera dans le monde transhumaniste. On va complètement redéfinir ce qu’est la mort. La mort est très importante quand on parle de sexualité parce qu’il y a ce concept freudien que l’acte sexuel est un acte de mort. Il n’y a qu’à penser aux actes sexuels les plus morbides, c’est ce qui a tué mon ami Carradine…

David Carradine ?

Oui, il pratiquait un acte sexuel qui était un type de strangulation.

Il s'est asphyxié.

C’est le genre d’humains qui n’est pas transhumaniste. C’est une bizarrerie de la psychologie humaine.

Mais ce qui est intéressant c’est que, si on vit dans un monde où tout est possible, alors on pourra vivre tous nos fantasmes.

Tout à fait, mais certaines personnes ont des fantasmes de viol et ce n’est pas quelque chose de bien.

Et comment on pourrait arbitrer, comment on pourrait empêcher quelqu’un de fantasmer sur un viol ?

C’est le problème avec le fait d’être humain, et on le voit sur des sites comme Second Life. Ils ont des îles où le viol est un jeu ; ce n’est pas transhumaniste du tout. Tout ce truc repose sur la psychologie de la peur et de la mort, et c’est exactement de ça que le transhumanisme cherche à s’éloigner.

Pouvez-vous nous dire quand est-ce que tout ça va nous arriver ?

Je vois les changements et les avancées de la société, de la sociopolitique aux avancées technologiques, arriver en cercles, en vagues – c’est comme pour le marché boursier, parfois ça monte, parfois ça descend, donc c’est difficile de planifier. Je dirai que, logiquement, ce devrait être avant le XXIIème siècle.

Cool, il y a une chance que je sois encore en vie. Merci, Natasha !

KEVIN HOLMES