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Culture

15 ans après sa sortie, Fight Club défonce toujours autant

Les vêtements synthétiques et les sirènes de l'électro-organique l'emporteront toujours sur l'esthétique des années 2010.
5.9.14

Chère Megan Koester,

Après avoir lu ton article sur Fight Club, j'ai vécu quelques moments de trouble et de remise en question personnelle qui n'ont pas été sans conséquence. Après avoir fait le tri parmi mes passions adolescentes, j'en ai déduit plusieurs choses : 1/ les joints quatre-feuilles, c'était pas une idée géniale, 2/ m'inscrire aux Jeunesses Socialistes, c'était pas une idée géniale, 3/ regarder quinze fois Fight Club, c'était une idée géniale.

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Fight Club fait partie de cette constellation de films d'adolescents que l'on a eu tendance à sacraliser parce qu'ils nous donnaient enfin des clés de compréhension face à une réalité qui était au demeurant assez merdique : les études, les pannes sexuelles, la violence du capitalisme mondialisé et l'Internet 56k. Sauf qu'à la différence de Requiem for a Dream, American History X et Into the Wild, Fight Club est un vrai bon film.

Contrairement à une énième merde de Darren Aronofsky, le film de David Fincher ne prétend pas révolutionner votre existence ou vous montrer à quoi ressemble le déclin d'une jeunesse boutonneuse trop occupée à consommer des drogues hallucinogènes et à lire l'intégrale de Louis-Ferdinand Céline par amour de l'anti-Konformisme. Non, tout ce qu'on voit dans Fight Club, c'est l'histoire d'un type médiocre qui, à force de fantasmer sur la possibilité d'un ailleurs, finit par sombrer dans un délire anarchiste qui, comme tous les délires anarchistes de l'Histoire, n'aboutit qu'à une chose : un bon gros tas de merde.

Commençons par l'argument le plus stupide et le plus facilement critiquable de ton article : le film ne peut pas être considéré comme une satire aboutie parce que la plupart des gens n'y verraient qu'une ode à la violence et au machisme. En gros, les gens qui aiment ce film sont des gros débiles donc le film est débile. Je ne me prononcerai pas sur la première partie de ce syllogisme tout pété parce que j'avoue avoir déjà rencontré des grosses brutes qui ne voyaient en Fight Club qu'une ode au MMA et au triomphe de l'épée sur la plume, mais j'affirme en revanche que ce film est loin d'être aussi stupide que certains le prétendent.

Alors OK, l'analyse psychologique de Tyler Durden A.K.A le narrateur est un peu simpliste et relève plus de Marcel Rufo que de Carl Gustav Jung, mais j'avoue préférer cent fois un type dont la schizophrénie se manifeste par une envie brûlante de s'auto-flageller à une Carrie Mathison dont la bipolarité me donne envie de me jeter sous le premier métro aérien qui passe. Le personnage principal de Fight Club me plaisait — et me plaît toujours — dans sa capacité à évoquer une réalité toute simple : le jour où les gens mourront, la plupart se diront qu'ils préfèrent être réincarnés en panope du Pacifique qu'en être humain pour ne pas revivre un tel merdier.

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La crise existentielle que traverse Edward Norton — dont c'est l'un des seuls bons films — est à l'image de celle que vivent de nombreux trentenaires occidentaux. Elle est inutile, vide, et n'aboutit à rien : se révolter pour faire des quenelles ou détruire des immeubles est complètement con. Alors que faire ? À vous de vous démerder. Fincher ne nous assène pas un vieux discours moralisateur, il traite simplement de la domination de l'économique sur le social d'une manière originale, sombre et crade, comme si American Beauty avait avalé Sean Paul aux alentours de 2002.

La seule chose qui m'a toujours énervé en matant Fight Club, c'est cette incursion subliminale d'un pénis à la fin du film. Si la mise en abîme est primaire, la plus grosse source de gêne réside dans la taille imposante du sexe masculin projeté : loin de satisfaire le lycéen lambda que j'étais, il m'a mis face à mes contradictions. Voudrais-je vraiment d'une telle vie ? Et si oui, finirais-je par avoir un sexe de plus grande taille ? Ces questions demeurent tristement sans réponse.

D'après toi, Megan, Fight Club est un film machiste « parce que, tu vois, il n'y a qu'une seule femme et elle se fait tringler tout le temps, puis les mecs ressemblent à des types de chez Calvin Klein ». Bingo, tout ça est vrai si l'on s'abstient de réfléchir deux minutes et que l'on mate Fight Club comme si on matait un film avec Jean Dujardin ou Eric Bana. Oui, Brad Pitt est beau gosse et on peut avoir envie de lui ressembler à première vue, avant de rapidement se rendre compte que son personnage pourrait être tiré d'un bouquin de Houellbecq, et qu'il est donc à fuir comme la peste. Puis son style vestimentaire est quand même inacceptable pour un homo sapiens sensé avoir un poil d'amour propre et/ou un miroir dans son appartement.

D'ailleurs une petite digression s'impose, parce qu'il faut quand même tirer un coup de chapeau à David Fincher pour avoir enfin permis à Brad Pitt d'incarner autre chose qu'un backpacker infernal dont l'absence de charisme n'a d'égale que la médiocrité de jeu d'acteur. Aujourd'hui, c'est Ryan Gosling qui occupe le créneau du bellâtre muet, et il faut avouer qu'il le fait vachement bien.

Sinon, je comprends que la fanbase des Femen et de Valerie Solanas voient en Helena Bonham Carter une nouvelle preuve du triomphe de la phallocratie dans le monde, sauf que reprocher à Fight Club l'absence de femmes est à mes yeux aussi con que reprocher à 8 Femmes l'absence d'hommes — le seul truc qu'on peut reprocher à Ozon, c'est surtout d'enchaîner les films de merde.

En fait, Marla Singer est l'unique personne un peu récupérable du film, comme le prouve la scène finale, sans doute trop connue pour être vraiment appréciée. OK, les Pixies, c'était mieux avant et Where is my mind? me donne envie de me plonger ma tête dans ma machine à laver pendant que le tambour tourne à 1400 tours/ minute. Sauf que quand ce moment trop mignon arrive et que Norton prend la main de la fille avec laquelle il ne se souvient pas avoir coïter, mon cœur ne peut s'empêcher de fondre.

Sinon, j'admets que l'esthétique punk-techno-S&M-huile de moteur frelaté est ultra-datée. Mais, comme le dirait mon grand-père, « tout se perd », et j'ai toujours préféré l'odeur de la naphtaline aux senteurs de la nouveauté javellisée. Au même titre que Matrix, l'étalage de manteaux en cuir, de bâtiments délabrés et l'ambiance sonore big beat participent au charme d'un film qu'on regarde en se disant qu'une société qui écoute The Prodigy et qui porte des vêtements synthétiques vaut sans doute plus le coup qu'un univers où les choix esthétiques et musicaux de Wes Anderson et Sofia Coppola seraient devenus la norme.

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