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La capitale d'Azerbaïdjan veut devenir le Dubaï de la mer Caspienne

Bakou a l'ambition de devenir la ville du futur, et pour cela, elle n'hésite pas à détruire des quartiers entiers et à exproprier des centaines de personnes.

par Derek Mead
03 Janvier 2017, 8:00am

En juin, je me suis rendu à Bakou, en Azerbaïdjan, pour assister au Grand Prix d'Europe de Formule 1 organisé dans la capitale. Le parcours de la course serpentait à travers le centre-ville, un ensemble architectural composite réunissant bâtiments historiques et modernes, vieux restaurants, et magasins de luxe aussi étincelants que déserts. L'événement avait réunit pour l'occasion une assemblée bigarrée de riches qui ont bâti leur fortune sur l'industrie pétrolière. Une industrie qui a dû résister à la chute spectaculaire des prix du pétrole qui a marqué ces trois dernières années.

Qu'un état pétrolier autocratique investisse dans les événements mondains prestigieux afin de se tailler une place sur la scène mondiale est une stratégie vue et revue. Il était plutôt curieux de voir la presse sportive internationale évoluer dans la ville, jeter un coup d'oeil sur les boutiques Dior et les Starbucks flambants neufs comme s'il s'agissait de quelque chose de parfaitement normal, puis de passer à autre chose. C'est un fait, le gouvernement de l'Azerbaïdjan aspire à faire de Bakou le Dubaï de la mer Caspienne. On y verra bientôt des îles artificielles, dont la construction est en cours. Un titre du New York Times Magazine 2013 résume parfaitement les nouvelles ambitions de ce pays du Caucase : "L'Azerbaïdjan est riche. À présent, il veut être célèbre."

En circulant dans la ville depuis l'aéroport, je suis passé sur une autoroute bordée d'immeubles tout neufs, de stades et d'une architecture étonnante qui est la mieux représentée par le Heydar Aliyev Center. Mais ce qui m'a le plus frappé en découvrant la ville, c'est que son nouveau vernis était inspiré par le même luxe générique qui caractérise d'autres villes en plein essor. Évidemment, il y a un hôtel Trump à Bakou. Mais surtout, on y voit des quartiers historiques méthodiquement démolis pour être remplacés par des ensembles modernes clinquants.

Sovetsky, un quartier dont les bâtiments ont plus d'un siècle et dont le nom rappelle la période soviétique en Azerbaïdjan (entamée avec l'entrée de l'Armée Rouge à Bakou en 1920), a subi ce triste sort. De quartier historique à l'histoire passionnante, Sovetsky est devenu l'un des quartiers les plus chers de la ville, tout en devenant par la même l'un des quartiers les moins remarquables.

L'architecture du vieux quartier a un style ornemental très distinctif ; avant qu'il ne soit entièrement rasé, j'ai pris soin de le mitrailler à l'aide de mon appareil photo, comme d'autres avant moi.

En décembre 2013, le maire de Bakou a demandé la démolition complète de Sovetsky, qui abrite un riche ensemble de mosquées, églises, et habitations azéries traditionnelles. Les autorités ont d'abord annoncées que les bâtiments historiques seraient préservés - pourtant, tout porte à croire que les habitations seront remplacées systématiquement par des immeubles génériques adaptés à une population cosmopolite. Le vice-premier ministre Abid Sharifov a récemment déclaré aux journalistes que Sovetsky serait dominé par la verdure et les parcs, réaffirmant "qu'aucun nouveau bâtiment résidentiel ne serait construit dans cette zone", selon le journal local Kaspi.

Kaspi explique que plus de 2400 bâtiments ont été rasés depuis 2013. La ville a construit de nouveaux logements pour les habitants qui ont dû quitter le leur. Cependant, ceux-ci se situaient en périphérie de la ville. Un arrangement injuste, selon eux.

Les résidents de Sovetsky ont commencé à protester contre les expulsions forcées en 2014, arguant que l'indemnisation du gouvernement était bien en dessous du taux du marché, d'autant plus qu'ils avaient dû quitter un logement idéalement situé au centre-ville. "Les résidents se plaignent que l'offre d'indemnisation de 1500 manats (1397 euros) par mètre carré ne suffit pas à acheter une nouvelle propriété", a déclaré à l'époque le bureau de Radio Free Europe en Azerbaïdjan. 'Ils exigent 5000 Manats (4650 euros) par mètre carré, ce qui, selon eux, est le prix actuel du marché immobilier au centre-ville."

La démolition de Sovetsky s'inscrit dans un projet plus large de modernisation de la ville. Celle-ci expulse régulièrement ses résidents les plus indésirables à l'occasion des événements importants, comme les Jeux d'Europe 2015 ou la course F1 cette année. En 2012, Human Rights Watch a accusé la mairie de Bakou d'''expropriation illégale de biens et d'expulsions forcées de dizaines de familles dans quatre quartiers de Bakou, parfois sans avertissement ou au milieu de la nuit."

"Les autorités ont ensuite démoli des maisons, même quand les possessions des résidents étaient encore à l'intérieur", poursuit le rapport de Human Right Watch. "Le gouvernement a refusé de fournir une compensation équitable aux propriétaires, qui habitaient des quartiers particulièrement en vue. La loi azerbaïdjanaise stipule pourtant que la valeur marchande du bien doit être remboursée en compensation d'une vente forcée."

Tandis que je m'éloignais des tractopelles, ce monsieur, que nous appellerons Ferid, puisqu'il ne m'a pas donné son nom, est venu me saluer et me faire visiter les environs. Ferid et son équipe aident des familles à déménager de leur immeuble, qui trône désormais au milieu d'un tas de gravats. Les environs ont été entièrement rasés.

(Après avoir vu les tatouages sur mes bras, Ferid m'a montré les siens. Quand il a su que j'étais journaliste, il m'a fait promettre de publier cette photo. Ces symboles sont de toute évidence importants pour lui.)

Voici les appartements concernés. Par l'intermédiaire d'un interprète, Ferid m'a expliqué que le gouvernement avait coupé l'eau et l'électricité de ces appartements pour inciter les habitants à déménager le plus rapidement possible. Ces derniers sont forcés d'accepter des rachats de propriété et de se déplacer loin de la ville, dans des quartiers de moindre standing.

Ferid m'a présenté Mr. Aliyev, qui vivait ici depuis plusieurs dizaines d'années en compagnie de sa famille. Il a tenté de demeurer chez lui le plus longtemps possible, malgré la pression des autorités. Il m'a expliqué que l'offre d'indemnisation de la mairie était bien en deçà de ce que valait sa propriété, et a du mal à supporter le fait de devoir plier bagages pour qu'une élite vienne s'installer à sa place, dans un quartier qu'il connait comme sa poche depuis tout petit.

Ses deux petits-enfants ont passé la tête par la fenêtre, et demandé comment une ville pouvait laisser une famille sans eau ni électricité pendant si longtemps.

La maison d'Aliyev se trouvait à environ deux kilomètres de marche des Flame Towers (ces immeubles à la surface réfléchissante située en plein centre de Bakou), qui brillent de mille feux sous l'éclairage nocturne afin de célébrer l'identité historique du pays, la Terre du Feu.

Pour cette nation, qui veut absolument se tailler une place sur la scène internationale, ce changement de visage constitue un passage obligé. Toutes les villes connaissent des périodes de mutation ; mais ici, j'aurai été marqué par la cadence impitoyable de la réhabilitation, par lesimmenses projecteurs balayant les décombres durant la nuit. Ici, le travail des ouvriers ne s'interrompt jamais. Après Sovetksy, d'autres quartiers seront réinventés.

Difficile de prévoir à quel point l'Azerbaïdjan sera marquée par la crise du pétrole. Ce qui est sûr, c'est que les quartiers que j'ai visités durant l'été n'existent déjà plus.