Toutes les photos sont de l'auteur.

En salle d’opération avec un thanatopracteur

Alexandre, 27 ans, passe ses journées à sillonner la France périphérique pour préparer des corps à leur dernier voyage.

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31 Août 2016, 5:00am

Toutes les photos sont de l'auteur.

Sans bruit, Alexandre s'agite autour du cadavre. Il le soulève, le tourne et le retourne. Quand il manipule un scalpel, ces gestes sont précis et calculés. Loin d'être un assassin, il est thanatopracteur – ce qui signifie que son métier consiste à préparer les morts pour les enterrements. « Je rends beau des gens que je ne connais pas », explique-t-il avec un peu plus de poésie. Avec sa coupe soignée, sa chemise impeccablement repassée et sa tête de gendre idéal, on l'imagine plus sur les bancs d'une école de commerce que dans un crématorium.

Même s'il est plus médiatisé que par le passé, le métier de thanatopracteur reste mal connu. Pour beaucoup, le quotidien des personnes qui l'exercent ressemble à l'intégrale de la série Six Feet Under. Dans les faits, c'est un peu différent. « La thanatopraxie a commencé à être pratiquée en France dans les années 1960-1970, explique Alexandre. « C'est la création de l'Institut Français de Thanatopraxie, en 1963, qui marque le début du métier en France ». Jacques Marette, à la tête d'une entreprise de pompes funèbres, crée la discipline et fonde la première école de thanatopraxie. Avec la naissance de l'institut et donc du diplôme qui lui est associé, la thanatopraxie se dote d'une institution qui lui donne une véritable légitimité : elle devient une technique à part entière, enseignée et constamment améliorée.

Car même si des rituels de conservation des corps existent dans toutes les sociétés, ils sont très marginaux au France au début des années 1950. Si les cérémonies funéraires ont une réelle importance, la présentation du corps des défunts demeure secondaire. En réalité, Marette va inventer une nouvelle science, dont l'objectif est de présenter le défunt dans les meilleures conditions jusqu'aux obsèques.

Un corps avant un soin

Généralement, cela implique d'éviter que le corps se détériore – soit en le plaçant sur une surface réfrigérante, soit en « envahissant » le système vasculaire d'un composé chimique formolé – puis de l'habiller, le maquiller et le coiffer. Au contraire de l'embaumement, la thanatopraxie n'est pas une pratique permanente, mais temporaire. « Un soin permanent, c'est du pipeau ! » s'exclame Alexandre. « Dans des cas très rares, j'ai des demandes d'expatriation du corps ou un délai excessivement long avant les obsèques, mais c'est très complexe. Ou alors, il faudrait éviscérer – sauf que c'est interdit pour préserver l'intégrité des défunts ». Un soin classique permet de conserver le corps pendant une grosse semaine, mais pas plus.

L'image que se font la plupart des gens d'un soin thanatopraxique ne doit pas être particulièrement réjouissante. On s'attend à une odeur infecte, doublée d'une nuée de mouches en train de flotter au-dessus d'un cadavre en putréfaction. Dans les faits, c'est tout à fait supportable. Même si sa salle de travail n'est pas magnifique, elle n'est pas non plus déprimante : on est loin de l'image du gothique flippant qui opère dans un sous-sol humide. « C'est un cas peu ordinaire », commente-t-il en voyant l'état du corps. La défunte a une partie de la jambe nécrosée ; elle est morte d'un cancer. Après la toilette, Alexandre utilise un mélange à base de formol qui permet d'arrêter le processus de décomposition. Il ne soigne rien, mais évite que ça empire – tout en stoppant les odeurs.


Il plante une sorte de tige dans l'abdomen de la morte et pratique une incision au niveau de la gorge, où il extériorise une artère puis y insère une canule. Alexandre branche ensuite une pompe qui va à la fois injecter le liquide de conservation et retirer un mélange de sang, de liquide biologique et de liquide formolé. Ce circuit fermé va fonctionner pendant 20 à 30 minutes. « Le métier est de plus en plus difficile », me confie-t-il en s'activant. Il est chef d'entreprise et fait travailler une autre thanatopractrice (et compte en embaucher un ou deux dans les mois à venir). Il travaille sept jours sur sept, commence souvent tôt – il lui est arrivé d'être à 7 heures dans un crématorium– et finit tard. « C'est le genre de boulot où tu emmènes ta femme le dimanche avec toi pour passer un peu de temps avec elle », théorise-t-il. Cette année, il a pris son premier dimanche de repos le 29 mai – le jour de son anniversaire.

Bien sûr, on pourrait croire à un problème managérial – mais la thanatopraxiste qu'emploie Alexandre travaille six jours sur sept. « Le vrai problème, c'est qu'on ne déconnecte jamais. Si je prends une après-midi, je sais qu'on peut m'appeler à tout moment pour faire un soin. J'ai toujours mon portable et mes valises toutes faites dans la voiture », poursuit-il. Alexandre n'a pas d'obligation de soins, mais, à l'entendre, il semble comme investi d'une mission. « C'est normal, pour les défunts comme pour les familles. Tu t'imagines, toi, attendre deux jours pour voir ton père parce que le thanatopracteur veut prendre des vacances ? » Effectivement, non. « On me dit souvent que mes "patients" peuvent attendre. Mais généralement, les familles ne peuvent pas voir leur proche avant que je sois intervenu. »

Tandis que la pompe continue à drainer, Alexandre passe à la prochaine étape. Il nettoie consciemment le visage de la défunte. « C'est sur les détails qu'on voit la différence. » À grand renfort de cotons, il bouche les différents orifices du cadavre pour éviter tout écoulement imprévu. Puis il coud la bouche pour que rien ne bouge.

« J'ai toujours peur de faire un mauvais soin. Nous n'avons pas le droit à l'erreur et nous n'avons qu'un seul essai ». Une nécessité éthique mais aussi économique : une erreur peut lui faire perdre un client. La thanatopraxie n'a rien d'obligatoire et ce sont les pompes funèbres qui les vendent aux familles – « même si certaines pompes funèbres commencent à inclure systématiquement les soins dans leurs prestations ». Les plus grandes embauchent des thanatopracteurs à plein-temps, mais la plupart externalisent ce service. Ils font appel à des thanatopracteurs indépendants ou à l'énorme entreprise Hygéco, qui employait 170 thanatopracteurs en 2013 (sachant qu'environ 500 thanatopracteurs seraient actifs en France, selon Alexandre).

« Dans certaines villes, la concurrence est rude ». Hygéco, qui propose des soins à 110 euros (contre une moyenne de 170 euros chez les indépendants), a même été traîné en justice par le syndicat des thanatopracteurs indépendants, qui l'accusait de casser les prix. « Ici, c'est plutôt l'inverse », nuance Alexandre en terminant son soin. L'entreprise qu'il dirige opère sur plusieurs départements dans l'ouest de la France et fait face à une demande croissante. « Les soins thanatopraxiques, assez répandus en ville, connaissent un véritable essor en campagne. Du coup on manque de monde. »

Le thanatopracteur s'occupe aussi d'habiller le corps.

« La question de la formation est aussi importante, grommelle-t-il. L'école pratique un numerus clausus et limite le nombre de diplômés chaque année. » La formation dure deux ans et se fait en deux parties : quelques mois de théorie et quelques mois de pratique. « Pendant longtemps, on payait le thanatopracteur qui nous formait ». Comme Alexandre n'a pas eu à payer, il n'a pas demandé d'argent à son ancienne apprentie. Mais le problème, c'est que le numerus clausus se fait à partir des épreuves théoriques. Il est donc rare qu'un étudiant ne décroche pas son examen pratique, même s'il a des lacunes. « Cette formation est longue et les thanatopracteurs formés ne sont pas toujours à la hauteur... »

Le temps de notre discussion, Alexandre a fini son job. La défunte est habillée et maquillée. Il place le corps dans le cercueil avant de passer un dernier coup de peigne dans les cheveux de la défunte. Il vérifie une dernière fois que tout est parfait puis sourit, fier de son travail. En l'espace de cinq minutes, le visage de sa patiente s'est transformé. Elle semble en paix. Grâce à Alexandre, elle gardera cette allure jusqu'à son enterrement, qui se tiendra dans quelques jours.

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