Les affiches soviétiques contre la consommation d’alcool
"Antingen, eller" P. Letunov, 1983
Culture

Les affiches soviétiques contre la consommation d’alcool

En 1985, la prohibition de l’alcool en Russie s’est révélée désastreuse pour l’économie, mais c’était une grande époque pour les passionnés d’affiches anti-alcool.
17.5.17

L'article original a été publié sur VICE Pologne.

Les Russes peuvent boire de la vodka comme si c'était de l'eau, veut le stéréotype. Toutefois, pendant quelques années, ils n'ont eu droit qu'à l'eau. En 1985, le chef d'État soviétique Mikhaïl Gorbatchev a décidé d'interdire partiellement la consommation d'alcool. L'objectif était d'améliorer la santé de la population et la productivité au pays, mais ça a vite tourné au désastre.

Plus tôt cette année, la maison d'édition londonienne FUEL a publié le livre de photos ALCOHOL, une collection d'affiches des années 60 aux années 80 illustrant les efforts futiles du gouvernement soviétique pour dissuader la population de boire. Dans le livre, l'historien Alexei Pluster-Sarno raconte les grandes lignes de l'histoire de la consommation d'alcool en URSS et explique comment cette volonté a décuplé la production artisanale d'alcool.

J'ai parlé à l'éditeur, Damon Murrey, des vastes effets de cette prohibition partielle, qui aura duré deux ans.

VICE : Que disait la loi exactement?
Damon Murray : La directive de 1985 s'intitulait Sur les mesures à prendre pour vaincre la consommation d'alcool et l'alcoolisme ainsi qu'éradiquer l'alcool de contrebande. C'était une prohibition partielle appelée en Union soviétique « loi sèche ». Gorbatchev a forcé de nombreuses distilleries à se convertir à la production de boissons gazeuses et a haussé le prix de la bière, du vin et de la vodka. Il a aussi limité les heures et les endroits où il était légal d'acheter de l'alcool. Les magasins ne pouvaient vendre de l'alcool qu'entre 14 heures et 19 heures. Il fallait faire la file au début de la matinée et parfois depuis la veille pour s'en procurer. Notamment en raison des bagarres qui éclataient dans ces files, et les propriétaires des petits magasins ont dû faire appel aux policiers pour maintenir la paix.

Pourquoi est-ce que le gouvernement soviétique a choisi de limiter la consommation d'alcool?

L'économie stagnait depuis des années et on considérait que l'alcool en était grandement responsable : les ouvriers se présentaient au travail en état d'ébriété, la vie familiale et sociale de la population en souffrait. En forçant les Soviétiques à dessaouler, Gorbatchev souhaitait que la productivité augmente considérablement. On pensait que l'argent que la population économiserait servirait dorénavant à acheter d'autres produits de consommation, ce qui aurait un effet positif sur l'économie. Ça ne s'est pas produit. L'équilibre entre l'offre et la demande a changé si vite et si soudainement que la production n'a pas pu être à la hauteur. De plus, le manque de biens a eu un effet négatif sur la motivation à travailler des Soviétiques. Pourquoi travailler s'il n'y a rien à acheter avec l'argent gagné?

« Son monde intérieur », P. D. Yegorov, République socialiste soviétique d'Ukraine, 1987

Comment les Soviétiques ont-ils réagi?
Ils se sont tous mis à fabriquer de l'alcool à la maison. Les gens se servaient de restes de matière organique ou d'ingrédients bon marché de mauvaise qualité comme des féculents, du sucre, des grains, des betteraves ou des pommes de terre pourries. Ils ont cherché des substituts à l'alcool, comme des produits d'entretien chimiques, des médicaments et même de l'eau de Cologne. Une bouteille d'eau de Cologne, par exemple, avec un pourcentage d'alcool de 64 % coûtait 98 kopeks en 1988, tandis qu'une bouteille de vodka coûtait plus de 10 roubles [soit 1000 kopeks]. Cette différence de prix suffisait pour que bon nombre de Soviétiques se fichent de l'odeur de l'eau de Cologne et en boivent. Ils consommaient pratiquement tout ce qui pouvait remplacer l'alcool : du vernis, de la cire liquide à chaussures, de la colle, du liquide lave-glace, de l'antigel, du liquide de frein ou de l'insecticide. Même du liquide de déglaçage des avions militaires : les équipes au sol le siphonnaient de l'avion, le distillaient et le buvaient. Il est arrivé qu'on remplace ce liquide de déglaçage par de l'eau, qui bien sûr gelait à une haute altitude.

Comment a procédé le gouvernement pour l'imposer?
La fabrication d'alcool à la maison est devenue une infraction criminelle et les contrevenants s'exposaient à une peine de deux ans de prison. En plus, quiconque était pris en état d'ébriété pouvait être arrêté et envoyé dans un centre de rétablissement. Dans ces années, les Soviétiques qui buvaient même de petites quantités d'alcool – ou simplement sortaient tard le soir – pouvaient avoir des problèmes. Comme la police engrangeait des revenus en donnant des amendes aux buveurs, les policiers étaient heureux de mettre la main sur quiconque avait pris un verre d'alcool.

Que montrent les affiches anti-alcool que le gouvernement a conçues?
Elles sont très directes, elles sont contre la consommation d'alcool. On voit des personnages en état d'ébriété littéralement prisonniers d'une bouteille ou étranglés par un serpent vert [un symbole de l'alcool en URSS]. Les personnages qu'on y voit sont des parasites sociaux incompétents au travail, des femmes enceintes saoules, des conducteurs en état d'ébriété, des ivrognes négligeant leur famille, des hommes violents, des dangers pour eux-mêmes et leur entourage. Mais l'esthétique est tellement vivante et particulière qu'elles sont intéressantes.

« Combattez l'ébriété », V. Zharinov, 1977

Est-ce qu'il y a eu un effet positif sur l'économie et la productivité?
Non, les conséquences ont été plutôt désastreuses. Avant 1985, les ventes d'alcool représentaient entre 30 % et 40 % des revenus de l'État. En 1987, ces revenus avaient diminué de plus de 37 millions de roubles. La campagne a contribué largement à la crise économique de 1987. La population n'avait pas arrêté de boire, ils avaient seulement remplacé l'alcool par des boissons artisanales et des substituts.

Pourquoi est-ce que le gouvernement a mis fin à la prohibition?
Bien, ce n'était pas un succès. Son effet négatif sur le budget de l'État et la hausse effrénée de consommation de substituts à l'alcool vendu en magasin ont dépassé de loin les bénéfices, s'il y en a eu. En 1988, Gorbatchev a rehaussé la production d'alcool du gouvernement, ce qui a marqué la fin de la prohibition partielle.

Faites défiler vers le bas pour voir plus d'affiches soviétiques anti-alcool.

« Les partys arrosés finissent en lendemains de veille amers ». Le texte du tatouage dit : « J'aime l'ordre ». P. Sabinin, 1988

« Une union honteuse : un paresseux + la vodka! », V. O. Pushenko, République socialiste soviétique d'Ukraine, 1980

« Ne buvez pas du serpent ou vous deviendrez vous-même un reptile », A. E. Bazilevich, République socialiste soviétique d'Ukraine, 1972

« Petit à petit, vous devenez un voyou, il est dangereux de tolérer l'alcool, il n'y a qu'un pas de l'alcool au crime », auteur inconnu, 1986

« Nous vaincrons! » Sur le serpent, il est écrit : « Alcoolisme ». E. Bor, 1985

« Ne perdez pas votre vie en la buvant », I. M. Maistrovsky, 1977