Culture

On a demandé à des experts si les Français étaient vraiment « moins racistes »

La France d'Hollande se gargarise d'être « plus tolérante » – en réalité, c'est plus compliqué.

par Patrick Randall
27 Mai 2016, 5:00am

Toutes les illustrations sont de Félix Kerjean.

Une petite lueur d'espoir est sortie des machines à sonder de l'Insee plus tôt ce mois-ci : les Français seraient « moins racistes » qu'avant. C'est en tout cas ce qu'affirme le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, publié le 2 mai dernier. « Depuis la récente vague d'attentats, et malgré les discours de certaines personnalités publiques, la société française valorise l'acceptation de l'autre », suggère le rapport, qui s'appuie sur des données récoltées par l'Insee du 4 au 11 janvier 2016 auprès de 1 015 personnes.

Cette étude produit chaque année un « indice longitudinal de tolérance », qui synthétise 69 séries de questions telles que « diriez-vous que vous êtes plutôt raciste, pas très raciste, un peu raciste ou pas raciste ? », ou « pensez-vous qu'une lutte vigoureuse est nécessaire contre le racisme, l'antisémitisme ou les préjugés envers les musulmans ? » Sur l'année 2015, cet indice est de 64, un nombre qui, vu comme ça, ne veut pas dire grand-chose. Mais ce score marque une progression claire après quatre années déprimantes de baisse consécutive et une stabilisation en 2014. Il s'agit même de la deuxième année la plus tolérante en France depuis que ces sondages ont commencé, en 1990.

Avant de se réjouir et d'aller crier comme le fait François Hollande, que « ça va mieux », il faut toutefois noter deux points. En parallèle de l'apparente montée de la tolérance des Français, les faits antimusulmans ont plus que triplé : +223 % en 2015. De même, les actes racistes plus généraux ont augmenté de 17,5 % la même année.

Après l'année 2015 que l'on connaît, on aurait pu s'attendre à une montée en flèche de l'intolérance et du renfermement sur soi, mais, invraisemblablement, c'est l'inverse qui s'est produit. Pour comprendre pourquoi les Français ne se sont pas tous barricadés chez avec assez de cassoulet pour finir leurs jours seuls, en paix, j'ai demandé à quatre experts ès racisme si les résultats de ce sondage reflétaient la réalité, s'il était possible de mesurer le racisme d'un peuple et si cette lueur d'espoir survivrait à l'année électorale 2017.

Marie Peretti-Ndiaye, docteure en sociologie au Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologie
« Cette montée de la tolérance doit être nuancée et relativisée. On est finalement au même niveau qu'en 2005. Elle va également de pair avec une montée importante des actes racistes, et particulièrement antimusulmans : 223 % de plus en 2015. Au niveau sociohistorique, cette augmentation de la tolérance n'est pas très convaincante si on la situe dans une histoire un peu plus longue, et pas seulement sur un an. Il faut donc aller voir d'autres pistes de réflexion, telles que les pistes sociopolitiques. Là, on peut invoquer plusieurs ensembles de phénomènes corrélés à cette montée de la tolérance : d'un côté, une réaction républicaine aux attentats, avec les mobilisations et initiatives citoyennes, et d'un autre côté l'action publique contre le racisme, avec notamment François Hollande qui déclare en 2014 que la lutte contre le racisme sera "une grande cause nationale".

On peut adresser plusieurs critiques à ce sondage. Comme le pointent les deux chercheurs Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, qui ont travaillé dessus, il faut rappeler le poids du Service d'information du gouvernement (SIG). La CNCDH a beau être une commission indépendante du gouvernement, les sondages sur lesquels ils s'appuient sont des sondages commandés par le SIG, qui intervient donc dans la construction des données. Il y a des intérêts politiques, comme dans tous les sondages.

Puis, on peut se demander quels sont les effets des catégories identitaires, autrement dit, quels sont les effets produits sur un interviewé quand vous lui demandez de se prononcer sur les Juifs, les Musulmans, les Maghrébins, les Noirs... Sachant que ces catégories ne sont pas définies, cela implique un flou. Par exemple, pour moi, un Juif ne sera pas forcément la même chose que pour quelqu'un d'autre. Peut-être que pour certains, un Juif est quelqu'un avec des signes religieux très visibles, tandis que d'autres considèrent que certains noms déterminent cette assignation, indépendamment des marqueurs religieux.

Il y a ensuite la question du "biais d'acquiescement", le fait que la plupart des interviewés veulent faire plaisir à ceux qui posent les questions. Ils auront tendance à donner des réponses plutôt positives. Avec la structure de ce questionnaire, ça passe de questions très générales à des questions plus abruptes, ce qui peut renforcer ce biais d'acquiescement. »

*Marie est l'auteure du livre « Le Racisme en Corse. Quotidienneté, spécificité, exemplarité »aux éditions Albiana.

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Nonna Mayer, politologue, co-auteure du rapport sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme
« Les attentats ont eu un impact, bien sûr. On note dans le même sondage une demande quasi unanime d'ordre et de sécurité, un soutien à l'état d'urgence. Mais il ne s'est pas traduit par un rejet des minorités qui font la France. Les psychologues notent que l'anxiété que suscite ce type d'événement remet aussi en cause les certitudes, les réflexes acquis. Ensuite la réaction aux événements dépend de la manière dont ils sont cadrés par les élites, les médias, les institutions. Après les attentats de janvier, le gouvernement et les grands partis ont appelé à des marches républicaines, sous le signe de la solidarité avec les victimes et de la mobilisation contre l'intolérance. Tandis qu'après le 13 novembre, le message dominant était que nul n'est à l'abri, au spectacle, au café, au stade, qu'il fallait faire face tous ensemble. Il y a aussi une évolution des opinions à droite. C'est chez les sympathisants des partis de droite et du centre que la baisse de la tolérance avait été la plus forte entre 2009 et 2013, c'est chez eux qu'elle a le plus remonté depuis. C'est aussi chez eux aussi qu'on voit, depuis 2014, une chute de la popularité de Nicolas Sarkozy au profit de celle d'Alain Juppé, jugé plus rassembleur et clairement anti-FN.

En 2017, on va avoir des discours extrêmement surprenants. Par exemple, le Front National a compris qu'il pouvait gagner des voix auprès des immigrés, notamment musulmans.

Les opinions recueillies dans un sondage dépendent des questions posées, du choix de réponses proposées, du moment où le sondage est fait. À un jour près, tout peut bouger. Mais l'indice longitudinal de tolérance est un instrument de mesure robuste et permettant les comparaisons dans le temps. Et ça fait trois années consécutives que cet indice remonte, que l'acceptation de toutes les minorités, y compris les musulmans, progresse, et ce dans toutes les catégories de la population.

En 2017, tout dépendra du contexte économique et politique au moment de l'élection, des candidats en présence, de leur campagne. Une chose est sûre, le retour à la ligne "Buisson", de proximité, voire de surenchère sur les thèmes du FN à droite, ainsi qu'une conception agressive de la laïcité à gauche, bref, tout ce qui divise au lieu de rassembler, ne pourrait que favoriser la remontée de l'intolérance. »

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Michel Wieviorka, directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, auteur de Le Séisme, Marine Le Pen Présidente
« Après les attentats de janvier 2015, le positionnement des Français vis-à-vis de l'Islam était parfois très méfiant, parce qu'on entendait ici ou là que des Musulmans "comprenaient" ou ne voulaient pas faire la minute de silence dans les écoles... Une partie de la population musulmane ne se sentait pas tout à fait en phase avec le reste de l'opinion. Puis est arrivé le 13 novembre, et là les gens sont tués de manière indistincte. Plus aucune parole musulmane ne défendait le moins du monde ce qui venait de se passer. Le monde musulman s'est senti beaucoup moins soupçonné, beaucoup plus à l'aise.

C'est plus ou moins la même chose avec le monde juif et l'antisémitisme. On a appris que beaucoup de Juifs quittaient la France – 8 000 l'an dernier, quatre ou cinq fois plus que les chiffres habituels – parce qu'ils se sentaient persécutés. Brusquement, l'opinion publique a compris que l'antisémitisme est un crime, une menace insupportable, et pas une opinion.

Néanmoins, cela n'empêche pas la radicalisation des préjugés : par exemple, il y a récemment eu toute une série de personnalités qui, chacune à leur façon, ont relancé le débat sur le foulard islamique en des termes sectaires. Elisabeth Badinter a dit qu'il fallait boycotter les entreprises qui commercialisent des vêtements islamiques. Laurence Rossignol a comparé les filles qui portent le voile islamique à des " Nègres" favorables à l'esclavage. Le premier ministre a dit qu'il fallait interdire le voile islamique à l'université. Plantu a fait un dessin dans Le Monde pour montrer côte à côte une femme vêtue du foulard et une autre vêtue d'une ceinture d'explosif, pour dire que c'est la même chose...

En 2017, on va avoir des discours extrêmement surprenants. Par exemple, le Front National a compris qu'il pouvait gagner des voix auprès des immigrés, notamment musulmans. Donc son discours ne devrait pas être anti-Islam. De la même façon, le FN, qui a été très antisémite, fait désormais très attention. Le FN se dit aussi qu'une partie de l'électorat juif, par haine de l'Islam et des immigrés, pourrait voter pour eux, et qu'il faut donc les ménager. C'est ce que j'explique dans Le Séisme : le premier personnage que reçoit Marine Le Pen une fois présidente en 2017, c'est Netanyahu. »

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Alexandra Poli, chargée de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique
« Le constat d'une plus grande tolérance des Français est évidemment rassurant au premier abord, mais demeure un résultat global. Plus on rentre dans le détail, plus on s'aperçoit que le sondage est fait de contrastes majeurs, d'une population à une autre. Ces résultats portent à mes yeux une dimension paradoxale si on les met en regard avec d'autres chiffres, tels que ceux du ministère de l'Intérieur sur les faits délictueux à caractères racistes, antisémites et antimusulmans. Ceux-ci enregistrent une hausse très importante, notamment les actes antimusulmans. Cette tolérance ne concerne donc pas tout le monde et n'empêche pas l'augmentation du passage à l'acte.

En plus, le terme de tolérance inclut quand même une sorte de retenue dans la conception des conditions du vivre ensemble. La tolérance renvoie à l'idée de supporter. Par ailleurs, quel est le périmètre de cette tolérance ? À quel moment devient-on légitimement intolérant ? Pour refléter la réalité d'une tolérance dans la société française, il faut aussi aller voir dans les pratiques ordinaires, les pratiques au quotidien, comment elles s'orchestrent dans le réel.

Il faut donc rester prudent vis-à-vis de ce constat d'une "montée de la tolérance", et notamment dans sa lecture en lien avec les attentats dont la France a, entre autres, été la scène. Si on suit l'idée d'une tolérance grandissante, il faut sans doute y voir un lien avec la compréhension des phénomènes que sont les attentats dans les sociétés dans lesquelles on vit aujourd'hui. Puis, l'actualité au quotidien montre que les attentats frappent ici et ailleurs. Dans ces phénomènes, de par leur ampleur, l'ici et l'ailleurs se mêlent et nous concernent toutes et tous. Il y a un appel à une conscience globale, à une approche plus globale de ces événements.

Les élections de 2017 vont être un test par rapport à cette montée de la tolérance. Elles vont sans doute montrer comment les discours des représentants politiques vont faire jouer cette carte de la tolérance, ou au contraire, de l'intolérance. Il ne faudra pas tomber dans le piège de la mise en opposition de la société auquel certains voudront nous faire croire, entre un groupe qui serait "les Français" et d'autres groupes qui représenteraient l'altérité. »

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