Parisiens de l'Est

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reportage

Parisiens de l'Est

On a demandé aux habitants du faux Paris chinois ce que ça faisait de vivre dans une réplique mal faite de la capitale française.
12.2.15

Texte et photos : Gabriel Gauffre/TRANSTERRA Media

En 2007, la Chine entamait la construction d'un « petit Paris » dans la ville de Hangzhou. Ce projet, qui a longtemps fait parler de lui dans les médias, comprend notamment une réplique de la Tour Eiffel et du quartier de Montmartre. Je m'y suis rendu par simple curiosité à l'été 2014. Mais une fois rendu sur place, j'ai remarqué de nombreuses incohérences quant à la manière des médias de traiter le sujet. Certains journaux ont mentionné une copie de l'Arc de Triomphe – après une dizaine de visites qui se sont étalées jusqu'en janvier dernier, je continue de la chercher.

De nombreux journalistes ont également qualifié le quartier de « ville fantôme » avant même que sa construction ne soit terminée. J'ai donc décidé de faire un reportage plus approfondi sur la résidence de Tiandu Cheng, qui constitue tout de même l'environnement quotidien d'environ 1 500 personnes. J'ai voulu parler un peu aux habitants, comprendre qui ils étaient et récolter leurs opinions sur le quartier.

Ce petit Paris n'est qu'une des expressions de certains projets entrepris depuis plus de dix ans en Chine : la construction de villes satellites. C'est la compagnie Zhong Guo Da Sha qui en a entrepris la construction – elle s'occupe de beaucoup de projets dans le coin, et ne manque pas de le souligner en l'inscrivant en caractères chinois géants sur les échafaudages et portes des chantiers. Le but initial était d'apporter une valeur ajoutée, et d'offrir une ambiance « européenne » aux éventuels acheteurs et locataires. Sans être une ville fantôme pour autant, il est assez évident que le quartier n'a pas eu le succès escompté.

Sur la route qui mène du centre-ville de Hangzhou (la capitale provinciale, et la métropole dont le petit Paris fait partie) à Tiandu Cheng, on sent progressivement l'activité ralentir. On commence avec de nombreux restaurants, immeubles d'habitation et commerces, avant d'arriver dans des quartiers de tours vides, dénués de commerces et dont les rues fourmillent d'ouvriers. Certain gardiens de sécurité semblent garder des immeubles de 20 étages sans habitants, ou presque. Mais en contraste avec les quartiers environnants, le petit Paris est relativement peuplé.

Selon la secrétaire de Zhongguodasha et de certains gardiens et habitants, environ 1 500 personnes habitent dans ce quartier initialement prévu pour 10 000 personnes. J'ai rencontré deux catégories de résidents : certains sont issus de la classe moyenne chinoise émergente, et ont déménagé là-bas parce qu'ils avaient trouvé du travail ou ouvert un commerce dans le coin. D'autres sont des gens qui ont grandi dans cette zone, et qui ont été relogés à des prix assez avantageux. Ce ne sont pas des riches qui ont voulu flamber et acheter des appartements à l'européenne, mais plutôt des familles qui on eu l'opportunité de s'installer dans le coin.

Le loyer s'élève environ à 100-150 euros par mois pour un trois pièces (salon, chambre parentale, chambre de l'enfant unique). À titre de comparaison, un studio dans la zone centrale de Pékin peut monter jusqu'à 500 euros. Certaines personnes ne sont même pas au courant quelles habitent dans une copie de Paris. Elles savent que la ville a été inspiré par un style européen sans vraiment trop se soucier de quel pays. Beaucoup des personnes à qui j'ai parlé apprécient le changement de décor que le petit Paris offre, car il dénote des grandes barres grises dans la majorité des villes chinoises.

Au cours de mes visites, je n'ai croisé aucun français, juste un couple d'allemands curieux qui revenaient pour la deuxième fois. Il faut vraiment le vouloir pour y aller sans voiture, et ce n'est certainement pas dans la liste des endroits incontournables dans la région. Avec Shanghai et Hangzhou dans le coin, c'est difficile de rivaliser.

J'y ai tout de même croisé quelques Chinois curieux, qui posent devant les statues et immeubles. Certains engagent un photographe et font des photos « pré-nuptiales » en haut des escaliers du parc Tiandu Cheng, avec une vue imprenable sur les Champs-Élysées, la tour Eiffel et les grues des quartiers en construction.

Ce que j'ai trouvé vraiment intéressant dans le fait même que ce village existe, c'est qu'il représente pour moi une forme d'orientalisme inversé. À l'image des européens important le style oriental du temps des empires, les Chinois ont pris Paris, le font rentrer dans 14km2, et y ajoutent toutes sortes de caractéristiques chinoises : les restaurants servent tous de la cuisine chinoise de différentes provinces, certains font des nouilles à la main, d'autres de la cuisine ultra épicée du Sichuan.

Le petit Paris est relativement vivant par rapport aux quartiers environnants. Aux alentours se situent des quartiers vides, des immeubles de 20 étages sans habitants. De nombreux ouvriers qui parcourent les rues et continuent à construire des tours pour des gens qui ne savent même pas encore qu'ils vont habiter là. Il y a de longues routes sans rien, avec quelques villas désespérément vides. Tout le coin attend d'être rempli, mais il est évident que cela tarde à venir.

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La première chose que l'on remarque en arrivant dans le quartier, c'est la copie de la Tour Eiffel, reproduite à l'échelle 1/3 et plutôt réaliste en dépit de sa peinture trop rouge. De loin, l'architecture est assez convaincante. Les toits sont similaires à ceux que l'on peut voir à Paris, et il y a même des fenêtres qui reproduisent celles des chambres de bonnes. Mais quand on y regarde de plus près, on constate que les portes sont des grilles, qu'il y a des cages aux fenêtres et des blocs de ventilations.

Certains éléments que l'on retrouve à Versailles ou au Jardin des Tuileries – comme des statues de dieux grecs – ont été assez grossièrement copiés. Certains bras sont trop longs, les nez trop gros, et on y trouve des espèces de créatures mi-cheval-mi-grenouille-mi-femme à quatre doigts qui sont assez flippantes.

C'est dans le « village français » à l'extrémité nord du petit Paris que la copie est particulièrement mauvaise. Une église trône sur la « place du village ». Il m'a fallu cinq bonnes minutes avant de comprendre que ce n'était qu'une façade, et de remarquer que la croix sur le toit était trop courte. Non loin de là, un mur en fausses vielles pierres est orné de panneaux écrits en allemand, anglais, italien – mais absolument aucun en français.

Une mariée marche le long des faux magasins du village français, en direction d'un lieu « romantique » pour une séance photo. En Chine, le fait de voir la mariée avant la cérémonie importe peu.

Les jardiniers, seulement deux pour 14km2 de terrain, travaillent sans relâche. L'endroit est relativement calme, et c'est une chose que les habitants apprécient.

Les deux jardiniers du petit Paris ont grandi dans le coin, et ils sont devenus potes à 65 ans après qu'on leur a demandé de s'occuper des jardins des Champs-Élysées. Ils sont payés un peu plus de 200 euros par mois, et ils estiment que c'est un très bon complément à la retraite minable à laquelle les Chinois ont droit.

Mr et Mme Ren ont ouvert leur restaurant « Le Petit Sichuan » il y a trois ans. Le mari vient du Sichuan, et s'est installé quand le quartier venait d'être ouvert. Il trouve le cadre agréable, mais vit dans une tour d'habitation voisine, au loyer plus avantageux.

Une petite fille attend que sa mère finisse d'étendre le linge. Cette dernière est venue habiter avec sa fille et son mari dans le petit Paris quand son mari a commencé à faire des affaires dans le coin. Elle ne travaille pas, ce qui est un signe que le mari gagne bien sa vie.

Près de la copie des jardins de Versailles se trouve un théâtre abandonné, qui a l'air d'avoir servi pour une seule représentation, dont l'affiche se trouve encore plantée sur la scène. Les sièges rouillent, et les projecteurs prennent l'eau.