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Sports

Rugby des clochers, épisode 1 : Bienvenue à Saint-Sul !

L'équipe de rugby de Saint-Sulpice-sur-Lèze, ville de 2 300 habitants, évolue en Fédérale 1, le plus haut niveau amateur. VICE Sports va passer la saison avec eux, et vivre un autre rugby.

par Philippe Kallenbrunn
09 Septembre 2016, 8:55am

Photos de l'auteur

Dans l'ombre du Top 14 et de ses stars bodybuildées, tous les dimanches à 15 heures se joue un autre rugby. Celui des copains, des interminables déplacements en car, des troisièmes mi-temps à rallonge, des lundis matins difficiles. De véritables aventures humaines et sportives dont on raffole chez VICE Sports.

Du coup on a décidé d'aller dans une petite bourgade de Haute-Garonne, à Saint-Sulpice-sur-Lèze, pour vivre une saison de rugby, un autre rugby même, avec l'Union Sportive Saint-Sulpicienne. L'équipe fanion du club évolue en Fédérale 1, la première division des rugbymen amateurs. Les joueurs ne sont pas payés et, sur le terrain, ils vont devoir s'envoyer pour permettre au club de perdurer au plus haut niveau amateur, au milieu d'équipes qui rêvent d'accéder au monde professionnel et dont certains joueurs sont grassement rémunérés. Saint-Sulpice-sur-Lèze nous a gentiment ouvert les portes de son stade et de ses vestiaires.

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Il faut le voir pour le croire. Saint-Sulpice-sur-Lèze est une curiosité absolue dans le paysage du rugby français. Le club de ce gros village de Haute-Garonne, limitrophe de l'Ariège, joue cette saison dans l'élite des amateurs. Peuplée par 2 300 habitants environ, elle sera la plus petite ville représentée en Fédérale 1. Ce n'est pas une première : l'Union Sportive Saint-Sulpicienne (USSS) a déjà évolué au troisième échelon national, en 2014-2015. Le miracle n'a toutefois duré qu'une saison. La rétrogradation promise aux guerriers vert et rouge avait été actée d'un cheveu après une ultime défaite à Saint-Jean-de-Luz (9-10). Devenue son chat noir, cette même équipe basque a éliminé l'USSS en quart de finale de la Fédérale 2 au printemps 2016. Mais le plus fort, c'est-à-dire la remontée immédiate à l'étage supérieur, avait été acquis auparavant, le 22 mai dernier, lors d'un huitième de finale retour homérique à "Saint-Sul", contre Castelsarrasin (35-22), devant une foule de 1 300 spectateurs en délire.

A l'entrée de la ville, le rugby, déjà prégnant.

Saint-Sulpice-sur-Lèze est une ancienne bastide du XIIIe siècle qui a conservé le charme douillet de ce passé lointain. Les rues bordées d'arcades de bois forment entre elles un quadrillage typique de ces villes neuves fondées au Moyen Âge. Une vingtaine de minutes suffit à les parcourir pour goûter au calme des lieux, tout en admirant l'église Saint-Sulpice (ça ne s'invente pas) et les jolies maisons à colombage. Le stade, lui, se trouve à l'extérieur, en direction d'Auterive, de l'autre côté de la Lèze, affluent de l'Ariège. Fondé en 1965, pour le plus grand bonheur des joueurs du dimanche qui, depuis l'ancien terrain, devaient traverser la ville en crampons pour se laver à l'eau chaude dans les douches municipales avant de revenir sur les lieux de leurs exploits sportifs, il porte le nom de Gaston Sauret. L'homme dont l'histoire retient qu'il a introduit le rugby à "Saint-Sul". En septembre 1912, cet instituteur natif de Calmont aurait en effet débarqué à vélo, un ballon ovale fixé sur son porte-bagage. Et c'est peu dire que la greffe a pris ! Car aujourd'hui, le rugby est une véritable institution à Saint-Sulpice-sur-Lèze. Les autochtones considèrent même sans rire que, « ici, il n'y a que ça ».

Une semaine après la reprise de l'effectif, le 19 juillet, j'ai déboulé à l'improviste à l'entraînement de l'USSS. Je ne connaissais personne, je n'avais même jamais mis les pieds dans ce stade champêtre, et ce n'est pas un cliché, sur lequel semble veiller, depuis la colline attenante, un joyau de moulin. J'ai expliqué aux âmes présentes le sens de ma venue, mon idée de chroniquer la vie du club dans VICE Sports. Les types ont commencé par me dévisager bizarrement : « Qui est ce gus qui nous cause en américain ? » Je me souviens du visage ahuri d'André Lagrange, le secrétaire général du club, faisant une moue méfiante derrière ses lunettes à grosses montures noires. Un mois et demi et plus tard, et quelques heures passées derrière la main courante à regarder les mecs faire suer le burnous sous le cagnard estival, je suis (presque) connu comme le loup blanc. André Lagrange me sert l'apéro et demande à ce que l'on se tutoie. Mieux, j'ai été officiellement "intronisé" le 1er septembre, lors d'un repas avec l'équipe. J'y reviendrai.

L'équipe de rugby semble indissociable de sa ville.

"Saint-Sul", c'est deux terrains, et basta. Les entraînements se déroulent le mardi et le jeudi sur l'annexe, qui est aussi l'ancien terrain d'honneur. Lors de l'intersaison, le terrain d'honneur, garni d'une unique tribune latérale, a été amélioré par l'installation d'un système d'arrosage intégré. Et d'une buvette en dur, amoureusement maçonnée par l'équipe des bénévoles. Ces derniers se comptent sur les doigts des deux mains. Pas plus. Omniprésents, ils sont d'anciens joueurs ou d'anciens dirigeants de l'USSS. Et souvent les deux à la fois. Certains d'entre eux sont même pères de joueurs actuels, à l'instar d'Alain Finotto dont le fil Simon défend les couleurs de l'USSS. C'est cela, un club familial. Toujours disponibles, dévoués, soucieux d'aider les rouages invisibles d'une association sportive aux moyens limités qui se trouverait probablement à l'arrêt sans leur bonne volonté.

Aux abords du stade de l'USSS.

Pour moi, ils sont les copains chantés par Brassens. Chambreurs et terriblement drôles, aussi. Saturnin Hernando, dit "Satou", 85 ans, yeux rieurs et caractère bien trempé, est le doyen de la bande. Il a joué ici dans les années 50, avant de finir au rugby à XIII et d'entamer une carrière de dirigeant à Muret et à Lézat-sur-Lèze, où il a créé le club de rugby et où il réside encore aujourd'hui. "Satou", c'est aussi l'histoire d'un gamin né en Espagne dont les parents ont fui le franquisme. Arrivé en France en 1939, à l'âge de 8 ans, il a monté son entreprise "Hernando Automobiles" en 1972, à Lavelanet-de-Comminges. Présente désormais à Saint-Elix-le-Château et à Grenade-sur-Garonne, elle est devenue une réussite familiale, portée par les fils et les petits-enfants du fondateur.

Les joueurs de Saint-Sulpice-sur-Lèze à l'entraînement, sur leur pelouse du stade Gaston-Sauret.

Tous ces vieux de la vieille attendent avec une excitation non feinte, presque comme des grands gosses, le coup d'envoi du nouvel exercice qui interviendra, pour l'USSS, le 18 septembre, à Bobigny. Sept joueurs ont arrêté en fin de saison dernière et des nouveaux visages, jeunes pour la plupart, sont venus renforcer et renflouer l'effectif. On retrouve à "Saint-Sul" des minots talentueux passés par Colomiers ou par le Stade toulousain qui n'ont pas franchi le cap du professionnalisme. Des gars formés au club aussi, dont certains sont partis, pour différentes raisons, puis revenus. Tous les joueurs sont amateurs et ils ne changeraient de casaque pour rien au monde. Pas l'ombre d'un quelconque exotisme d'ailleurs non plus : ni ailier fidjien, ni pilier géorgien, ni troisième ligne sud-af'. Exceptionnel, tant la Fédérale n'échappe pas à la mondialisation du rugby.

Les bénévoles préparent le dîner.

Le club est coprésidé par un trio : Stéphane Lapierre, directeur technique chez Alten, ancien joueur de l'USSS que tous ici appellent "Caillou" ; Bruno Jeanjean, directeur général de la clinique d'Occitanie à Muret ; et Jérôme Rouzès, lui aussi ancien joueur saint-sulpicien, et dirigeant dans l'entreprise familiale éponyme, dont le siège social jouxte le stade Gaston-Sauret. Ou vice versa, tant Rouzès et l'USSS ont l'air territorialement, et sentimentalement, imbriqué l'un dans l'autre. Aucun de ces trois-là ne voulait assurer la présidence du club tout seul. Ensemble, ils ont dit OK ! Les coaches ? Un nouveau duo est à l'œuvre cette saison auprès de l'équipe première. Jocelyn Authier, une figure colossale du rugby régional, s'occupe des "gros". Déjà en poste l'année dernière, il est désormais accompagné par Damien Denechaud, en charge des trois-quarts. Ancien joueur de Colomiers en Pro D2 notamment, ce dernier travaillait déjà au côté d'Olivier Argentin, son prédécesseur, la saison passée. La carrière sur le pré de l'ancien Columérin avait été brisée en même temps que l'un de ses genoux un jour de mai 2014, lors de l'ultime journée de la phase régulière, victorieuse pour l'USSS contre Lombez-Samatan.

Les joueurs de l'équipe fanion lors du traditionnel repas du jeudi soir.

Je me trouve justement assis à la gauche de l'entraîneur des arrières pendant le dîner, ce jeudi 1er septembre, auquel m'a gentiment convié "Caillou". La première bouffe de la saison. Car c'est une tradition ici : tous les jeudis soir, on mange ensemble ! Joueurs, dirigeants, bénévoles s'attablent dans le club house, qu'on appelle à Saint-Sul la Maison du rugby, entièrement construite par les joueurs. C'est André Lacanal, 78 ans, moustache vaillante et verbe haut, qui dirige les opérations en cuisine. Ancien joueur, ancien président du club et ancien boucher de la ville, il assure aux fourneaux. Son job : faire les courses, dégotter et découper les bons morceaux de barbaque. Ce soir, il prépare vingt kilos d'entrecôte, qui cuiront sur le barbecue, et quelques seaux de frites. Une salade périgourdine pour commencer, un baba au rhum pour finir, des quilles de rouge, j'étais bien, merci.

Alain Quitana, le soigneur du club, au centre, entouré de Satou, à gauche, du président Stéphane Lapierre à droite, et de certains joueurs.

Les clopes pouvaient s'allumer, grillant de ci de là (pas moi maman), tandis que je tapais la causette avec "Caillou". Fait mémorable : la signature (fictive) du contrat du soigneur Alain Quintana, le seul professionnel de l'effectif (vraiment) cette saison. Minuit largement passé, ma soirée se termine auprès des deux leaders de la "une", dont on m'avait vanté les mérites au cours du repas, en pleine partie de coinche : Yohan Meneghel, le capitaine, et Benjamin Roquebert, la star. Un ultime godet de Get 27 avec eux et au lit. « Fa calou » (il fait chaud), comme dit la bande à Satou" ! Bienvenue à Saint-Sul et à la prochaine !

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