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Grandir en France

Grandir dans le nord de la France

Ma vie d'adolescent dans la région ouvrière la plus moquée de l'Hexagone.

par Kevin Jeffries
29 Avril 2016, 5:00am

Je suis né une soirée de juillet 1989 à Lesquin – une commune de 7 000 habitants située dans le Nord-Pas-de-Calais. Bébé de quatre kilos et demi, mes parents décidèrent sans attendre de me nommer Kevin – prénom dont la popularité explosa au cours des années 1980, sans doute sous l'influence des séries américaines et des boys bands décérébrés. En 1989, donc, alors que le mur de Berlin vacille de toutes parts, 12 170 Kevin voient le jour dans le pays.

De nombreux bambins naissent potelés avant de s'affiner rapidement, au fil de la croissance. Pas moi. Ma gourmandise m'en empêchait. Ma mère également – elle bossait pour l'entreprise de confiserie La Pie qui Chante, à l'origine des Mi-cho-ko. Mon frère n'hésitera jamais à insister sur ce qui s'est révélé être le complexe de mon enfance. J'ai même hérité du surnom de « bulldog » à cause d'une photo sur laquelle j'apparais avec des joues charnues et une moue blasée.

Malgré cela, mes premières années d'existence se déroulèrent normalement – quelques railleries ici et là, mais rien de bien méchant quand on est encore à l'école primaire. Ma passion pour le sport et mon sérieux en classe me rendaient légitime aux yeux de mes camarades. Sauf que tout a changé quand j'ai débarqué dans mon collège – qui ressemblait bien plus à un sanctuaire de la moquerie qu'à un temple de l'éducation.

Mes exploits footballistiques couplés à ma crête inspirée par David Beckham indifféraient la gente féminine – qui s'intéressait surtout aux ersatz du frontman de Kyo, des mecs aux cheveux décoiffés et aux colliers prétendument fabriqués en Afrique. Du côté masculin, la violence des propos à mon encontre dépassait parfois l'entendement. Certains congénères n'hésitaient d'ailleurs pas à coupler leurs insultes avec des cailloux lancés sur mon passage.

L'âge bête porte bien son nom, et pour cause. Même en surpoids et raillé, il m'arrivait de me moquer de certains élèves, de la plaisanterie au sujet d'une paire de lunettes à la présence dans une classe SEGPA. À cet âge-là, le groupe prime sur l'individu. Il faut savoir se montrer à son avantage devant ses copains du moment et faire preuve de ce qui semble être du caractère en participant au déferlement de violence verbale. Ces conditions sont nécessaires pour être accepté au sein d'une petite communauté de branleurs. C'est d'ailleurs ce qui m'a permis de m'en sortir sans trop de dommage.

En effet, lorsque j'étais la proie de kids déterminés à m'en foutre plein la gueule, mes amis attestaient leur solidarité et montaient en première ligne pour me défendre – bien plus que les pions, dépassés par la bêtise adolescente, et mes professeurs et mes parents, qui n'étaient pas au courant. C'est donc en partie grâce à ma propre méchanceté que j'ai pu supporter un peu mieux celle des autres – l'autre arme en ma possession étant les échanges virtuels.

MSN Messenger et Caramail étaient, à l'époque, mes meilleurs alliés – même si, bien entendu, la juxtaposition de « Kevin » et de « Nord-Pas-de-Calais » demeurait un frein pour être pleinement accepté. Si je prenais soin de me délester de quelques kilos dans ma description personnelle et de mettre en avant une photo de profil avantageuse, je ne mentais pas au sujet de mon prénom et de mes origines. Comme de nombreux kids en proie aux affres de l'âge ingrat, je misais tout sur mon humour. Aujourd'hui, j'en viens à regretter de n'avoir pas connu les dizaines d'applications qui pullulent sur les smartphones des collégiens de 2016, applications qui m'auraient sans doute facilité la vie – ce qui, au fond, est assez triste à dire.

Mes parents s'étaient contentés, comme tant d'autres, de suivre la mode de leur époque.

Après mon déménagement en Bretagne à l'âge de 16 ans, les moqueries mâtinées de paternalisme se recentrèrent sur mes origines. « Tu n'as pas d'accent, c'est bizarre ! » était la réflexion la plus récurrente. Dans les consciences communes, un mec né dans le Nord se doit d'éructer comme Dany Boon et de se comporter comme un type pas très malin, mais généreux. Moi, j'ai toujours vomi cette façon de parler – qui n'existe quasiment plus chez les jeunes d'ailleurs. À l'instar du prénom Kevin, l'accent ch'ti est le marqueur d'une identité mythifiée, disparue.

Malheureusement, le milieu professionnel, normalement peuplé d'adultes, n'est pas en reste quand il s'agit d'épouser les bras duveteux des clichés les plus insupportables. Aux yeux de pas mal de recruteurs, Kevin est un beauf – il ne peut en être autrement. Sauf qu'ici, on ne parle plus de méchanceté gratuite, mais de discrimination illégale. Selon l'Observatoire des discriminations cité par Le Point, à CV égal, un Kevin voit ses chances d'être embauché diminuer de 10 à 30% par rapport à un Arthur.

Preuve supplémentaire, s'il en fallait une, que les préjugés ont la vie dure et que certains prénoms sont toujours de véritables handicaps pour leur porteur. Heureusement pour moi, mon surpoids n'est plus que de l'histoire ancienne. En effet, mes complexes de gamin m'ont poussé à entamer un régime drastique en 2008 – qui s'est soldé par la perte de 25 kilogrammes de graisse, l'apparition de plusieurs carences et un strict contrôle de ce que j'avale.

Ce changement d'apparence m'a permis de regagner un intérêt relatif de la part du sexe opposé – intérêt notamment sensible dans la boite de nuit dans laquelle je bossais à 19 ans pour payer mon loyer. Je reste persuadé que l'envoi de mon CV un an plus tôt, quand je pesais encore 90 kilos, se serait soldé par un refus de la part du propriétaire. Comme quoi, le monde professionnel n'a pas grand chose à envier à la cruauté des relations amoureuses.

À la fin de mon adolescence, une question s'est mise à me tarauder. Pourquoi mes parents avaient-ils décidé de m'appeler Kevin ? Je me rappelle avoir évoqué cette décision avec eux – les explications étaient assez simples et relevaient du bon sens. Mes parents s'étaient contentés, comme tant d'autres, de suivre la mode de leur époque. Ma mère débordait d'affection pour Kevin Costner et mon père pour Kevin Keegan, le double vainqueur du Ballon d'or. Leur décision, si importante au cours de mes jeunes années, n'avait pas été dictée par un sentiment malveillant. Avec le recul, il est facile de vouloir réécrire son existence en imaginant s'appeler Luc, ou Charles. En 1989, il était impossible de réaliser que se prénommer Kevin reviendrait à traîner un boulet pendant de longues années.

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