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Le streamer qui a terminé les 714 jeux de la NES

Il lui a fallu trois ans et quelques centaines d'heures sur des jeux aussi infernaux que "Ghostbusters" ou "Ikari Warriors", mais il y est arrivé : il a fini tous les jeux sortis sur NES.

par Patrick Klepek
19 Avril 2017, 11:26am

En juin 2014, Piotr Delgado Kusielczuk, alors âgé de 29 ans, s'est lancé dans Whomp 'Em, un obscur jeu de plate-formes sur NES dont le personnage principal est un Indien d'Amérique, inaugurant ainsi un long périple qui devait l'amener à finir tous les jeux sur NES. Près de trois ans et 713 jeux plus tard, sa quête est presque terminée. Demain, si tout se passe bien, Kusielczuk terminera Super Mario Bros. 3 et aura ainsi réalisé son rêve.

"Ça va, je ne suis pas trop nerveux", rigole Kusielczuk, avec qui j'ai pu discuter cette semaine.

Ce défi, baptisé NESMania, n'était pas son idée. Kusielczuk, qui se fait appeler "TheMexicanRunner" en ligne - il vivait au Mexique, avant de s'installer en Pologne - s'est mis au speedrunning il y a quelques années, battant au passage quelques records du monde sur des jeux comme Contra (any% avec deux joueurs), Battletoads (terminé à 100%), Bubble Bobble Part 2 (any%), et bien d'autres encore. Jouer "tranquillement" à un jeu ne l'intéresse pas, comme il le dit lui-même ; il préfère les défis. Il a découvert le concept de NES Mania en discutant avec un ami sur Internet, qui lui a parlé d'un autre streameur, Big John, qui avait eu l'idée de jouer à tous les jeux dans l'ordre alphabétique.

Le pote de Kusielczuk lui a soumis l'idée, pour déconner, de terminer tous les jeux de NES, mais c'était une blague. Une simple blague.

"Moi, je me suis dit :'Ok, je relève le défi'", se souvient Kusielczuk.

À ce stade, vous vous dites peut-être un truc du genre : "hey, ces vieux jeux NES sont hyper cools, mais ils sont surtout incroyablement durs", mais Kusielczuk avait des raisons d'être confiant : il avait déjà fini 30 des jeux NES les plus durs, en se basant sur une liste établie par le blog The Electric Frankfurter. Le projet était dès lors trop alléchant.

La perspective d'explorer les moindres recoins du catalogue NES séduisait particulièrement Kusielczuk, puisque c'était la seule console qu'il avait possédée dans sa jeunesse.

"Quand mes amis un peu plus vieux avaient la SNES, puis la N64 et la PlayStation, moi je n'avais toujours que le NES à la maison, se souvient-il. En vieillissant, je me suis mis à moins jouer, mais je suis resté attaché à la NES, et j'appréciais tout particulièrement la difficulté des jeux. J'étais fier de jouer sur NES."

Quant à son décompte de 714 jeux, il peut l'expliquer.

"Il existe 679 jeux sortis au format NTSC aux Etats-Unis, et 35 jeux sortis exclusivement au format PAL - la norme européenne - ce qui fait 714 jeux au total, écrit-il sur son siteQuand le projet a débuté, je me suis basé sur la liste Wikipedia qui recense tous les jeux NES, et elle comportait 708 entrées. Mais les gens qui suivaient mon projet ont découvert qu'il en manquait quelques-uns. Au final, on est arrivés à 714."

Contrairement à d'autres streameurs, Kusielczuk ne joue pas via un émulateur ; il utilise une vraie NES, avec des cartouches NES. Au début, il n'avait que quelques cartouches ; il n'a pas vraiment une âme de collectionneur. Mais au fil du temps, à mesure que son stream gagnait en popularité et que des gens le soutenaient dans son étrange mission, il a commencé à recevoir des jeux envoyés par des inconnus.

Son rapport au streaming a évolué avec le temps. Sa mère souffre depuis plusieurs années d'une maladie qui affecte ses reins, ce qui a poussé Kusielczuk à piocher dans ses économies pour rester à la maison et s'occuper de sa mère, dont l'état se dégradait.

"Elle allait mal, vraiment mal, raconte-t-il. Et je me suis dit que je pouvais bien prendre deux ans pour m'occuper de ma mère."

À l'époque où il faisait du speedrunning, Kusielczuk a acquis une certaine notoriété. Cela l'a mené à nouer un partenariat avec Twitch, qui lui a rapporté un peu d'argent. Pour compléter ses revenus issus du gaming, il s'est associé à son frère pour streamer des concerts un peu particuliers sur Internet.

"Pendant que mon stream gagnait des vues et des abonnés, la santé de ma mère se dégradait, et elle a fini par entamer une dialyse, raconte-t-il. Sa première séance de dialyse a eu lieu le lendemain du coup d'envoi de NESMania. C'était très dur pour moi. C'était horrible de voir ma mère aussi malade. J'ai commencé à perdre du poids. Personne ne vous apprend à vous préparer à ça."

Comme Kusielczuk streamait depuis sa maison, il pouvait à la fois développer son audience et être là pour aider sa mère. C'est à ce moment-là que le streaming est devenu un job à temps plein.

Presque tous les jeux auxquels Kusielczuk a joué au cours des deux dernières années et demi a été choisi par un système de loterie au sein de son chat Twitch. Cela a donné une dimension aléatoire et rafraîchissante à son périple, surtout après qu'il eut fini les meilleurs jeux disponibles sur la console. Car on ne va pas se mentir : certes, la NES a eu des jeux extraordinaires, mais parmi les 714 jeux, tous ne sont pas de grande qualité. Certains sont mauvais, d'autres carrément affreux, et certains ont même poussé Kusielczuk à s'interroger sur la pertinence réelle de son projet.

"Ghostbusters, dit-il. Il est vraiment infernal."

Mais en se frottant à des jeux notoirement difficiles — Silver Surfer, Dr. Jekyl and Mr. Hyde —il se sentait bien. Mais ses fans ont rigolé quand il s'est attaqué à un jeu spécifique : Ultima III.

"Je ne suis pas le genre de gars qui fait beaucoup de recherches en amont, rigole-t-il. Le truc drôle, c'est que mes abonnés n'arrêtaient pas de répéter 'Oh mec, il me tarde que tu fasses ce jeu ! Je pense que tu n'arriveras pas à le finir !'"

Le plus important, dans NESMania, ce sont les règles à respecter. Kusielczuk n'a pas le droit d'utiliser de save states (un outil très répandu dans les émulateurs qui permet au joueur de sauvegarder et reprendre une partie quand il veut), d'être aidé par d'autres joueurs, ou d'utiliser des codes qui ne figurent pas dans le manuel du jeu. Du coup, Kusielczuk a passé plus de 20 heures à errer sans but dans le monde d'Ultima III, avant de se résigner à demander dans le chat qu'on lui indique la bonne direction. Avec un petit coup de pouce, il a finalement réussi à se lancer.

" Je ne suis pas le genre de gars qui fait beaucoup de recherches en amont. Le truc drôle, c'est que mes abonnés n'arrêtaient pas de répéter 'Oh mec, il me tarde que tu fasses ce jeu ! Je pense que tu n'arriveras pas à le finir !'"

Mais le plus dur, ça a été Ikari Warriors, un jeu d'action hyper répétitif et horriblement difficile.

"[Soupir] J'ai vraiment passé beaucoup, beaucoup de temps sur ce jeu", se souvient-il.

Il a fallu plusieurs heures à Kusielczuk simplement pour venir à bout du premier niveau, mais à chaque fois qu'il progressait dans la zone suivante, il mourait immédiatement. Et comme Ikari Warriors ne permet pas au joueur de continuer la partie, il lui fallait à chaque fois tout recommencer. Kusielczuk devait donc à nouveau se frayer un chemin jusqu'au niveau 2, pour y mourir encore une fois. Et ainsi de suite.

En désespoir de cause, Kusielczuk a finir par lancer une version émulée d'Ikari Warriors et a eu recours à ses astuces de speedrunning appliquées au jeu - il a notamment utilisé des save states pour ne pas perdre systématiquement sa progression et mieux comprendre le fonctionnement du jeu, et ainsi gagner du temps.

"Je me suis entraîné pendant 16 heures, raconte-t-il. J'ai même découvert un glitch que les speedrunners exploitent désormais ! Puis je me suis lancé dans de vraies tentatives, sans save states, sans tricher, rien. Au final, après environ 14 heures de plus, soit un total de 32 ou 33 heures, j'ai fini le jeu."

Le dernier jeu auquel il va s'attaquer, pour conclure NESMania, n'a pas été choisi par hasard. L'un de ses abonnés lui a suggéré de finir en beauté. Et s'il est déjà venu à bout de son jeu préféré, Battletoads ("chaque niveau de Battletoads est une oeuvre d'art, un jeu à part entière", dit Kusielczuk), il lui reste une pièce de choix : Super Mario Bros. 3. Il est reconnaissant envers le fan qui le lui a suggéré.

"Je ne me souviens plus qui c'était, mais il avait sacrément raison !", dit-il.

Kusielczuk affirme ne pas trop savoir ce qu'il fera après NESMania, malgré les questions pressantes de ses fans. Il continuera à jouer, à streamer, et...

"Tenter de trouver l'amour, ou un truc du genre ? dit-il. J'ai rencontré plein de gens géniaux et tout, mais il y a une partie de moi qui veut enfin trouver mon âme soeur."

Bonne chance, Piotr.