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J’ai été cobaye pour des expériences sur le LSD

Dans les années 1950, les médecins, infirmiers et patients d'un hôpital psychiatrique du Canada étaient défoncés en permanence.

par Geraldine Malone; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
08 Avril 2016, 5:00am

Par un bel après-midi d'été, Kay Parley a enfilé une belle robe vichy cousue par ses soins, avant de se rendre dans une petite maison à Weyburn, en Saskatchewan, au Canada, où elle a pris du LSD pour la première fois de sa vie.

Nous sommes alors au début des années 1950, et Parley est infirmière à l'hôpital psychiatrique de Souris Valley – plus connu sous le nom d'hôpital psychiatrique de Weyburn – où ont lieu des recherches importantes sur le diéthylamide de l'acide lysergique. Elle s'apprête à y retrouver Francis Huxley, anthropologue et neveu de l'auteur Aldous Huxley (qui a relaté ses expériences sous mescaline dans Les Portes de la perception).

« Si Francis pense que je peux supporter le LSD, alors tout va bien se passer », a écrit Parley dans son livre Inside « The Mental ». « Je discutais avec Francis, quand soudain, la lampe qui se trouvait derrière lui a commencé à émettre une lumière aussi puissante que celle du soleil ».

L'expérience de Parley est très singulière. Avant de devenir infirmière, elle avait été internée dans cet hôpital – on la croyait schizophrène, elle était en fait maniaco-dépressive. Elle était loin d'être le seul membre de sa famille à vivre dans ce grand bâtiment en briques – son grand-père, paranoïaque, y avait passé quelque temps, et son père y a été interné pour plusieurs décennies alors qu'elle n'avait que six ans.

Aujourd'hui âgée de 93 ans, elle se souvient d'une époque où il n'y avait pas autant de paperasse autour de la psychiatrie et où les traitements étaient créatifs, et voit les stigmates qui se sont développés autour du traitement LSD comme les facteurs d'une opportunité manquée. Alors que les chercheurs et les institutions ont commencé une nouvelle fois à explorer les effets de ce psychotrope, Parley déclare qu'il est important que le Canada montre la voie.

« Le LSD a ouvert la porte du monde des malades mentaux », a-t-elle expliqué à VICE. « Nous avons exploré des territoires importants et la plupart des infirmières se montraient très positives quant à l'utilisation du LSD. »

L'hôpital de Weyburn a ouvert ses portes en 1921, au bord de la rivière Souris au sud-est de la Saskatchewan. Le grand-père et le père de Parley ont intégré l'hôpital à une époque où le traitement des maladies mentales était institutionnalisé et des rumeurs circulaient concernant les mauvaises conditions de vie des patients. La maladie mentale n'était pas encore bien comprise, même quelques années plus tard, lorsque Parley fut elle-même internée à l'hôpital.

« Je ne peux pas prétendre que j'ai adoré l'hôpital psychiatrique », a-t-elle écrit. « C'était bondé, bruyant, puant, miteux. C'était beaucoup trop autoritaire et de nombreuses personnes se comportaient de façon menaçante ou stupide. »

Les traitements les plus courants à l'époque étaient l'insulinothérapie – les médecins pensaient « redémarrer » les patients grâce à des overdoses d'insuline – et l'hydrothérapie, qui consistait à plonger les patients hyperactifs dans un bain chaud et les patients léthargiques dans un bain froid. Les électrochocs étaient également monnaie courante.

Heureusement, Parley avait certaines libertés et écrivait dans le journal de l'hôpital (car oui, l'hôpital publiait un journal). Sept ans après sa sortie, Parley a réintégré l'hôpital – en tant qu'infirmière cette fois-ci –, qui était devenu méconnaissable entre temps.

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Une photo récente de Kay Parley. Photo : Judith Silverthome

« L'hôpital respirait la vie », a-t-elle rédigé. « L'atmosphère était plus chaleureuse, plus détendue. »

Le LSD a été synthétisé pour la première fois en 1938 par le chimiste suisse Albert Hoffman. Ses effets psychédéliques ont été découverts cinq ans après, après qu'Hoffman ait pris de la drogue accidentellement. À la fin des années 1950, le LSD fut présenté comme un traitement psychiatrique et a ouvert la voie à d'autres hôpitaux. La province était l'endroit idéal pour le LSD, selon Erika Dyck, Chaire de recherche du Canada en histoire de la médecine. Tommy Douglas et la Fédération du Commonwealth coopératif (FCC) avaient un mandat pour réformer le système de santé, dont celui de la santé mentale.

« Avant cela, les hôpitaux psychiatriques n'étaient pas vraiment perçus comme des espaces thérapeutiques, mais plutôt comme des espaces carcéraux – d'aucuns diront que c'était une variation de la prison », a déclaré Dyck à VICE. « Mais ils mettaient de plus en plus d'énergie là-dedans, ils employaient de plus en plus de monde – des physiciens, des médecins à qui ils faisaient suivre de vraies formations. Ils cherchaient des personnes capables de mener des expérimentations qui mèneraient à des changements complets. »

Le psychiatre britannique Humphry Osmond dirigeait les opérations. C'est Osmond et Huxley qui ont trouvé le terme « psychédélique » en 1956 pour décrire le trip sous LSD. Osmond avait fait des recherches sur la mescaline et voulait voir quelles portes ouvrirait le LSD.

« Cette province a beaucoup investi dans la recherche, elle a donné aux chercheurs la liberté de faire ces explorations », dépare Dyck. « Avec le recul, nous pouvons remettre en question le côté éthique, mais ils pensaient sûrement faire partie de changements progressifs. »

En 1957, la Société américaine de psychiatrie a donné à l'hôpital de Weyburn un prix pour ses réussites, et Parley a eu l'impression « d'avoir le vent en poupe ». « Le Saskatchewan était dans le peloton de tête dans ce domaine et le monde entier suivait les avancées », a-t-elle poursuivi dans son livre.

La recherche sur le LSD avait initialement pour but de trouver la cause et le traitement de la schizophrénie, bien que les patients schizophrènes ne recevaient pas de dosage. Ce sont les médecins et les infirmières qui prenaient eux-mêmes la drogue pour avoir un aperçu des hallucinations vécues par les patients, ce qui leur permettrait peut-être d'avoir plus d'empathie et de trouver une cure.

« Laisser l'équipe du Weyburn expérimenter les hallucinations leur permettait de développer une meilleure compréhension de ce que vivaient leurs patients », m'a confié Parley. « Le fait qu'une personne "saine" puisse tomber aussi facilement dans un monde de perception déformé nous a ouvert les yeux. En tant qu'ancienne patiente, j'ai senti que je pouvais enfin partager mes expériences avec des gens qui me comprenaient. »

Il y avait aussi des effets encourageants sur les patients atteints de paranoïa ou d'addictions. Souvent, le boulot de Parley était de s'asseoir avec eux, d'assurer leur confort et de les garder en sécurité pendant qu'ils trippaient.

Parley déclare que le LSD n'a pas eu d'impact sur sa maniaco-dépression, mais que ça l'a tout de même changée. « Cela m'a donné une nouvelle image de moi-même », a-t-elle décrit. « Je me sentais beaucoup plus forte. C'était une révélation ». Mais les recherches sur le LSD n'ont pas duré longtemps.

Pendant ce temps aux États-Unis (et au Canada), la CIA menait des expériences immorales sur des sujets inconnus, dans le cadre du projet MKUltra. Le LSD fut aussi repris par la contre-culture des années 1960. Cette migration du LSD des hôpitaux dans les rues a mené à des restrictions, puis, en 1968, la substance est devenue illégale au Canada. La Convention sur les substances psychotropes de 1971 a mis fin aux recherches sur le LSD à travers le monde.

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Le terrain de l'Hôpital psychiatrique de Weyburn. Photo via l'utilisateur Flickr BriYYZ

Pour une femme qui a passé sa neuvième décennie à Régina, capitale de la Saskatchewan, Parley a vu beaucoup de LSD.

« Le LSD a été une aubaine pour moi, je ne peux pas m'empêcher de me sentir reconnaissante envers cette drogue », a-t-elle écrit. « Pendant un temps, quelques personnes audacieuses ont trouvé un moyen de s'élargir l'esprit. Étaient-ils fous ? Qui sait ? La véritable question est : Était-ce judicieux d'y mettre fin ? »

Beaucoup de chercheurs se posent la même question. Dyck a fait des recherches approfondies sur les débuts du LSD et suit de près tout nouveau développement. Dans un article récemment publié par le Canadian Medical Association Journal, Dyck prétend que le LSD pourrait jouer un rôle pour nos populations vieillissantes.

« L'avenir des psychotropes peut être vraiment différent », a expliqué Dyck. « Pas parce que la science des psychotropes a forcément changé ce que l'on sait d'eux, mais je pense que le contexte dans lequel nous pouvons les consommer a beaucoup changé ».

Les effets psychothérapeutiques du LSD pourraient jouer un rôle crucial dans les soins palliatifs. Selon Dyck, cela n'apportera pas de traitements et ne réduira pas la douleur, mais aidera les gens à accepter la mort : « Je pense que l'on peut soigner d'une manière différente, plus holistique et pas seulement biomédicale. »

« Certains débats autour des soins palliatifs montrent que l'usage du LSD ou d'autres psychotropes dans ce contexte a surtout à voir avec l'angoisse de la mort – ce n'est ni un soulagement de la douleur, ni une forme spécifique d'intervention thérapeutique traditionnelle. »

Cela pourrait aussi jouer un rôle important dans les maladies mentales difficiles à traiter comme l'angoisse et la dépression. D'après Dyck, Santé Canada a donné son accord l'année dernière pour des études sur la psilocybine, l'ingrédient psychoactif dans les champignons, en particulier pour traiter les troubles de stress post-traumatiques.

« Ils pourraient sortir d'eux-mêmes et regarder, au lieu de subir, a estimé Dyck. D'un côté c'est une idée psychothérapeutique vraiment classique, quelque chose que l'on veut réussir à accomplir, mais ils pensent pouvoir mettre cela en place en l'espace de quelques heures. »

Elle est aussi optimiste quant à l'avancée des outils de recherche comme les techniques d'imagerie médicale avancées, qui permettent aux chercheurs de voir comment le cerveau fonctionne pendant une expérience d'altération de l'esprit.

Dyck déclare que depuis qu'une étude de 2007 du neuropsychopharmacologue David Nutton a démontré que l'alcool et le tabac étaient plus dangereux que les psychotropes, il y a eu un véritable engouement dans le monde scientifique. Beaucoup de ces études se fondent toujours sur les recherches de Weyburn, même si l'hôpital a été démoli en 2009. Mais la Saskatchewan, où est né le mot psychédélique, pourrait-elle de nouveau être le leader de la recherche sur le LSD ?

« Je n'en ai vraiment aucune idée », a conclu Dyck.


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