La première fois que j'ai poussé la porte de cet appartement de Ridge Street, dans le Lower East Side de Manhattan, je n'ai pas vu grand-chose parce que les lumières étaient éteintes.
La première fois que j’ai poussé la porte de cet appartement de Ridge Street, dans le Lower East Side de Manhattan, je n’ai pas vu grand-chose parce que les lumières étaient éteintes. Juste une longue pièce vide avec des matelas alignés contre le mur. Des canettes et des bouteilles vides partout, les restes d’une fête à 4 heures du matin. Jusque-là, rien d’anormal. Un hassid (N.D.L.R. : le hassidisme est un courant du judaïsme fondé au XVIIe siècle, qui prône une pratique joyeuse de la religion. Aujourd’hui, les hassidim sont considérés comme très orthodoxes) comate sur le dos, sa kippa posée sur un coussin près de sa tête. La sonnerie de son téléphone retentit sans arrêt dans la poche de son pantalon en laine – un morceau klezmer. Le type est complètement immobile. En m’approchant de lui, je me demande s’il est mort. Le téléphone sonne pour la quatrième fois, et lorsqu’enfin il met la main dans sa poche, je soupire de soulagement.
Depuis le hall d’entrée, j’entends qu’on chante derrière une porte fermée. J’enjambe le type et me fraye un chemin vers la pièce d’à côté. L’intérieur est plongé dans l’obscurité. Il fait chaud et ça sent le fauve. Dix, peut-être quinze personnes complètement nues chantent en parfaite harmonie. Ils s’arrêtent brièvement pour me saluer et se remettent à vocaliser. Sans voix, je les observe un instant avant de leur demander ce qui se passe. Un gars que je n’arrive pas à discerner prononce un truc incompréhensible sur le LSD et ils éclatent tous d’un rire maniaque. Puis, ils recommencent à chanter. Je reste seulement deux minutes, halluciné, avant de trouver la poignée de la porte et de foutre le camp. Une fois dans la première pièce, je tombe sur un autre type que je n’avais pas remarqué et qui m’explique que la fête est finie, qu’il n’y a plus d’acide et que je dois revenir le lendemain. Je lui demande si ce genre de choses arrive souvent. Il me répond que c’est tous les jours.
Pour beaucoup de gens, la religion est un truc pénible, une corvée qu’on se refile de génération en génération, gratifiante parce que pesante. Dans le judaïsme, Dieu est partiellement défini par son absence même de définition. Il est infini et ineffable – une énigme éternelle. J’avais 16 ans quand j’ai pris des hallucinogènes pour la première fois. J’ai fumé de la salvia avec un pote dans sa voiture. J’étais mort de rire et je me suis foutu des larmes, de la morve et de la bave partout. Je savais que quelque chose d’important s’était passé, quelque chose qu’on pouvait certainement classer dans cette catégorie indéfinissable. Mais c’était loin d’être une expérience religieuse. C’était mille fois mieux.
Deux jours après la fête, un des types de l’appart me passe un coup de fil. Je m’attends à ce qu’il m’invite à une autre fête, mais malheureusement, c’est pour aller à l’enterrement d’un de leurs amis qui a fait une overdose de coke. Je prends la ligne F jusqu’à Parkville, à Brooklyn, puis je marche jusqu’à la trente-neuvième rue. Je suis nerveux. Je ne suis pas spécialement à l’aise quand je vais à l’enterrement d’un hassid que je ne connais pas, sans kippa, avec un blouson de cuir violet sur le dos. Devant la Shomrei Hadas Chapel, des hassidiques font les cent pas en fumant des clopes. Je rentre dans la synagogue et m’assieds dans le fond en essayant de ne pas me faire remarquer. À l’avant, un mur de juifs habillés en noir me bloque la vue. J’écoute les litanies en hébreu et, petit à petit, je ne suis plus mal à l’aise, seulement triste. À la fin de l’office, je sors avec le reste de l’assemblée pour regarder le cercueil se faire hisser dans le coffre d’une Ford Excursion, pendant que la famille et les amis pleurent ou parlent au téléphone. C’est là que je rencontre Aaron, l’un des seuls à ne pas être habillé selon la coutume religieuse. Il m’éclaire sur ce qui est arrivé.
La nuit précédente, donc, un de ses amis a pris des tonnes de coke, d’ecsta et d’amphèt. Quand il est allé se coucher près de sa copine, il était plutôt défoncé mais tout allait bien. Le lendemain, la nana s’est réveillée auprès d’un cadavre. Aaron m’explique qu’ils se défoncent sans arrêt et surtout sans savoir ce qu’ils font, que c’est dur d’imaginer à quel point ils ont mené des vies renfermées, et que quand ils quittent leur famille, personne ne leur conseille de ne pas mélanger le speed et l’ecstasy ou le Xanax et l’alcool. C’est là que ça devient super dangereux. Je le questionne pour savoir où ils se procurent tout ça. « Ça fait marrer certains dealers de fournir des hassidiques pour qu’ils se défoncent la gueule, me répond-il. Ça me dérange pas, mais on ne sait jamais ce qui va se passer, parce qu’ils se mettent vraiment la tête. »
Plus il me parle, plus je me sens dépité. C’est peut-être un peu égoïste, mais j’étais déçu de me dire que tout ce que j’allais voir de ces hassidiques affranchis et drogués ne dépasserait pas cet avant-goût appétissant, que tout était déjà fini, que tout le monde allait flipper à cause de ce qui s’était passé, et que cette scène disparaîtrait pour toujours avant même que je ne puisse comprendre de quoi ça retournait. Je demande à Aaron si tout est fini. Il me répond que pas du tout, et m’invite à une fête le lendemain soir.
Il faudrait que je prenne le temps de vous expliquer d’où je viens. Je suis juif. J’ai fait ma bar-mitsva (et à Massada – une forteresse israélienne construite en 37 avant J-C – s’il vous plaît) mais je n’ai jamais appris l’hébreu. Je ne suis jamais allé à la synagogue. J’ai mémorisé un petit manuel du genre L’hébreu en 10 leçons et j’ai appris les bouts de la Torah que je devais réciter en me les passant sur un MiniDisc. En gros, je suis nul en judaïsme. Et je suis tout sauf religieux ou spirituel. Le seul fait de prononcer le mot « prière » me rend mal à l’aise. Les juifs que j’ai rencontrés à l’enterrement viennent des quartiers hassidim et orthodoxe de Brooklyn. Beaucoup d’entre eux ont parlé yiddish avant de parler anglais. À part notre penchant pour les hallucinogènes, et peut-être un lointain lien de parenté, on n’a rien en commun.
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