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reportage

Avec les jeunes Arabes qui se prostituent en Israël

Rapports de force et humiliations sexuelles : les gays israéliens ressentent de plus en plus l'envie de coucher avec des « Arabes soumis ».

par Orli Santo; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
21 Avril 2016, 5:00am

Yossi travaille dans un supermarché à Haifa, une ville dans le nord d'Israël. Fils d'un arabe chrétien et d'une juive, il a vécu la majeure partie de sa vie en suivant les traditions juives : il a célébré sa bar-mitzvah, servi dans l'armée israélienne, et parle couramment l'hébreu. Mais sur Internet, son côté arabe ressurgit : il se met dans la peau de Yusuf, escort israélien arabe.

« Les gays israéliens [juifs] ont un faible pour les Arabes », explique-t-il. « Parfois, ils veulent me dominer, d'autres fois, ils veulent être dominés – pour un Juif, le sexe avec un Arabe repose souvent sur des rapports de force. »

Le mois dernier, le gouvernement israélien a publié sa toute première enquête nationale sur la prostitution. L'enquête menée par le ministère des Affaires sociales et de la Sécurité publique a constaté que le commerce du sexe avait rapporté près de 272 millions d'euros en 2014. Sur les 12 000 professionnels du sexe qui ont travaillé cette année-là, près de 5 % – entre 550 et 570 personnes – étaient des hommes. Et parmi ces hommes, 19 % étaient arabes, un pourcentage plus élevé que la proportion d'hommes arabes dans la population générale d'Israël, qui tourne autour de 9 % dans les villes israéliennes mixtes. Cette disparité était plus prononcée chez les jeunes entre 18 et 25 ans, où les prostitués arabes étaient plus nombreux que leurs homologues juifs.

Pour le Dr Yoav Santo, un des sociologues qui a mené l'étude, plusieurs raisons expliquent cette surreprésentation des hommes arabes dans l'industrie de la prostitution israélienne : les Arabes ont plus de mal à trouver un emploi sur le marché juif, et depuis que la société arabe est moins tolérante envers les variantes sexuelles, les gays et les trans sont souvent ostracisés, ce qui augmente leur vulnérabilité sociale et les prédispose aux difficultés financières. Dans ces circonstances, le marché du sexe représente souvent leur unique solution.

Bien sûr, la composante raciale entre en jeu – il y a une forte demande pour les soumis arabes. « La raison la plus fréquente pour faire appel à un(e) prostitué(e), c'est le désir d'exercer sa domination », déclare Santo par téléphone depuis Israël. « C'est ce qui explique aussi pourquoi les Arabes veulent souvent quelqu'un habillé en femme soldat israélienne. »

« La sexualité est le miroir sombre de la société », ajoute-t-il. « N'importe quels tabous sociaux ou raciaux d'une société entreront en jeu entre un travailleur du sexe et son client. »

Yusuf excelle désormais dans l'art de satisfaire les fantasmes des Juifs israéliens. À cause des dynamiques raciales compliquées en Israël, ces fantasmes ne sont pas aussi simples que ce qu'on imagine. « La plupart du temps, ils portent un uniforme des forces de défenses israéliennes et veulent me dominer, mais il arrive que certains me payent pour que je les domine », explique-t-il. « Je me suis déjà déguisé en femme arabe, avec de la lingerie sous un hijab. Une fois, un type m'a demandé de porter un keffieh, de secouer une fausse épée et de lui crier dessus en arabe tout en faisant semblant de le violer », déclare-t-il en se marrant. « C'est comme du théâtre. »

Yusuf a également expérimenté divers fantasmes nationaux : le bondage, les humiliations et les insultes racistes. Il est prêt à faire n'importe quoi pour un bon prix, même ce qui implique de la douleur, des couteaux ou des jeux scatophiles. Il se fout d'être traité de « sale Arabe » – le terme le plus fréquemment utilisé – mais il rechigne à l'idée d'avoir les yeux bandés pendant l'acte. « Si je dois jouer un détenu palestinien ou un terroriste palestinien, je tiens à ce qu'ils voient mes yeux, qu'ils n'oublient pas que je suis humain. »

Les données de l'enquête du gouvernement israélien suggèrent que les prostitués arabes se font les mêmes salaires que les prostitués juifs, mais certains Arabes travaillent uniquement grâce à leur ethnie. Salah, Bédouin musulman de 19 ans, travaille dans le sud de Tel-Aviv et se fait régulièrement aborder dans la rue.

« Une voiture s'arrête et je demande "Est-ce que tu veux baiser ?" Si le conducteur me demande si je suis arabe, c'est soit un homme qui veut se taper un petit jeune, soit un Israélien qui veut se taper un arabe ».

Salah est né et a grandi avec ses neuf frères et sœurs dans un village bédouin vers la ville arabe de Nazareth. Même avant qu'il ne réalise qu'il était gay, il était déjà le « mouton noir de la famille ». À 17 ans, un homme plus vieux l'a séduit. « Je ne voulais pas être gay », déclare Salah. « J'ai essayé de me convaincre que je ne l'étais pas, mais je savais que j'aimais les hommes. »

Quand sa famille musulmane conservatrice a découvert qu'il était intéressé par les hommes, « ils m'ont attaché et m'ont frappé pour me libérer de mon homosexualité », déclare-t-il. « Bien sûr, ça n'a pas marché. L'homosexualité ne sortait pas. »

La prostitution est rapidement devenue son gagne-pain. Il trouve ses clients à côté d'un arrêt de bus et dans un parc public appelé Gan Hachashmal, célèbre lieu de rencontre des gays. « Les hommes viennent ici, me proposent un verre, m'emmènent dans une chambre d'hôtel, point final », déclare-t-il. « Je n'ai pas de logement, pas de famille, aucune aide. Que puis-je faire d'autre ? »

Beaucoup d'hommes se tournent vers la prostitution car ils n'ont pas d'autre choix.

Sami, qui a grandi dans une famille musulmane traditionnelle dans l'est de Jérusalem, a été diagnostiqué schizophrène à 14 ans. À 17 ans, il était suicidaire. Il raconte qu'un séjour dans un hôpital psychiatrique et des « mauvaises fréquentations » l'ont poussé à se prostituer. « Je suis allé à Gan Hachashmal avec des amis », se souvient-il. « Ils m'ont dit "reste là, une voiture va s'arrêter et un homme va te donner de l'argent. Monte avec lui." »

Il a ensuite découvert qu'il était bisexuel. Il aime divertir les hommes. Ce « hobby » lui offre une certaine liberté et de bons revenus. Sa famille ne sait pas qu'il se prostitue et n'a pas réussi à accepter son attirance pour les hommes. La prostitution est devenue pour lui un moyen d'exprimer son identité sexuelle.

« Quand je suis avec un client, je peux faire tout et n'importe quoi. À la maison, je n'ai rien le droit de faire », ajoute-t-il.

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