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On a demandé à des adolescents de Paris ce qu’ils pensaient du fait d’être « en guerre »

Dans le cerveau des petits loups condamnés à vivre dans la terreur.

Toutes les photos sont de l'auteur

« Nous sommes en guerre contre le terrorisme djihadiste », a annoncé François Hollande lors de son discours devant le Congrès lundi dernier. Les attentats coordonnés à Saint-Denis et dans les X e et XIe arrondissements le soir du 13 novembre sont les attaques ayant fait le plus de ravages en France depuis 1945. Le lendemain des attentats qui ont fait au moins 129 morts et 352 blessés, le personnel soignant, les forces de police et les pompiers n'ont pas non plus hésité à évoquer des « scènes de guerre », corroborant les dires du président.

L'état d'urgence décrété, les frappes intensives en représailles sur Rakka, le fief de l'État Islamique, et la terreur qui commence à s'installer sont tous des symptômes d'une situation de guerre. De vraie guerre, donc. D'autant plus que les armes utilisées par les assaillants – grenades, fusils d'assaut, ceintures d'explosifs – donnent aux attaques un caractère de guérilla urbaine. Impossible de déterminer pour l'heure combien de temps elle risque de durer, mais il y a fort à parier que le traumatisme laissé par l'horreur de vendredi ne disparaîtra pas tout de suite. D'autant plus que les porte-parole de l'État Islamique ont certifié qu'ils poursuivraient leurs attentats dans les « pays des Croisés » et notamment en France tant que les frappes de la coalition se poursuivront contre Daesh en Irak et en Syrie.

On est allé dans les quartiers de l'est parisien – X e, XIe, XIXe et XXe arrondissements – pour demander aux collégiens et lycéens du coin à comment ils envisageaient leur futur proche. Et le fait de vivre le reste de leur jeunesse dans un climat de guerre invisible.

Arthur & Timothée, 17 et 18 ans

VICE : Salut les petits loups. Dites, vous pensez qu'on est en guerre ?
Arthur :
Franchement, pour l'instant vu qu'il n'y a pas de troupes au sol, je ne pense pas qu'il y ait réellement une guerre. Mais il y a quand même une vraie menace. Ça devient quelque chose dont il faut vraiment se préoccuper.

Timothée : Je dirais plutôt que c'est une guerre intérieure. On les attaque sur leur front – mais eux nous attaquent de l'intérieur avec des kamikazes.

Vous sentez-vous menacés ?
Timothée :
Moi, de mon côté je fais des DJ sets et d'autres événements culturels comme ça. Je me rends compte que c'est un milieu qui va être ciblé, comme pour ce qui s'est passé avec les Eagles of Death Metal. Là-dessus, oui, je me sens menacé. Mais sinon ça ne m'empêche pas de sortir, d'organiser des événements. Je sais que ça peut arriver. J'ai des potes qui se sentent visés. Je me sens concerné quand même, mais ça ne m'atteint pas.

Arthur : Le soir de l'attaque, on est sortis malgré ce qui venait de se passer. À la limite, je n'ai pas peur pour moi, mais plutôt pour les autres. Ça ne m'empêchera pas de sortir et d'aller dans les bars.

Ça ne vous fait pas chier de vous dire que vous allez devoir vivre votre jeunesse avec ça ? Un truc délétère qui peut potentiellement durer des années.
Arthur :
Moi j'en ai pris conscience quand j'ai entendu le mot « guerre ». Ça fait bizarre, il y a un truc qui change. C'est sûrement un tournant. Ce qui va se passer dans les prochains jours et les prochains mois va déterminer ce vers quoi on va continuer.

Les répercussions me font le plus peur. J'espère qu'on ne va pas tomber dans un climat de paranoïa et de terreur. Ce ne sont pas les terroristes qui me font peur, mais ce qui va se passer après, la montée potentielle du Front National, ce genre de trucs.

Timothée : J'ai des potes qui commencent à relayer des photos de Poutine et qui citent sa sortie « Moi, les terroristes je les tue jusque dans les chiottes. » Leur message, c'est qu'il faut suivre Poutine. En fait, ce sont des potes qui ont des idées de gauche et qui se retrouvent à relayer des posts identitaires.

Arthur : Ça fait flipper, on ne sait plus du tout de quel côté aller. On ne peut pas aller dans l'extrême, ni être laxiste.

Paul, 16 ans

Tu penses qu'il va se passer d'autres choses, après les attaques de vendredi et d'hier matin à Saint Denis ?
Arthur :
Pas maintenant. Je dirais, dans six mois il risque de se passer quelque chose d'encore plus grave. Nous, tout ce qu'on va faire c'est bombarder. Et ça ne va rien changer. Tant qu'il n'y aura pas une intervention réelle au sol, il ne pourra rien se passer. On n'a pas une armée suffisante pour ça ; notre budget est trop restreint.

Tu te vois comme une cible potentielle de nouvelles attaques ?
Je suis Français, donc comme tout Français bien sûr que je me sens visé. Les terroristes ont attaqué le XI e, c'est un quartier populaire – pas comme les Champs-Élysées où il y a beaucoup de touristes. Là, c'est vraiment nous les Français qui sommes pris pour cibles.

Ça te fait quoi d'être « en guerre » ?
C'est bizarre d'être en guerre contre le terrorisme. En fait, ce n'est pas vraiment contre un État, mais plutôt une nébuleuse ; on ne sait pas trop ce que c'est. C'est bizarre. En plus, on ne peut pas réellement aller sur le sol parce que c'est compliqué, donc je ne sais pas vraiment ce qu'on peut faire. On va se prendre des attaques. Tout ce qu'on peut faire, c'est bombarder.

Mes parents n'ont jamais vécu dans une ville sûre avant d'arriver à Paris. Ils nous disent souvent qu'ils essaient de nous donner le meilleur, mais avec ce qu'il se passe, on se dit qu'on va peut-être grandir comme eux.

Inès & Yasmine, 15 ans

C'est quoi la guerre contre le terrorisme ?
Inès :
Pour moi, c'est nous qui leur lançons des bombes – et eux qui nous attaquent. Enfin, ça, c'était avant. Maintenant, c'est devenu plus intellectuel. Je m'attends à ce qu'il y ait d'autres attentats. On n'est plus trop en sécurité.

Yasmine : Maintenant on vit dans l'horreur, on a peur. On est plus sûrs de nous, on ne peut plus se déplacer comme on veut, de peur qu'il y ait d'autres attentats sur le territoire.

C'est quoi le meilleur moyen pour vous de combattre le terrorisme ?
Inès :
Surtout, de ne pas répliquer. Ou alors, il faut répliquer en parlant. Là, on vient de lancer 20 bombes sur Daesh. Pour moi ça n'a servi à rien ; c'est encore pire. Les présidents auraient dû se concerter et en parler, pas répliquer.

Yasmine : Qu'on arrête de lancer des bombes en Syrie. Pour eux, c'est comme une vengeance. Ils voient ce qu'on fait comme une provocation. Ils vont vouloir nous lancer des bombes dessus et on ne sera plus jamais tranquilles !

Qu'est-ce que ça vous fait de vous dire que vous grandissez dans un monde en guerre ?
Inès :
C'est triste parce que je me dis que je vais grandir là-dedans, comme mes frères et sœurs. Ce n'est pas ce que nos parents auraient voulu pour nous. Par exemple, mes parents à moi n'ont jamais vécu dans une ville où on vit bien avant d'arriver à Paris. Ils nous disent souvent qu'ils essaient de nous donner le meilleur, mais avec ce qu'il se passe, on se dit qu'on va peut-être grandir comme eux. Et c'est triste.

Yasmine : C'est fou de se dire qu'on vit dans une grande ville comme Paris, où il y a beaucoup de sécurité, et malgré ça, on n'est pas en sécurité. On ne sera jamais plus vraiment tranquilles.

S'il y a d'autres attaques, elles se produiront dans des quartiers comme le nôtre, le X e arrondissement – pas dans des quartiers plus riches.

Sepand, 18 ans

Salut Sepand. Penses-tu que tu es désormais une cible potentielle ?
Sepand :
Je suis un lycéen qui fait partie de l'éducation nationale ; on est là pour la liberté d'étudier. Donc par rapport aux idées que Daesh veut propager je pense qu'on est tous des cibles. C'est pour ça que mon lycée est énormément sécurisé ; on passe les récrés à l'intérieur et tout ça.

C'est quoi exactement la guerre « contre le terrorisme » ?
Je ne sais pas si tuer des gens ou faire des assauts contre Daesh ça serait vraiment utile, mais après, il faut bien répliquer – on ne peut pas rien faire non plus. Clairement, je ne saurais pas définir la guerre. J'habite en France, je n'ai jamais été face à ça. Même si mes parents viennent de deux pays qui sortent de guerre : Iran et Vietnam.

Tu penses qu'on peut gagner cette drôle de guerre ?
Clairement, oui. Si la France le voulait vraiment elle le pourrait, mais ça ferait énormément de victimes. On sait très bien qu'en termes de force brute Daesh ne peut pas gagner cette guerre face à la coalition occidentale. On pourrait se débarrasser du problème rapidement si on le voulait. Mais éthiquement parlant, je ne sais pas si ça serait une bonne idée de massacrer un nombre important de personnes. On devrait essayer de convaincre plutôt que de tuer.

Mehdi, Léon, Gabriel & Selma, 14 et 15 ans

Ça vous fait quoi de vous dire qu'on est en guerre ?
Medhi :
Je trouve que ce n'est pas une bonne chose. Ça donne raison aux terroristes, c'est un peu ce qu'ils veulent. Je pense qu'il y a d'autres solutions que de rentrer en guerre.

Léon : Ils veulent qu'on ait peur. C'est pour ça qu'ils font des attentats un peu partout. Ils veulent qu'on ne se sente pas en sécurité et qu'on rentre vite chez nous.

Gabrielle : On ne se rend pas vraiment compte qu'on est en guerre, même si on sait qu'il y a des frappes en Syrie. Mais là, en ce moment, il ne se passe rien dans les rues ; on ne voit ni la police, ni les militaires. Je trouve qu'on ne s'en rend pas bien compte.

Vous avez peur d'être visés ?
Selma :
À partir du moment où on est Français, on sait qu'on peut être visés.

Mehdi : D'autant plus qu'on habite dans des quartiers populaires. S'il y a d'autres attaques, elles se produiront dans des quartiers comme le nôtre, le X e arrondissement – pas dans des quartiers plus riches.

Gabrielle : Ce que les terroristes n'aiment pas, c'est la mixité, comme ici. C'est pour ça qu'ils sont allés dans les cafés, ou à Saint-Denis : il n'y a vraiment que ça. Nous, on habite juste à côté, donc ça fait assez peur.

Qu'est-ce que vous allez faire face à cette guerre, qui risque de se prolonger pas mal de temps ?
Mehdi :
Je ne pense pas que les terroristes aient assez de ressources pour lutter. La France, c'est un pays ; les terroristes, c'est une sorte d'association, de groupe. Ils n'auront jamais assez de moyens, contrairement à la France.

Gabrielle : Même s'ils tirent pas mal d'argent de leurs puits de pétrole, je ne pense pas que Daesh pourra tenir longtemps. Après, ils ont des membres partout dans le monde, donc on ne peut pas vraiment faire grand-chose. Mais la France n'est pas toute seule : on est quand même plus ou moins en sécurité. Je ne sais pas trop ce qu'on peut faire à notre âge. On est allés à République mardi mettre les bougies et tout, mais à part ça, je ne sais pas trop comment on peut faire changer les choses. Ça va peut-être aller de pire en pire – mais c'est comme ça.

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