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Je suis allé en séance d'hypnothérapie pour revivre mes vies antérieures

Avant de naître, j'ai été une sorte d'Élu et un Indien d'Amérique poursuivi par des scalpeurs.

L'auteur, hypnotisé, allongé dans le cabinet de Clare.

J'attends, quelque part dans le parking d'un pub dans un coin paumé au nord de l'Angleterre. Je suis sur le point de vivre la première expérience métaphysique de mon existence. Clare, une hypnothérapeute agréée, est en route pour venir me chercher et m'emmener chez elle, où je suis censé « régresser » dans le temps et me revoir dans les enveloppes charnelles qui ont accueilli mon âme par le passé, afin de comprendre quel est mon but sur Terre.

Certes, le fantasque de l'expérience n'efface pas mon scepticisme ; dans le monde où le tourisme de nos vies antérieures est un vrai truc, Jean-Claude Van Damme est aussi prof de SVT ; Tom Cruise est devenu pape et John Edward n'est pas le plus gros connard de l'univers.

Cela dit, Clare possède les qualifications requises pour explorer ma psyché et m'envoyer 3 000 ans en arrière : elle a obtenu un diplôme auprès du Newton Institute, une organisation d'hypnothérapeutes qui pratiquent la Past Life Regression (PLR) et Life Between Life therapy (LBL). Le premier permet aux patients de « revivre » des moments clefs de leurs vies antérieures, tandis que le second vous emmène là où les âmes traînent quand elles sont en « attente de réincarnation ».

Le Newton Institute tient son nom du Dr Michael Newton, un hypnothérapeute californien qui a popularisé ce genre de thérapie avec ses best-sellers Destiny of Souls et Journey of Souls. À travers son travail – et sa pratique sur plus de 7 000 patients – Newton clame que l'hypnose nous fait accéder à un degré de conscience qui transcende toutes les barrières et permet à l'âme, et toutes les mémoires qui y sont stockées, de se manifester.

En lisant ses bouquins, j'ai eu du mal à ne pas voir la chose comme la plus grosse supercherie jamais inventée – où l'on vous fait raconter un ramassis de conneries en essayant de vous convaincre que c'est la vérité, le tout pour la modique somme de 250 € (pour une séance de 4 heures). À vrai dire, le seul moyen d'être fixé, c'est d'essayer par soi-même. J'ai contacté Clare, lui ai fait part de mon enthousiasme et une semaine plus tard, j'étais allongé sur un fauteuil dans son cabinet, pour une double séance de PLR et LBL.

En la rencontrant, je me rends compte que Clare est une personne très chaleureuse et mesurée ; contrairement à la plupart des thérapies, la relation entre patient et thérapeute n'est pas aseptisée. Dans le monde de la LBL, elle est très ouverte.

Je n'hésite pas à partager mes soupçons vis-à-vis du dogme qu'a créé le Dr Newton. Clare me rétorque qu'elle préfère les termes « foi » ou « croyance », même si pour elle, la LBL n'est pas une religion, mais plutôt quelque chose de spirituel. Elle m'avoue qu'elle aussi avait des doutes à l'origine, jusqu'à ce qu'elle se mette à pratiquer, au Newton Institute, avant de décrocher son diplôme. C'est ce qui l'a convaincue qu'il existe quelque chose après la mort.

« Il n'y a aucun dogme, c'est simplement ce que tu ressens qui compte », me dit-elle.

Après un trajet de dix minutes, nous arrivons dans son cabinet, une grande mezzanine vide, à l'exception des canapés, fauteuils, chaises, de l'ours en peluche et du grand piano à queue qui traînent dans un coin. Pour commencer, nous identifions les problèmes sur lesquels j'aimerais « travailler », car, d'après Clare, « l'objectif principal de l'hypnothérapie n'est pas de revivre ses vies antérieures, mais de résoudre des problèmes dont l'origine est ancrée profondément en nous, souvent en lien avec les événements traumatiques vécus dans nos vies antérieures, comme la mort. »

Clare insiste pour me dire que chez de nombreux patients, les troubles psychosomatiques sont guéris de cette manière.

Je lui parle de quelques problèmes qui ne me dérangent pas plus que ça, mais qui m'emmerdent un peu dans mon rapport à la société : une dermite séborrhéique sur mon cuir chevelu, mon attitude pessimiste par rapport à la vie et ma tendance à céder à la panique quand je ne contrôle plus rien.

Toutes les illustrations sont de James Burgess

Clare m'invite à m'allonger dans un fauteuil inclinable et à ne plus bouger, avant de recouvrir mon corps avec un drap. Avec une musique de fond qui aurait pu figurer au générique de Twin Peaks , je me laisse aller pour que Clare m'hypnotise. J'entends sa voix, m'encourageant à trouver la paix intérieure. Petit à petit, un sentiment de bien-être profond s'installe en moi, prenant possession de mes membres un par un : au bout de dix minutes, je suis complètement détendu.

La plupart des gens associent hypnose et perte de contrôle. Ils ont tout faux. Les sens sont exacerbés, la conscience et la mémoire aiguisées. Ayant atteint ce genre d'état, je me laisse guider par la voix de Clare – ou, du point de vue des thérapeutes LBL, Clare guide mon âme – jusqu'à un couloir. Je suis censé voir des portes, et poussé à en choisir une. Je n'arrive pas à m'enlever de la tête ce passage de Matrix II avant que Néo rencontre l'architecte.

Je choisis une porte, l'ouvre et vois un néant tout blanc. Ce n'est pas l'endroit que nous cherchons. Clare m'invite à faire volte-face et à choisir une autre porte.

En l'ouvrant, je vois un type bronzé, au milieu d'un paysage à la fois bucolique et apocalyptique. Le seul problème, c'est que j'ai conscience que ce mec est le produit de mon imagination. Je le dis à Clare, qui décide de repasser aux exercices de relaxation, avant de recommencer.

Après m'avoir envoyé vers le royaume des rêves, le processus reprend : couloir, porte, poignée de porte, jusqu'à ce que j'arrive dans une pièce où un homme porte des sabots, un bas vert et un tablier marron. Il a les cheveux ébouriffés et une barbe mal rasée. Je ne connais pas son nom, Clare me le demande : va pour Alfred. Il doit voler pour survivre. Je le sais parce qu'il dissimule un morceau de pain et des vêtements en soie. Cette scène à l'air tout droit sortie des Visiteurs – que j'ai regardé récemment – mais bon, je suis ici pour l'expérience... Continuons.

Quand j'entends la voix de Clare qui me demande de me projeter au dernier jour de la vie d'Alfred, il a la tête posée sur le socle d'une guillotine, le couperet prêt à tomber. Clare me demande : « Qu'est-ce qu'Alfred pense à ce moment-là ? »

« Je ne sais pas. » Je réponds. « Ce n'est pas moi. »

Il a l'air d'avoir peur, mais c'est impossible de savoir ce qu'il ressent exactement, je n'ai pas envie de mentir à Clare en lançant des hypothèses farfelues quant à l'état émotionnel de ce type, je ne suis pas omniscient. Je joue la sécurité en émettant l'hypothèse qu'il est rancunier : il a toujours dû voler pour survivre et subvenir à ses besoins ; en soi, ce châtiment ne lui paraît pas mérité.

Quand le couperet tombe, je ne sais pas trop ce qu'il se passe – il meurt, j'imagine. Je ne suis pas lui ; il est le pur produit de mon imagination. Certes, mais Clare y voit un élément significatif. Elle me confronte à ce qu'il y a de semblable entre cette situation et la mienne : Alfred ne contrôle pas son destin, tandis que j'ai soif de ce contrôle.

Mouais... nous nous en allons vers une autre « vie ».

Ce serait intéressant de partir à la recherche de ce qui peut avoir causé la dermite sur mon cuir chevelu. Je me concentre, et me retrouve en train de courir en pleine forêt, poursuivi par des hommes qui veulent ma peau. Cette fois-ci, j'ai l'apparence d'un indien d'Amérique. Cette situation, j'imagine qu'elle est née par association avec le mot « scalp » ( cuir chevelu en anglais) et mes souvenirs d' Apocalypto et Le Dernier des Mohicans. Toujours est-il que, grande surprise : les gens qui me poursuivent me scalpent après m'avoir tué.

Et voilà ma dermite vraisemblablement guérie.

Pour terminer, j'ai le choix entre explorer « l'endroit où l'on va après la mort » ou la vie sur une autre planète. Putain, c'est une caméra cachée ou quoi ? J'ai l'impression que Laurent Baffie va sortir de nulle part pour se foutre de ma gueule. Quitte à jouer au con, autant jouer mon rôle à fond : je choisis la deuxième option. Cependant, c'est difficile d'y mettre du mien : même mon subconscient n'en a plus rien à foutre des descriptions que Clare me pousse à donner.

À quoi ressemblent mes pieds ? Ils sont petits.

À quoi ressemblent mes jambes ? Elles sont petites.

À quoi ressemblent mes bras ? Je n'en ai pas.

Il est peut-être temps de s'arrêter.

Une fois que nous avons fini, Clare me dit que c'est dommage de n'avoir pas pu profiter de l'expérience à fond ; « mon âme » a prétendument eu du mal à se laisser aller, est restée sur la défensive et n'a pas voulu montrer grand-chose de mes vies antérieures – même si j'ai vraisemblablement eu un aperçu de quelques-unes d'entre elles. En ce qui me concerne, j'ai vraiment eu l'impression de participer à un cours d'improvisation sous anesthésie. Malgré la sollicitation de mon subconscient et de ma mémoire, et la pureté du sentiment de relaxation, c'était comme si je rêvais très lucidement en ouvrant des tiroirs de ma mémoire tout en agrémentant les souvenirs que j'en sortais d'un peu de fantaisie.

Ce phénomène est proche de ce que les scientifiques et psychologues appellent la cryptomnésie et la confabulation, où les sujets « se souviennent de choses qu'ils n'ont pas vécues » et se convainquent qu'elles leur sont arrivées – parmi toutes les choses que j'ai vues, beaucoup semblaient sortir de films que j'avais regardés récemment ou d'éléments empruntés à mon quotidien.

Cependant, je suis d'accord avec Clare sur quelques éléments qui articulent son travail – en particulier, l'importance d'aller rechercher ce qui est refoulé dans l'inconscient. Je suis sûr que le type de thérapie qu'elle propose peut aider certaines personnes à guérir de traumas en leur offrant un semblant de réalité, et en leur donnant accès à des sentiments et pulsions qu'ils refouleraient consciemment – la fin justifie les moyens. En revanche, j'ai du mal à croire en cette version arrangeante de « la vie après la mort » proposée par le Dr Newton et Clare. En gros, tout ça m'a semblé être une manière de gérer l'inévitabilité de la mort en rationalisant et gardant une illusion de contrôle.

J'ai presque oublié, mais cette forme de thérapie peut vous ouvrir une nouvelle porte dans la recherche de la vérité universelle et du sens de la vie. Pour Clare, la mienne est clairement faite pour me tester : c'est sûr que le cancer à 20 ans ça n'arrive pas à tout le monde, et c'est une épreuve. Même si je ne jette pas tous ses arguments à la poubelle, j'ai du mal à croire en l'explication de Clare. Je pense que n'importe qui peut trouver un semblant de sens dans n'importe quel type de situation, c'est la nature humaine. Croyez-y ou non, ça ne tient qu'à vous et votre foi.

C'est normal d'être terrifié par l'inconnu – c'est l'essence même du terrifiant. Cet inconnu créé un vide en nous qui doit être comblé. Le vide existentiel créé par l'angoisse de la mort est comblé par la religion, la spiritualité, la philosophie ou autre. La foi permet de se rassurer, en expliquant l'inexplicable, et de s'en protéger, s'en distancier avec une barrière protectrice – au moins subconsciemment.

En ce qui me concerne, ça me va de vivre avec ce vide. L'idée que le monde est absurde et n'a aucun sens me va aussi – comme l'idée que la plupart de ses mécanismes échappent au raisonnement humain. Appelez ça comme vous voulez : nihilisme, fatalisme, manque de foi... c'est ma foi à moi : l'idée que la mort peut-être la fin de tout me va aussi.

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