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Société

Paroles de défroqués

Ces hommes d'Eglise nous expliquent comment et pourquoi ils ont pris la décision de s'éloigner de Dieu.

par Annie Armstrong; traduit par Normand Belhumeur
03 Octobre 2019, 7:55am

Ecce homo d’Antonello da Messina. Source : Wikimedia Commons

Aux Etats-Unis, le Clergy Project est un groupe de soutien en ligne qui a pour mission d'aider les anciens hommes d'Église qui ont un jour trouvé que l'athéisme leur convenait mieux. Créé en 2011, le groupe vise à les aider à affronter les inévitables questions éthiques et philosophiques qui surgissent quand on renonce à la foi, ainsi qu'à s'adapter à la vie hors de l'Église.

Shlomo Levin, ancien rabbin

En tant que rabbin, vous avez la responsabilité de répondre aux questions. On vous pose les questions les plus existentielles comme : « Rabbin, que se passe-t-il après la mort ? » aux plus terre à terre comme : « Rabbin, est-ce que ce yogourt est casher ? » En devenant plus vieux, j'ai commencé à avoir moins confiance en ma connaissance des réponses que je pouvais donner. J'ai trouvé très lourde la responsabilité d'avoir toutes les réponses. On me demandait à des funérailles : « Est-ce qu'elle m'entend encore ? ». Je n'en avais aucune idée, mais je ne pouvais pas répondre que je ne le savais pas. C'était un poids sur la conscience de donner des réponses qui pouvaient être blessantes. Je pense que beaucoup de gens trouvent que le judaïsme orthodoxe est une source de joie. J'approuve entièrement leur choix, si c'est le leur. Mais parfois, ça ne l'était pas. Des personnes ne connaissaient que la souffrance.

J'ai trouvé très libérateur de ne plus devoir croire. Il est difficile de vivre en croyant qu'un Dieu vous punira si vous ne suivez pas un rituel précis à un moment précis d'une manière précise. C'est beaucoup plus facile maintenant. Ça ne me manque pas du tout.

John Gibbs, ancien ministre méthodiste

Quand j'avais une vingtaine d'années, j'ai vécu une sorte de grande remise en question personnelle après une rupture. J'avais terminé le collège, mais je ne savais pas quelle direction prendre. Je me sentais dériver et je n'aimais pas ce sentiment. J'ai commencé à retourner à l'église et peu de temps après j'ai décidé de faire ce que tout le monde me disait de faire depuis toujours : suivre les traces de mon père. Je suis donc entré au séminaire. Puis j'ai eu une remise en question spirituelle. Je ne suis pas arrivé à un point au point où j'ai pu me sentir athée, mais je doutais de certains détails du christianisme, comme la divinité et la résurrection du Christ. Déjà, au début, je n'y croyais pas tellement. J'ai commencé à voir le christianisme comme un mythe, et pas au sens positif. À partir de là, j'ai eu beaucoup de mal à répondre à la question : Qu'est-ce que je fais ici ? J'ai commencé à me demander, souvent, comment en sortir.

J'ai ensuite passé une année à prêcher l'Ancien Testament et à essayer de comprendre la perspective mythologique du christianisme. Quand j'ai décidé de partir, ma congrégation a été soulagée. Ils voyaient ce par quoi je passais et ce n'était pas agréable. Quelques-uns étaient contents de me voir partir, d'autres s'inquiétaient de mon bien-être. Mais je pense que tous avaient le sentiment que mon départ était pour le mieux.

Je ne savais pas quoi faire d'autre le dimanche que d'aller à l'église, alors je n'ai pas vraiment quitté l'Église. Puis je me suis rendu compte que je cherchais quelque chose que je n'avais constamment pas trouvé. Je sais que beaucoup pensent qu'il n'y a pas assez d'esprit de communauté. La religion, c'est une communauté. Elle nous donne une raison d'être. J'ai passé beaucoup de temps à me demander comment transposer ses ressources que je trouve importantes dans la culture laïque, comme la chaleur. Une base autour de laquelle une communauté se forme.

Scott, ancien moine du Self-Realization Fellowship

J'ai toujours pensé qu'il y avait quelque chose de plus profond dans la vie que ce qu'on peut voir. Je me suis tourné vers les pratiques religieuses orientales quand j'étais au collège. À un party, un ami m'a recommandé The Autobiography of a Yogi [l'autobiographie du fondateur du Self-Realization Fellowship, Paramahansa Yogananda]. J'y ai trouvé de l'espoir, mais honnêtement j'y voyais surtout ce que j'avais envie de voir. Une fois que j'ai été à l'intérieur, je me suis aperçu que c'était complètement étouffant. On n'avait pas le droit de lire d'autres livres ou de voir d'autres films. On voyait un film par mois, mais ils étaient chaque fois vérifiés et censurés au préalable. Idem avec les livres. C'était frustrant. La réalisation de soi, ce devrait être ce que ça dit : se réaliser. Je ne m'interrogeais pas sur « Dieu »; je me demandais plutôt pourquoi ça ne marchait pas. Je ne ressentais pas ce que je pensais que je devais ressentir, et je me remettais en question. Je me disais que je n'étais pas un bon pratiquant. Mais, finalement, je me suis rendu compte que non, que c'était de l'autoflagellation. Ce n'était pas moi le problème, mais le système.

EJ Hill, fondateur d'une communauté de l'Église réformée néerlandaise en Afrique du Sud

Je suis né dans une communauté de l'Église réformée néerlandaise en Afrique du Sud. À l'âge de 16 ans, j'ai vécu une expérience surnaturelle ou, du moins, c'est ainsi que je l'ai interprétée à ce moment-là. J'étais convaincu que Dieu m'était apparu parce que j'avais été élu pour une mission spéciale. Pendant près de 21 ans, j'ai passé la plupart de mes temps libres à étudier la Bible et l'apologétique. Lentement mais sûrement, j'ai commencé à devenir plus critique envers la Bible. Je me suis rendu compte que la Bible approuve beaucoup de choses que je ne pouvais tout simplement pas approuver, notamment les avortements forcés, l'esclavage, la misogynie et la tromperie pour ne nommer que ceux-là. J'ai compris que tout ce que je faisais, et que tous les autres faisaient aussi d'ailleurs, c'était accepter les idées qu'on croit que Dieu approuve. Cette petite voix dans ma tête était en fait la mienne, et non celle de Dieu. Perdre la foi a été l'une des pires expériences de ma vie. Tout mon monde s'est écroulé. J'ai perdu de nombreux amis. J'ai perdu ma femme. J'ai perdu ma crédibilité. J'avais déjà délaissé mon ministère à plein temps quelques années auparavant pour entreprendre un ministère chrétien indépendant. Les membres de ma communauté en personne et en ligne ont été dévastés. J'ai reçu beaucoup de demandes d'explications, de messages haineux et de critiques.

Je ne déteste certainement pas l'Église. J'aime les gens. Même ceux qui sont en désaccord avec moi. Même ceux qui me détestent. En dépit de leur croyance, les Églises distribuent de la nourriture, des vêtements, elles offrent du réconfort et éduquent beaucoup de gens. Discréditer tout ça serait malhonnête et déraisonnable, c'est le moins qu'on puisse dire.
Cependant, je pense qu'elles investissent beaucoup de temps, d'énergie et d'argent dans du non-sens.

Drew Bekius, ancien ministre baptiste

Je faisais partie d'un mouvement de prière incessante, une idée selon laquelle nous sommes constamment en conversation avec Dieu dans notre tête. Dans cette période de ma vie, je suppliais Dieu d'effacer mes doutes. La Bible fait de nombreuses promesses. Si vous cherchez humblement Dieu, il vous redonnera la foi. Je me disais : « D'accord, je te cherche, reconstruis ma foi. Aide-moi s'il te plaît. Une fois de plus, s'il te plaît, aide-moi. » Je cherchais et me confessais sans arrêt.

Quand vous êtes une personne normale qui va à l'église, vous pouvez un jour vous poser des questions. Vous vous dites que vous êtes une personne comme une autre, que ce n'est pas votre profession, que vous n'avez pas étudié la religion, qu'il est donc normal que vous ne compreniez pas. Mais vous pouvez aussi vous dire que la personne en haut qui prêche comprend. Mais nous sommes en haut et nous ne comprenons pas non plus. C'est comme Dorothée qui regarde derrière le rideau et voit que le magicien d'Oz n'est qu'un type ordinaire qui joue avec des leviers. C'est l'impression que nous avons aussi. Nous avons regardé derrière le rideau et il n'y a que des leviers.

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