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Racisme supposé, beef avec Yann Moix : une discussion avec la Brigade anti-négrophobie

Comment un groupe antiraciste d'extrême gauche a-t-il pu devenir « infréquentable » ?

par Jean-Bernard Gervais
31 Mars 2016, 5:00am

Ça se passe il y a un peu plus de deux mois, le 24 janvier 2016, sur France 2. Je regarde l'émission de Laurent Ruquier « On n'est pas couchés » (ONPC), et tombe nez à nez avec François Durpaire, universitaire et expert ès communauté noire, venu présenter sa bande dessinée intitulée La Présidente . Comme il est de coutume dans ONPC, l'invité passe sur le gril, cuisiné par les chroniqueurs Yann Moix et Léa Salamé. Yann Moix prend la parole. Ce dernier reconnaît avoir été « choqué » par une référence de Durpaire citée dans sa BD. Il s'agit d'une évocation du groupement antiraciste la Brigade anti-négrophobie – ou BAN.

Selon le romancier, critique et réalisateur, c'est une mauvaise idée de la part de Durpaire que d'avoir cité la BAN dans son ouvrage. Moix pointe du doigt les alliances supposées de la BAN avec diverses branches afrocentristes et racialistes. Et répète, pour conclure son propos, un peu à court d'arguments : « C'est un mauvais choix. » La BAN est, aux yeux de Moix, à classer parmi ce que d'aucuns appellent les infréquentables.

De mon côté, je suis assez surpris. Parce qu'il se trouve que, quelques semaines auparavant, j'avais rencontré et longuement discuté avec Franco Lollia, porte-parole de la BAN. Réfléchi, Franco m'avait exposé le sens du combat de la BAN : la dénonciation de ce mal qui ronge la communauté noire, la négrophobie. Et les armes utilisées par ce Collectif pour arriver en arriver à bout : ce qu'il appelle la « décolonisation des esprits ».

Créée en 2005, la BAN fut dans un premier temps, un mouvement d'indignation contre les incendies criminels qui avaient vu périr 53 personnes d'origine africaine dans divers quartiers de Paris. Cinq ans plus tard, en 2010, la BAN s'est fait remarquer en manifestant autour des boutiques Guerlain à Paris, contre les propos racistes que le parfumeur avait proférés à l'encontre des Noirs : « Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un Nègre, avait-il dit. Je ne sais pas si les Nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin. » En 2011, la BAN fut molestée par les forces de l'ordre au Jardin du Luxembourg, lors de la cérémonie de commémoration de l'esclavage. Sans raison valable : l'objet du prétendu délit était le port de leurs T-shirts sur lesquels étaient inscrits les mots Brigade et anti-négrophobie. Les années suivantes, la BAN a systématiquement été interdite de facto de participation à cette commémoration.

Le collectif antiraciste était manifestement la bête noire des forces de l'Ordre. Il est désormais celle des médias mainstream, et de Yann Moix. Sans que, ni les flics, ni le romancier, n'aient quoi que ce soit de solide à leur reprocher. Cette outrance et cette répression sans fondement excitaient ma curiosité. J'ai décidé de rappeler Franco pour qu'il éclaire ma lanterne. Histoire de savoir pourquoi, entre-temps, tout le monde avait décidé de les haïr.

VICE : Que vous reproche Yann Moix, selon vous ?
Franco Lollia, Brigade anti-négrophobie
: Eh bien, il a émis l'idée selon laquelle nous faisions du racisme inversé. Car pour lui, il existe un racisme originel à partir duquel nous produisons du racisme inversé. Il a ensuite fait référence à Kemi Seba de la Tribu Ka et à Dieudonné, en disant que « le leader de la BAN » – quand bien même il n'y a pas de leader – était un « ancien proche de Dieudonné ». Concernant Kemi Seba, il a dit que c'était un racialiste tout en affirmant que le leader de la BAN, je cite, « ne l'avait pas désavoué ». Il a ensuite fait référence aux Indigènes de la République en affirmant que la BAN collaborait avec les Indigènes de la République, lesquels venaient de signer un texte [ très controversé, N.D.L.R.] au sujet du philosémitisme d'État. Il jette l'opprobre en mettant en lumière des diables supposés. À partir du moment où la BAN est dans le rayonnement de ces diables, forcément elle ne peut être que coupable.

Êtes-vous étonné d'avoir été épinglé, vous et la BAN, par le chroniqueur ?
Quand j'ai vu son intervention, je m'y attendais. Ils ont besoin de sensationnel, ils ont besoin d'instrumentaliser la peur. Parler aux heures de grande écoute d'une Brigade anti-négrophobie, jeter cela en pâture sans précaution, ça suscite forcément la peur. Je peux aussi dire très précisément qu'à chaque fois que l'on se fait arrêter par la police, les policiers ne savent pas pourquoi ils nous arrêtent. Tout ce qu'ils savent c'est que l'on est « dangereux ». Nous étions dernièrement à Saint-Quentin, au sujet de l'assassinat d'Amadou Koumé, pour une manifestation [ Amadou Koumé est décédé le 6 mars 2015 dans un commissariat parisien, N.D.L.R. ]. Nous avons été arrêtés au rond-point à l'entrée de la ville. Ils ont stoppé la voiture, ouvert les coffres et ont voulu nous confisquer nos T-shirts. Nous nous y sommes opposés, et ils n'ont pas insisté ; ils nous ont laissés repartir tout en nous prévenant que la famille du défunt ne souhaitait pas que nous soyons avec eux. On ne peut pas en vouloir aux policiers : les ordres viennent d'en haut.

Bien sûr.
Quand un policier nous voit, je ne crois pas qu'il pense vraiment qu'il a affaire à des mangeurs de Blancs aux yeux injectés de sang [ rires]. Lorsque Yann Moix a fait son hiatus sur la BAN, ce n'était pas très différent de la manière dont les renseignements généraux procèdent. J'ai d'ailleurs l'impression que ses sources proviennent des renseignements généraux.

Cela vous étonne-t-il que cette attaque vienne de Yann Moix ?
Non ça ne m'étonne pas car le racisme le plus pervers est celui que l'on ne voit pas venir. Le racisme qui s'exprime de manière incolore, inodore. Comme le mot nègre en littérature : il est là, il empoisonne la langue française, de manière à figer une réalité qui met le Noir à sa place. Yann Moix ne fait pas exception. Souvent ces autoproclamés « bien-pensants » sont les plus dangereux. Malcolm X disait : mieux vaut avoir affaire au loup plutôt qu'au renard, parce que le loup te dit qu'il va te manger alors que le renard fait semblant d'être ton ami. Nous ne disons pas que Yann Moix est un raciste ou un négrophobe. Nous disons qu'il n'y a aucune raison pour que Yann Moix ne soit pas un négrophobe qui s'ignore puisqu'il est né dans un système viscéralement négrophobe et qu'il a bénéficié gracieusement de ce système.

Le mot « négrophobie » crée un malaise. Il suffit de constater comment le Noir est nommé dans l'espace médiatique : on préfère l'appeler « black » que noir.

Plus généralement, pourquoi vous diabolise-t-on ?
Je pense que, au-delà de nos luttes antiracistes, nous sommes un groupe de lutte décoloniale. Notre vocation, c'est celle-ci. Pour comprendre pourquoi nous sommes désignés en tant que groupe violent sans preuve, il faut remonter à tout ce cheminement colonial et esclavagiste. Il faut savoir que l'on a systématiquement diabolisé le Noir à chaque fois qu'il a tenté de s'organiser pour obtenir justice. Ça a commencé par les Noirs qui ont tenté de se libérer de l'esclavage, les Nègres Marrons. Les Noirs eux-mêmes étaient effrayés par les Nègres Marrons, et ne les suivaient pas. Pendant la colonisation, pareil : l'image du Noir a été associée au mal dès que celui-ci se rebellait : on l'a vu avec Lumumba qui était souvent comparé au Diable. On a aussi constaté ce phénomène avec les Black Panthers : plutôt que d'essayer de comprendre le message politique, le fait de voir des Noirs armés a engendré des fantasmes écœurants. Je pense que lorsque la Brigade anti-négrophobie intervient, on associe toutes ses revendications à une imagerie violente, extrémiste, radicale. Du fait sans doute de cette culture négrophobe que je viens d'évoquer.

Suite aux diverses agressions de la police dont la BAN a été victime, vous avez déposé plainte. Que s'est-il passé ?
Un non-lieu a été prononcé quant à notre plainte déposée en 2011. J'ai demandé à être poursuivi par la justice lorsque j'ai été convoqué pour un rappel à la loi, ce qu'elle n'a pas fait. Et quand nous sommes interpellés, aucune plainte n'est déposée.

Vos tenues, qui rappellent peu ou prou les Black Panthers, sont peut-être à l'origine des craintes que vous inspirez ?
Je pense que c'est autre chose. Nous l'avons vu lors de notre première expédition au jardin du Luxembourg. Au-delà de notre apparence et du port de nos habits noirs, c'est le mot en lui-même, « négrophobie », qui pose problème – associé à celui de « Brigade ». Cela réveille crée un malaise, auquel la France n'est pas prêt à faire face. D'où ces mensonges. Il suffit de constater comment le Noir est nommé dans l'espace médiatique : on préfère l'appeler « black » que noir. Il y a une sorte de refoulement : pourquoi emprunter un mot anglais pour désigner le Noir ?

En effet. Qu'est-ce que cela signifie, selon vous ?
Cela veut dire que quelque chose n'est pas réglé psychologiquement parlant. Nous avons commis le pire crime que l'on puisse commettre en osant définir ce racisme qui nous frappait : la négrophobie. Nous pensons que l'État français est hypocrite quand il se targue de combattre le racisme et d'être la patrie des Droits de l'homme. Il n'a jamais établi un diagnostic des différentes composantes du racisme, puisque le racisme ne frappe pas de la même manière un Arabe, un Chinois et un Noir. Si dans le fond il y a des similitudes, dans la forme il existe des mécanismes différents. Nous avons dessiné les contours du racisme qui touche plus spécifiquement les Noirs, puisqu'il existe une histoire particulière entre la France et les Noirs, entre l'Occident et les Noirs.

Photo © NnoMan

Quels sont vos moyens d'action ?
Nos moyens d'action, c'est avant tout l'éducation. Mais il ne faut pas perdre de vue que la force de la propagande est une question de moyens et de structures, de capacité à diffuser l'idéologie de manière industrielle. Nous espérons que, à force d'agir, nous allons réveiller des vocations, pour se confronter à un système aussi injuste. Il faut les amener à réfléchir autrement. Nos moyens d'action sont modestes.

Quels sont les autres moyens dont vous disposez pour marquer l'opinion publique ?
Nous avons écrit un livre, qui s'appelle Autopsie de la négrophobie. Il permet de décrypter. Notre message principal, c'est de lire le racisme entre les lignes. Il ne faut jamais s'intéresser uniquement à ce que l'on voit. Car alors, on finit par croire que le pays des Droits de l'homme est réellement le pays des Droits de l'homme, que la BAN est violente, extrémiste. En revanche, si on lit entre les lignes, on se rendra compte qu'il s'agit de propagande, laquelle fonctionne exactement comme la publicité : c'est la répétition d'un message qui conditionne les réflexes. Nous voulons essayer d'encourager les gens à résister.

Que répondez-vous à ceux qui taxent la BAN de racisme antiblanc ?
Je ne vais pas rentrer dans la polémique du racisme antiblanc. Dans l'état de mes connaissances, nous en sommes arrivés au constat que nous ne pouvons pas accéder à la justice avec la haine comme moteur. Le Blanc n'est pas le problème – c'est l'injustice le problème. Par exemple, la pollution de la planète est d'une injustice phénoménale. Des gens profitent de cette pollution pour s'enrichir. Mais l'ensemble des peuples en crève. Lorsque des systèmes parlent de cette injustice, on les dénonce sans aucun état d'âme.

En tous les cas, pour nous, une chose est sûre : on ne peut pas combattre avec l'esprit de revanche. Lorsqu'on fait de la psychanalyse, il faut d'abord faire sa propre psychanalyse. Avant de mener ce genre de combat, il faut se mettre au clair avec soi-même. La première des décolonisations est intérieure.