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Des salafistes veulent punir Ludovic-Mohamed Zahed « par le glaive »

Un an après son union avec un homme, on a posé quelques questions au premier Imam gay marié de toute l’histoire de l’humanité.
28.10.14

À 36 ans, Ludovic-Mohamed Zahed est le premier Imam à s'être marié – civilement et religieusement – à un homme. Il y a quelques mois, il a été choisi par une association de défense des droits LGBT pour célébrer le mariage de deux femmes iraniennes à Stockholm. Auparavant, il avait créé, en France, l'association « Homosexuels musulmans de France » (HM2F), qui a été très active dans les débats concernant le mariage gay au printemps dernier. Tout ceci lui a valu de recevoir des menaces, d'abord au sein même de sa famille, puis dans la rue à Marseille où il a vécu pendant quinze ans – et, plus récemment, de la part d'un groupe salafiste qui a édicté contre lui une fatwa visant à le déchoir de sa nationalité algérienne et à « le punir par le glaive ».

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Il a gentiment accepté de répondre à mes questions, depuis l'Afrique du Sud où il mène aujourd'hui une vie paisible avec son mari et prépare son doctorat sur le thème de l'Islam et l'homosexualité.

VICE : Est-il difficile aujourd'hui, en France, d'être homosexuel et musulman ?
Ludovic-Mohamed Zahed : C'est extrêmement difficile, car en étant à la fois musulman et homosexuel ou transsexuel, vous vous trouvez à l'intersection de deux discriminations particulièrement dures à vivre en France. De fait en 2012, pendant la campagne présidentielle, les deux sujets préférés des Français étaient « le mariage pour tous » et la place de l'Islam au sein de la République… Être concerné par les deux sujets les plus sensibles du pays est pour ainsi dire invivable. D'autant plus qu'on vous dit, d'un bord comme de l'autre, chez les Musulmans comme chez les laïcs, qu'Islam et homosexualité sont incompatibles !

Une minorité de Musulmans veut imposer son point de vue de manière fasciste, ils diffusent l'idée fausse selon laquelle l'homosexualité est illicite en Islam et punie par le Coran. Comme ils crient plus fort que les autres, les non-croyants finissent par considérer l'Islam comme une religion intolérante et incompatible avec l'homosexualité… C'est un cercle vicieux dont pâtissent les Musulmans homosexuels de France à chaque instant.

Quelle est la situation des homosexuels en Iran ?
S'ils font la promotion publiquement de leur homosexualité, les homosexuels sont exécutés en Iran, pour trouble à l'ordre public et « kufr » (apostasie, qui théoriquement n'existe pas en Islam. Il faut donc voir ici une innovation, comme c'est le cas dans tous les fascismes).

Comment les deux femmes que vous avez mariées ont-elles réussi à échapper à un tel sort ?
Elles se sont réfugiées en Europe avec leurs parents, après la révolution, soit depuis de nombreuses années. L'affaire a connu un grand impact chez les médias iraniens et mêmes saoudiens, ou encore nord-africains…etc. En fait, ce tabou ne peut plus durer. C'est la sensation que j'ai quand je lis les commentaires négatifs sur ce mariage dans les médias du monde musulman. Il y a de nombreux homosexuel(les) en Iran qui souvent décident de changer de sexe pour éviter d'être isolé(e)s voir menacé(e)s, puisque la tradition perse accepte plus aisément la transsexualité que l'homosexualité.

Vous qui êtes imam et avez lu le Coran, pouvez-vous nous confirmer s'il dit que l'homosexualité doit être punie par le glaive ?
Non, c'est faux. Aucun châtiment, « had » en arabe classique, n'est prévu par le Coran. S'il existe un débat sur la question c'est à cause de certaines références qui font l'objet d'interpretations divergentes, notamment Sodome et Gomorrhe, qui sont considérés comme des sodomites –  alors qu'en réalité, j'estime que ce sont des violeurs et non des personnes qui pratiquent la sodomie. Les androgynes, les efféminés et les homosexuels ont toujours existé, et on sait que le Prophète les accueillait chez lui, pour qu'ils fassent le ménage pour ses femmes et gardent ses enfants. Les femmes ne portaient pas le voile devant eux, parce que ces homosexuels n'avaient pas de désir pour elles. Ceux qui s'avéraient bisexuels étaient chassés du harem. Mais ils n'étaient pas punis pour leur homosexualité. C'est mon interprétation.

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Vous n'apportez donc aucun crédit à cette fatwa qui veut vous déchoir de votre nationalité algérienne ?
À mon avis, cette fatwa ne me vise que pour la forme. En réalité, il s'agit d'un avertissement aux jeunes Algériens homosexuels : on veut leur faire peur. Il faut savoir qu'aujourd'hui, en Algérie, l'homosexualité est punie de deux ans de prison, auquel il faut ajouter huit ans, pour ceux qui font « la promotion » de l'homosexualité, car c'est considéré comme une subversion politique. Mais moi je vis en Afrique du Sud, donc je n'ai plus peur de rien.

Qu'avez-vous ressenti au moment de marier ces deux jeunes femmes iraniennes en Suède ?   
De la joie et de la fierté. Car, si le prophète Mahomet était vivant, il marierait des couples homosexuels. Ces femmes ont accompli un acte politique subversif, par amour. C'est important que ces femmes s'approprient le mariage, en tant que contrat social, pour l'avenir de nos sociétés. Ce n'est pas un sacrement, et donc ce n'est pas à l'imam de décider qui doit se marier. L'imam doit seulement faire une prière, quand on le lui demande. Il n'y a pas de clergé en Islam.

Qui pourra donc influer les sociétés arabo-musulmanes vers plus de tolérance envers les homosexuels ?
Seule la société civile peut faire ce travail. L'homophobie est aujourd'hui à son paroxysme dans ces sociétés-là. À cause des guerres pour le pétrole notamment, tout ce qui vient de l'Occident est considéré comme maléfique, le mariage gay aussi… Mais enfin, jusqu'en 1750, à Paris, on brûlait ceux qui pratiquaient la sodomie sur la place de l'Hôtel de ville. À Londres, ce fut le cas jusqu'en 1830. Je suis donc optimiste pour les pays arabo-musulmans, ils se moderniseront dans les siècles à venir.

Quel est votre message pour les jeunes homosexuels de confession musulmane ?
Il faut qu'ils soient forts et osent s'affirmer, comme je l'ai fait en tenant des meetings auprès de Najat Vallaud-Belkacem, puis en créant la première mosquée où se marient les couples homosexuels, à Paris. Au-delà des engagements publics, il faut qu'ils soient capables, s'il le faut, de quitter leur foyer pour s'installer dans des associations comme « le refuge », à Marseille, qui accueille les jeunes homosexuels chassés de leur foyer. Moi-même pendant des années, alors que j'étudiais à Aix-en-Provence, je gardais un sac de voyage dans ma voiture, au cas où je ne serais plus le bienvenu chez moi.