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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
reportage

La porte des enfers se trouve au Turkménistan

Le cratère de Darvaza brûle sans interruption depuis plus de quarante ans.

par Stephen Bland
28 Avril 2014, 8:00am


La « porte de l'Enfer » à Darvaza, Turkménistan

Installés sur une aire de repos, nous avons examiné les environs. Darvaza – un village situé dans le Désert du Karakoum au Turkménistan – est constitué de huit immeubles, dont deux sur le point de tomber en ruine. Des Tamdyrs (des fours à pain), considérés comme trop précieux pour être détruits, sont disposés sur le sable et entourés par des chameaux errant sous le soleil.

Darvaza – qui veut dire « La Porte » en turkmène – est le lieu le plus proche d'une ancienne exploitation gazière russe qui s'est littéralement effondrée en 1971, la station de forage disparaissant entièrement dans un cratère. Craignant la libération de substances toxiques dans l’environnement local, les scientifiques soviétiques ont mis le feu au gaz en pensant tout brûler sur le coup. 40 ans plus tard, le feu brûle toujours, et de nombreuses rumeurs locales courent quant à l'origine de l'embrasement – ma favorite étant l'histoire d'un berger local qui aurait lancé un pneu incandescent dans le gouffre, ne supportant plus l'empoisonnement de ses moutons.

Lors d'un survol de Darvaza en 2004, l'ancien président Saparumat Niyazov a été choqué par la misère de la ville. Il a déclaré : « Je ne veux plus voir ça la prochaine fois que je viens ici ». Les bulldozers se sont mis en marche et ont laissé aux 3000 villageois une heure pour boucler leurs valises. Déplacés de force par les soldats, ils savaient que protester ne mènerait à rien, et ils ont fini par construire un nouveau village éloigné du passage de l'avion du président – la nouvelle Darvaza.

L'une des premières sources de revenus de la région provient des quelques touristes qui viennent visiter la Porte. Mais personne ne sait combien de temps cela va durer, vu que la président Gurbanguly Berdimuhamedow a ordonné d'éteindre ce brasier quelques années auparavant.

Selon moi, un village au milieu du désert qui survit grâce aux revenus issus d'un accident minier daté d'il y a 40 ans est une chose étrange – je me suis donc rendu sur place pour en savoir plus.


Shikrullah

Il n'y a aucune difficulté pour aller de la ville de Konye-Urgench jusqu'à celle de Darvaza ; une cohorte de chauffeurs de taxis nous attendaient et vantaient les mérites de leurs véhicules respectifs. Mon frère Stan et moi-même sommes partis en compagnie d'un type nommé Shikrullah, que nous avions choisi pour son niveau d'anglais correct, et parce qu'il n’avait pas tenté de nous arracher nos bagages – contrairement à un autre chauffeur qui semblait vouloir nous faire monter dans son taxi à tout prix.

« Ciao, Shazam – va te faire foutre ! » a lancé Shikrullah d'un air moqueur, en agitant la main en direction du chauffeur qui venait de se faire voler sa course.

Alors que nous roulions sur une route concentrant l'ensemble des nids-de-poule que le Désert du Karakoum a à offrir, Shikrullah a commencé à interroger mon frère sur sa vie sentimentale.

Stan lui a répondu: « Je suis célibataire ».

« Pas de femme ? S'il te plaît, prends une Turkmène, a-t-il suggéré. Je peux t'en trouver une, OK ? »

Même si Stan arrivait à rencontrer une Turkmène, il ne serait pas facile pour lui de s'installer dans le pays. Quelques années auparavant, tout étranger qui voulait se marier avec une Turkmène devait payer à l'État 50 000 dollars pour avoir ce privilège. Maintenant, le mari étranger doit vivre au Turkménistan pendant au moins un an avant le mariage, et un engagement obligatoire l'unit avec sa femme pendant trois mois après la demande en mariage.

Des gens voûtés nous doublaient en moto, vêtus de tissus qui leur permettaient de se protéger du vent et du sable. Des panneaux avertissant du passage de chameaux étaient disséminés le long de la route, et nous avons rapidement compris pourquoi. En traversant Ruhubelent, un village isolé composé de quelques immeubles blancs, nous nous sommes retrouvés bloqués par un groupe de chameaux au milieu de la route. En cherchant à les contourner, nous avons remarqué que la police locale se cachait derrière un buisson épineux et pointait un pistolet-radar en direction de la route. Après les avoir dépassés précautionneusement, Shikrullah s'est retourné pour leur faire un doigt d'honneur.

« Putains d'idiots », a-t-il dit en riant.

Une fois arrivés sur l'aire de repos de Darvaza, les conducteurs des voitures les plus chics jetaient un coup d'oeil aux alentours et repartaient rapidement dans le sens inverse. Nous avons dû rester par ici car le seul moyen de rejoindre le cratère était de prendre un nouveau véhicule dans le coin. Accueilli dans un bâtiment par le patron, Timur – un homme grand et musclé à la casquette et au survêtement estampillés FBI – nous avons été rejoints par une foule de personnes qui nous observaient avec attention ou méfiance.

Après avoir négocié une Jeep pour se rendre au cratère, on nous a laissés entre les mains de Vladi, un homme d’origine russe, au teint hâlé, aux yeux bleus et à la mèche blonde. Il nous a raconté que, lors de l'éclatement de l'Union Soviétique en 1991, lui et son père vivaient à Achgabat, la capitale du Turkménistan. Les ethnies non-turkmènes n'étaient plus les bienvenues, et la plupart des Russes ont dû rentrer chez eux. Lors de leur voyage vers Kazan – une ville du Tatarstan, en Russie – Vladi et son père ont été séparés.

Sans passeport, il était apatride et ne pouvait rentrer chez lui. Âgé de 31 ans – même si son visage en paraît 50 – il vit à Darvaza depuis 11 ans. Il ne sera jamais totalement accepté par ici, car la nationalité en Asie centrale se base sur le sang, les liens culturels et l'histoire.


Abdullah

Avant de quitter l'aire de repos, Abdullah, le second de Tinur, nous a sommé de revenir dans le bâtiment. Tout le monde voulait voir les clichés de notre voyage, et Abdullah se faisait de plus en plus insistant pour que je le prenne en photo. Il devenait évident que mon désir d'observer le cratère au coucher du soleil n'allait jamais devenir réalité ; il était dix heures passées lorsque Timur nous a appelé pour nous dire : « Problema – niet machina. »

Sans Jeep, notre meilleure option était de prendre quelques motos. Pendant que je grimpais sur la mienne, le phare avant est tombé, et mon chauffeur l'a rattaché avec du scotch double-face avant de partir dans la nuit. J'ai eu rapidement l'impression qu'il n'avait encore jamais été au cratère – une impression renforcée par les cercles qu'ils décrivaient autour des dunes sombres que nous rencontrions sur notre chemin. Mes chevilles étaient sans cesse griffées par les broussailles que nous traversions, et je m'accrochais au ventre bedonnant du conducteur comme si ma vie en dépendait.

Lorsqu'il a enfin aperçu une mince lueur au loin, il n'a pu retenir son excitation et s'est mis à crier : « Gaz ! Gaz ! »

Arrivé au cratère de Darvaza – que les locaux surnomment avec emphase la « Porte de l'Enfer » – j'avais l'impression d'avoir atteint le bout du monde. Au fond d'un gouffre de 25 mètres, du gaz s'échappait de la roche et des boules de feu surgissaient des braises. Une fois Stan retrouvé, nous avons fait le tour de ce cratère de 200 mètres de circonférence, des nuages enflammés surgissant devant nos yeux. Les parois sableuses étaient incandescentes – l'odeur désagréable du gaz, un four à pain rouillé et du métal tordu constituaient les uniques preuves que le gisement avait bel et bien existé.

Nos chauffeurs voulaient repartir dés l'instant où nous avons posé le pied au sol, mais nous les avons retardés aussi longtemps que possible, et nous nous sommes assis sur une immense colline avec la Porte de l'Enfer sous nos pieds.

Sur le chemin du retour, mon chauffeur était déterminé à suivre le rythme de son ami et me faisait sauter de dune en dune avant de me déposer près du bâtiment situé sur l'aire de repos. Les hommes de l'équipage nous ont installés devant la télévision, qui fonctionnait grâce à un générateur trafiqué, pour nous démontrer les qualités du porno turkmène. Un garçon de 12 ans qui me suivait partout m'a montré des vidéos de coït sur son téléphone, mimant l'action avec des gestes équivoques. Au grand dam du groupe, nous avons fini par nous esquiver.

Même si la barrière de la langue était dure à contourner, nous avons rapidement compris que les élevages de chameaux et le restaurant de l'aire de repos étaient les seules sources de revenus pour Darvaza – ce qui explique pourquoi les gens qui traversent la ville en direction du cratère sont toujours les bienvenus. Le gouvernement pourrait transformer ce lieu en une zone touristique à succès s'il le voulait, mais étant donné que le Turkménistan est un des pays les plus fermés au monde avec la Corée du Nord, je ne pense pas qu'ils comptent investir dans une office de tourisme d'ici peu.

Dès notre réveil le lendemain matin, le gamin de 12 ans nous montrait la sortie. Abdullah était déjà à la vodka, et nous hurlait des instructions. Nous n'avions que trop tardé. Nous avons tenté d'arrêter une voiture, et la succession de poids-lourds soulevait une poussière chaude sur notre visage. Soudain, tel un mirage sur une route de désert, Shikrullah nous a croisés sur le chemin du retour de Konye-Urgench.

Il a ri et nous a dit : « Problème transport ? »

Se mettant au milieu de la route, il a arrêté le premier camion venu, et nous a dit au revoir depuis son taxi alors que nous laissions Darvaza derrière nous.

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