Images publiées avec l'aimable autorisation du Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

Walker Evans, passion pub

Le photographe de l’Amérique en crise des années 1930 était un fervent passionné de publicités, qu’il photographiait aussi compulsivement qu’il les collectionnait.

|
mai 7 2017, 1:25pm

Images publiées avec l'aimable autorisation du Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

On connaissait surtout de Walker Evans ses photographies sur les métayers d'Alabama pendant la Grande Dépression américaine des années 1930 et sa série d'anonymes au regard perdu dans le métro new-yorkais. Et puis on est allés faire un tour à la grande rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou — la première en France — et nos lacunes nous ont sauté aux yeux. Evans disait : « Une bonne exposition est une leçon pour le regard ». Sans doute celle-ci fut instructive. Dans chaque salle ou presque, une découverte sur un pan de son travail.

Hormis ses images de la crise américaine après le krach boursier de 1929, ses publications dans le magazine Fortune dans les années 1940 et 1950 , et les centaines de photos empreintes du style documentaire qui va constituer le noyau dur de sa recherche photographique, on a découvert son obsession pour la publicité. Evans a mené toute sa vie une quête passionnée sur les caractéristiques fondamentales de la culture vernaculaire aux États-Unis. Ces détails infimes du quotidien, cette culture invisible, populaire et non répertoriée qui ont fait de l'Amérique ce qu'elle était dans les yeux du photographe américain : une grande et fascinante inconnue recouverte d'affiches Coca-Cola et de vieilles enseignes rouillées.

Objets issus de la collection personnelle de Walker Evans. Vue de l'exposition « Walker Evans » au Centre Pompidou. Photo de l'auteure.

Evans faisait parfois référence à lui même comme « Walker Evans III ». Son père et son grand père avant lui ont porté le même nom. Son grand père était photographe lui aussi, et son père, Walker Evans Jr., était un homme d'affaires et un publicitaire. Celui que l'Histoire a donc retenu a très tôt développé une relation particulière avec le monde de la publicité et l'iconographie de masse qu'elle produisait. Il était attiré par la manière dont l'utile se transformait en visible et était fasciné par les signes ostensibles de la fonctionnalité marchande.

Cartes postales issues de la collection personnelle de Walker Evans. Vue de l'exposition « Walker Evans » au Centre Pompidou. Photo de l'auteure.

Dès l'adolescence, Evans va collectionner des vieilles cartes postales américaines du début du XXe siècle dont certaines sont exposées aujourd'hui à Beaubourg. Raturées, écornées, il les aimait pour ce qu'elles disaient de leur temps, comme autant de traces d'une époque révolue, de jolis ou affreux souvenirs transmis d'une génération à l'autre sur des petits carrés de carton. Plus tard, il collectionnera aussi des tickets d'autobus, des coupures de journaux, des billets de loterie et des papillons publicitaires. Des centaines d'objets qu'il va conserver et fétichiser jusqu'à les exposer dans sa propre maison.

Intérieur domestique de Walker Evans, cheminée et peinture de voiture, avril 1975.

La puissance de la vision d'Evans, c'est d'avoir créé en donnant justement l'impression de ne pas le faire. Il a adopté les codes de la photographie non artistique avec cet attrait méthodique pour le vernaculaire tout en revendiquant une démarche totalement créative. Cette contradiction a fait de lui un pionnier de l'art moderne dans la photographie et l'a érigé au rang d'artiste proto-pop de l'Amérique populaire. Comme Eugène Atget, le grand documentariste du vernaculaire parisien, Evans a aussi beaucoup photographié les vitrines des petits commerces américains. La typographie des enseignes, la façon dont les lettres se transformaient au grès des messages, les affiches dans les vitrines, les postures des mannequins, le soin apporté par les commerçants pour peindre leurs devantures : il se plaisait à photographier ce lyrisme mercantile et rudimentaire des bric-à-brac de la rue.

À gauche : License Photo Studio, New York, 1934 ; à droite : Penny Picture Display, Savannah, 1936.

Aussi, le photographe est fasciné par les affiches publicitaires. Bigarrées, délavées par le temps, fraîchement collées ou esquintées, il les documente comme des personnes et les photographie en contexte ou en plan serré, tels des portraits inanimés. Dans les années 1960 et 1970, il cherchera même compulsivement les fautes d'orthographe sur les panneaux des bords de routes. Une lubie — qualifiée d'« obsession artistique » par son dernier assistant Jerry Thompson — qu'Evans portera en lui jusqu'à sa mort, en 1975.

Houses and Billboards in Atlanta, 1936.

Vous avez jusqu'au 14 août 2017 pour aller voir l'exposition « Walker Evans » au Centre Pompidou, à Paris. Toutes les infos ici.

Lucie est sur Twitter.

Plus de VICE
Chaînes de VICE