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Un entretien avec le futur - La bouffe du futur, selon le futur

La bouffe. Vous pensez sûrement que ce n'est pas l'aspect le plus intéressant de notre futur...

« Un entretien avec le futur » est une colonne dans laquelle on parle aux gens qui ont façonné et continuent de façonner le futur, ou du moins, les nombreuses idées concernant le futur. C’est un peu la cour de récré de notre collaborateur Kevin Holmes, rédacteur-en-chef adjoint de « The Creators Project ».

Christophe Pelletier, avec ses livres.

La bouffe. Vous pensez sûrement que ce n’est pas l’aspect le plus intéressant de notre futur, et j’étais d’accord avec ça pendant longtemps. Mais c’était avant que je tombe sur le site Internet de Christophe Pelletier : The Food Futurist. Pendant que nous, pauvres ignorants, sommes contents de continuer à avaler de la bouffe normale et chiante, Christophe se tape un pot entier de glace NanoBot, serre la main à l'exosquelette d’un vieux fermier et voit des fermes déguisées en gratte-ciels. Voilà ce qu’il pense de tout ça.

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VICE : Salut Christophe, vous vous considérez comme un « food futurist ». Ça veut dire quoi ?

Christophe Pelletier : J’ai toujours travaillé dans l’agro-alimentaire. Quand j’ai lancé le blog, je me demandais où l’humanité allait, ce qui pouvait se passer avec l’explosion démographique, etc. Tout ce que j’avais pu lire sur le futur de la nourriture était soit écrit par des scientifiques, pour des scientifiques, soit à propos des derniers régimes à la mode. Je voulais voir si on allait être capables de trouver des solutions au problème de la nourriture, auquel nous serons tous bientôt confrontés.

Parmi les trucs qui ont attiré mon attention, il y a cet article sur les robots agriculteurs. Comment ça marcherait ?

Il y a une chose qui me paraît assez évidente, c’est que les fermiers se font vieux. Aux Etats-Unis, la moyenne d’âge d’un agriculteur est de 58 ans. En Europe, seulement 6% des agriculteurs ont moins de 35 ans. Donc quand tu te projettes 20 ans en avant et prend en considération le manque d’intérêt de la jeunesse pour ce domaine, tu te rends compte qu’il y a un problème. Puis j’ai découvert que des Japonais expérimentaient une ferme entièrement robotisée.

Ils ont des robots qui se baladent dans leur champ et ramassent du riz à leur place ?

Oui, ils expérimentent la possibilité d’un robot qui cultiverait le riz. Récemment, j’ai vu qu’ils développaient des combinaisons robotisées, comme un exosquelette, pour aider les vieilles personnes à soulever des trucs lourds. Et le designer cherche d’autres options à y ajouter, comme un gadget qui pourrait donner la météo.

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Donc au lieu de l’image traditionnelle de l’agriculteur solitaire labourant sa rizière, on aurait un mec dans une combinaison robotisée qui soulèverait des bottes de foin avec un doigt, c'est ça ? Une sorte de Stakhanov transhumain.

Peut-être, ça pourrait arriver. Tu pourrais même avoir le cerveau de l’agriculteur connecté à l’équipement, et l’équipement ferait tout le travail physique. Ça paraît envisageable.

Tu penses qu’on pourrait faire pousser de la bouffe dans l’espace ?

Il y a un projet intéressant qui est en développement depuis quelques années, t’en as peut-être entendu parler ? Ça s’appelle l’agriculture verticale.

Non je ne connais pas. C’est quoi l’agriculture verticale ?

C’est un projet de l’Université de Columbia. L’idée leur est venue quand ils se demandaient comment ils pourraient faire pousser des jardins de roses dans de grandes métroploes comme New York. Ils ont fini par trouver l’idée d’une ferme de 30 étages, dans laquelle on pourrait produire tous les types de nourriture de manière organique. Le rez-de-chaussée de la ferme, si elle se trouvait dans une grande ville, pourrait avoir la taille d’un immeuble entier, et c’est là qu’on produirait le fertilisant. L’énergie pour la ferme serait solaire et on pourrait aussi obtenir de l’énergie à parti des eaux usées. Et tous les hydroponiques seraient robotisés.

Il y aurait des gratte-ciels androïdes, et au lieu d’être remplis d’employés de bureau qui s’emmerdent, ils seraient pleins de cochons, de vaches, et de choux. Ça diminuerait le transport des marchandises aussi, tu pourrais juste aller sous une fenêtre et quelqu’un te jetterait une carotte ou une pomme. 

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Euh, ouais. Le coût de la construction est sûrement le seul obstacle. À part ça, je pense que c’est faisable.

Parlons des nanotechnologies.Les gens ont toujours un peu peur quand les scientifiques trafiquent les molécules, et c’est encore pire quand on leur demande de mettre ces trucs modifiés dans leurs bouches. Qu’est-ce qu’il va se passer à votre avis ?

La technologie existe déjà et, comme tu le sais, c’est assez controversé. On ne connaît pas vraiment les effets que peuvent avoir ces composants sur notre organisme. Le chrome, le fer, l’argent, peuvent provoquer de vives réactions lorsqu’ils sont associés au corps humain. La nanotechnologie dans la nourriture sera le prochain grand combat dans l’agro-alimentaire.

C’est déjà utilisé dans la nourriture ?

Je crois qu’ils s'en servent pour faire de la glace. Pour la rendre plus moelleuse. La nanotechnologie peut être utile pour identifier les éléments pathogènes. Tu pourrais programmer la nourriture pour qu’elle prenne une certaine couleur, lorsqu’elle est périmée par exemple.

D’accord. Et de la viande in vitro ? On va faire grandir nos saucisses dans des éprouvettes bientôt ?

Les viandes in vitro sont déjà en pleine expérimentation. Une société néerlandaise travaille là-dessus. Ils affirment être capables de commercialiser de la viande in vitro en 2015. À cette étape, le coût rend la chose impossible. C’est aussi intéressant de savoir que le PETA contribue financièrement à ce projet. Les mecs qui y bossent disent que l’arrivée de la viande in vitro diminuera considérablement la maltraitance des animaux. Ça ne marchera pas pour toutes les viandes, ceci dit. On ne pourra pas le faire avec un steak par exemple, parce que la texture est importante lorsqu’on le mange, mais pour les saucisses, on s’en moque un peu, donc ça pourrait marcher. Une fois de plus, tout ce qui importe c’est que le prix soit compétitif.

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Donc, d’un point de vue environnemental, ce serait intéressant de produire comme ça ?

Si tu remplaces les animaux avec quelque chose comme de la viande in vitro, théoriquement,  ça réduira l’impact des animaux fermiers sur l’environnement. Mais bon, tu vas utiliser quoi pour produire l’énergie dont les cellules auront besoin pour grandir dans l’incubateur ? Il faut comparer le coût en énergie de chacun des deux systèmes. Ce ne sera pas forcément très bon pour l’environnement. Je ne crois pas que les gens se soient réellement posés cette question, en réalité.

Et les fast foods avec lesquels on s’engraisse tous ? On va tous finir comme ces obèses dans Wall-E, qui roulent dans des voitures pour gros ?

C’est vrai qu’en Occident, on a tendance à devenir de plus en plus gros. L’indice de masse corporelle s’est élevé très rapidement. Le truc c’est que les occidentaux ont remplacé l’hydrate de carbone par les protéines. C’est comme ça aux Etats-Unis et en Europe depuis la Seconde Guerre Mondiale. Et maintenant ça gagne la Chine. Les gens préfèrent la viande au riz et au pain. Avant la crise économique, la consommation moyenne d’un Américain était de 3800 calories par jour. Une personne moyenne, en fonction de son âge, de son sexe et de son niveau d’activité devrait en consommer entre 2000 et 3000 quotidiennement. Donc forcément, quand tu ingères 3800 calories par jour, tu n’en brûles que la moitié, et le reste est stocké sous forme de graisse.

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Et les insectes ? Il faudrait qu’on les utilise plus comme source de protéine ? Peut-être que MacDonald pourrait faire un McScarabée ou un truc comme ça ?

Il y a seulement deux genre de personnes qui mangent des insectes : ceux qui le font parce qu’ils n’ont pas le choix, et un pourcentage très faible de la population occidentale qui pense que c’est branché d’en manger. D’un point de vue nutritionnel, c’est plutôt bon.

Tu as déjà essayé ?

Non, jamais.

C’est quelque chose qu’on devrait reconsidérer ?

Eh bien, je suis français, je mange des escargots, et tu es anglais, tu trouves ça dégueulasse.

On a mangé des bestioles dans notre nouveau numéro. Vous en saurez plus très bientôt.

J’adore mettre des escargots dans ma bouche.

Il y a de toute évidence une barrière visuelle dans cette histoire. L’idée de manger des insectes, ces trucs écoeurants qui envahissent nos maisons, nous dégoûte. Mais regarde les homards, ils sont synonymes de délicatesse et de luxe, et pourtant, tu peux me dire la différence entre un homard et un insecte ? Ça a une carapace, des pattes. C’est une question de perception. Si quelqu’un arrive avec la stratégie marketing parfaite, alors pourquoi pas ?

Terminons sur une petite question : pour combien de temps pourrons-nous nourrir le monde entier ?

Lorsqu’il s’agit de production alimentaire, on se débrouille plutôt pas mal, puisqu’on arrive à nourrir 9 milliards de personnes. Le truc c’est qu’il y a beaucoup de nourriture gâchée dans les ménages, les supermarchés et dans les restaurants. Des mesures ont été prises pour essayer de corriger ça. Dans les pays en voie de développement, la plupart de la nourriture est perdue juste après la récolte. Je pense que d’ici une trentaine d’années le prix de la protéine animale et de la viande vont exploser à cause des coûts de production et de ceux de l’alimentation des animaux. Et quand ça arrivera, ça risque de changer la structure du secteur agro-alimentaire dans sa totalité. Les gens mangeront beaucoup moins de viande.

Tout était tellement peu cher dans le monde occidental que les gens se sont mis à trop en consommer. Je crois qu’il est vraiment important de s’assurer que la nourriture reste abordable, pour chaque personne sur terre, ou il y aura des émeutes et des révolutions. Quand c’est abordable, tu achètes ce dont tu as besoin et tu t’en vas. Oh, la date est dépassée : tu jettes. L’important c’est de trouver un équilibre, et un équilibre entre les différentes situations à travers le monde.

Bon, au moins, il semblerait qu’on soit proches de ça. Merci Christophe. Si les Grecs foutent en l'air l'UE puis le monde entier, on sera peut-être des cyborgs fruitariens avant la fin de la décennie.

INTERVIEW : KEVIN HOLMES