Yann Stofer m’a pris en photo il y a cinq ans et en a fait un livre

Depuis, je prie pour que ma mère ne tombe jamais dessus

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27 mars 2014, 9:00am

Quand j’ai rencontré Yann Stofer, je devais être en terminale au lycée Camille Jullian, à Bordeaux, et ça devait être quelque part près du Zoobizarre, un club du coin – qui a fermé quelques mois plus tard – où moi et 90% de mes potes allaient pour boire des bières à deux euros en écoutant Vitalic et Miss Kittin. C’était en 2004. À l’époque, j’avais dû le connaître via Julien Perez, un pote de mon âge qui jouait avec Yann dans Adam Kesher, groupe de dance-punk aujourd’hui défunt, et dans plusieurs autres formations que je n’ai jamais trop pris le temps d’écouter. J’ai fréquenté Yann deux ou trois années sans jamais le connaître, jusqu’au jour où tous mes potes – et moi-même – avons emménagé à Paris.

À partir de l’année 2007, alors que les mecs de Kesher se partageaient un appartement dans l’est parisien, j’ai commencé à voir Yann de plus en plus souvent. Celui-ci venait (comme plusieurs de ces mêmes potes) de s’acheter un appareil photo et en profitait pour le sortir dès qu’on se retrouvait chez eux, soit pas mal de soirs par semaines, ou dès qu’on faisait un truc stupide, dangereux et irresponsable quelque part dans la capitale, c’est-à-dire tout le temps. En deux ans, Yann a pris un gros paquet de photos, et en toute logique, je figure sur bon nombre d’entre elles.

Six ans plus tard, tandis que Yann est devenu photographe professionnel, qu’Adam Kesher n’existe plus et que la plupart de nos amis communs gagnent désormais de l’argent en travaillant, Yann vient de publier A House Is Not a Home, une sélection de photos dont une grande majorité a été prise durant cette période. Du coup, j’ai contacté Yann pour discuter du Bordeaux des années 2000 et du fait de ne rien branler à part se marrer.

VICE : Pour moi, la photo la plus « Bordeaux » de A House Is Not a Home, c’est celle où une dizaine de mecs en chemise se lattent la gueule à la sortie du 4 Sans [un club de la gare St Jean, à Bordeaux, fermé aujourd’hui].
Yann Stofer : 
C’est clair, cette situation est ultra Bordeaux. Ce ne sont pas des mecs qui se battent en revanche, mais des filles – faut pas faire chier les Bordelaises. Je l’ai prise à la sortie d’une soirée, tu dois reconnaitre pas mal de tronches dessus. Elle représente bien cette époque – 2006, 2007, quand je jouais dans Kesher. Tu sais que cette photo est aujourd’hui en vitrine à la galerie Wanted de la Rue du roi de Sicile ? Je trouve ça super drôle qu’elle soit exposée à Paris, et qu’elle y reste, tu vois. Ça n’a rien à voir.

Ouais. Au moment où tu as commencé à faire de la photo, tu prenais tous tes potes et les potes de tes potes, dont moi, qui revient deux ou trois fois dans le livre. J’étais une sorte de muse en fait, hein ?
Mais oui c’est ça en fait – ma muse ! A House Is Not a Home a mis plus de cinq ans avant de voir le jour et d’être publié, et sache que jusqu’au dernier moment avant l’impression, c’était toi en cover – la photo de toi à l’arrière du van. On l’a changée au dernier moment pour une fille qui fait la tronche, c’est plus « vendeur » tu vois.

Qui tu préférais prendre en photo ?
Je prenais beaucoup de photos à Bordeaux, où j’habitais encore, ou en tournée avec Adam Kesher et d’autres groupes. Du coup c’était toujours soit des proches, soit des inconnus. Je préférais ceci dit prendre mes potes ou mes petites amies. Être avec les mêmes personnes 24h/24, ça t’ouvre un terrain de jeu inouï.

Quand j’y repense, on était super vaillants à l’époque. Avant de tous nous concentrer sur un seul groupe, Adam Kesher, on jouait tous dans plusieurs groupes – Donald Washington, Maison Close, Year of No Light, Calc, Kim, Le Havre, Shaggy Hound, etc. Quand je regarde mes planches aujourd’hui, je me dis que j’aurais pu photobiographier encore plus la vie de mes potes – et la tienne avec. Je regrette d’ailleurs que la photo de toi au réveil sur laquelle tu as une gueule particulièrement infernale n’ait pas été publiée quelque part ; ç’aurait fait un bon Don’t. C’était dans mon lit rue de Montreuil, mais ce n’est pas avec moi que tu dormais ce soir-là.

Je vois. Qu'est-ce que tu faisais de tes journées à cette époque ?
Vers 2003, 2004, je bossais dans un club de Bordeaux, le Zoobizarre. Je m’occupais de la communication. Le programmateur Alexandre Auché faisait jouer des centaines d’artistes en devenir dans un rade sur deux étages de 150 places. Pas mal de groupes qui jouaient là-bas sont par la suite devenus de gros noms – The Hives, Ultradyne ou Gonzales y ont joué alors quand personne ne savaient qui c’étaient. Gonzales a joué plusieurs fois au Zoobizarre, et un soir il s’est ramené avec deux meufs, des inconnues – en fait, c’était Peaches et Feist. C’était une sorte de fête pour l’anniversaire de Peaches, et il avait invité le public à monter sur scène pour lui claquer les fesses en chantant « Happy Birthday to Her Ass ».

Je dirais que 85% des photos de A House Is… mettent en scène des membres d’Adam Kesher bourrés. À quoi ressemblaient vos tournées ?
Je me souviens d’un soir, après un concert à Montpellier, je ne sais pas ce qu’on avait mais on n’arrêtait pas de se marrer, on était super débiles. On ne tenait pas en place et c’est là où j’ai pris cette photo de Julien [Perez, chanteur d’Adam Kesher] en train de prendre la place d’un SDF dans la rue, genre, au milieu de ses affaires.

Il ne s’agissait pas d’être moqueur ou quoi, c’est le stupide de la situation qui m’a fait marrer – et me fait toujours marrer aujourd’hui. Puis, je sais plus trop, on est allés chez des gens, super soûls, et Matthieu Couturier, le boss de notre label [Disque Primeur], s’est mis à hurler avec un accent inspiré de celui du Sud un truc du genre : « On vient de Montpelier, on est là pour la fête, regardez, on a des piments plein le cul. » C’était infernal, on n’a jamais compris d’ou venait cette phrase. Ça lui est venu comme ça je crois.

Tu as genre sept, huit ans de plus que nous. C'était comment Bordeaux, dans les années 1990 – la scène hardcore, etc. ?
Eh bien à l’époque, déjà, Internet n’existait pas, du coup les kids passaient leur temps à lire des fanzines, et se démerdaient pour sortir en chopant des infos ici et là, ou au Jimmy [autre club rock légendaire de Bordeaux, fermé aujourd’hui]. On allait voir des disquaires aussi, genre Vincent de Black Et Noir, puis plus tard Total Heaven. C’était dingue. Tout le monde jouait dans des groupes et on allait voir des concerts comme d’autres changent de chemise.

Mon grand-frère a été straight-edge pendant un temps, comme plein de potes avant et après lui. Moi j’aurais adoré mais j’étais déjà trop vicieux. J’ai commencé à jouer de la batterie vers douze, treize ans pour faire comme mon grand frère, qui jouait dans Belly Button, un groupe de hardcore basse-batterie. J’ai fait mes armes avec les potes de mon frère, les « grands ». J’étais un vrai enfant et je devais redoubler d’efforts pour m’intégrer sans me prendre de gifle. Jusqu’au jour où Jérôme [d’Adam Kesher] m’a présenté Julien et Gaetan [d’Adam Kesher], en me disant : « Tu vas voir, ils sont jeunes mais super drôles. »

Peu à peu, leurs potes sont devenus les nôtres et c’est comme ça que je suis devenu le doyen.

Ce livre est-il un moyen de tirer un trait sur cette époque ?
C’était important pour moi de donner vie à ces images et de passer à autre chose. D’autant plus que la sortie du livre va de pair avec la fin d’Adam Kesher – même si on n’a pas dit notre dernier mot. A House Is Not a Home est un marqueur important dans mon travail et dans ma vie. Après ouais, on a fait un tas de conneries mais le plus inquiétant, c’est qu’on en fait encore pas mal. Il faudra reparler de ça dans dix ans.

A House Is Not a Home est disponible aux éditions Kaiserin. Si vous voulez voir de nouvelles photos de Yann, allez sur son site Internet.

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