99 % de la musique qui sort aujourd'hui est merdique (à part peut-être Desiigner)

Comment le désir collectif de tout consommer, plus vite, tout le temps, a retourné le cerveau des auditeurs.
8.3.17

Bonjour, je m'appelle Drew. J'ai envie de parler un peu musique avec vous, et si possible, par la même occasion, vous exposer mon avis sur un truc en particulier. Cette tribune sera régulièrement publiée sur Noisey, à moins que personne ne la lise, auquel cas elle disparaîtra ou sera remplacée par quelque chose d'autre. Son nom, « Future Days », est aussi celui d'un album du groupe Can - si vous ne connaissez pas ce disque, je vous invite à interrompre sur le champ toute activité pour courir l'écouter. Mais en dehors de Can, ne vous sentez surtout pas obligés d'écouter ce que j'écoute, et en aucune manière je ne vous demanderai d'être de mon avis non plus, car je me trompe souvent. Les commentaires ne sont plus autorisés sur cette page, alors si un jour il vous prenait l'envie de me dire à quel point je suis un abruti fini, surtout ne vous gênez pas et envoyez moi un texto au 828-675-8574. Maintenant que tout est clair, j'aimerais vous parler de la musique actuelle. Ça ne va pas du tout. Attention, je ne parle pas des nouveaux artistes – loin de moi l'idée de mettre Lil Yachty, Arca ou les sœurs Crutchfield en compétition avec Kool G Rap, Faust ou Bikini Kill – mais du fait que la technologie, les médias musique et la société moderne toute entière ont fini par ne former qu'un seule et même environnement aux limites particulièrement floues et pas franchement propice à la découverte de musiques nouvelles.

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La diffusion instantanée, popularisée par les réseaux sociaux, n'a fait que renforcer cette tendance, créant un environnement digital dans lequel les informations – que ce soit des vidéos YouTube, des articles de presse, des  memes ou des photos du bébé de votre meilleur pote du lycée – se retrouvent noyées dans un flot ininterrompu et doivent rivaliser d'astuce (astuce étant dans ce cas souvent synonyme de vulgarité, bêtise ou sensationnalisme) pour accaparer votre attention. Nombre de ces informations attireront votre attention, au moins brièvement, et iront peut-être même jusqu'à mobiliser un nombre de cellules et terminaisons nerveuses suffisantes pour que vous puissiez cliquer sur le bouton « J'aime » ou écrire un commentaire, avant de passer au prochain post, qu'un algorithme quelconque aura jugé bon de nous soumettre. L'image de millions de gens assis devant leur laptop, visitant tous les jours leurs différents fils d'actu à la recherche de contenu à se mettre sous la dent me rappelle suffisamment celle de porcs alignés devant leur auge pour me dégoûter des ordinateurs à jamais. Et pourtant, c'est précisément en fournissant du contenu à ces fils d'actualités que je gagne ma vie, et c'est probablement en cliquant sur un de ces liens que vous êtes arrivés jusqu'à cet article.

À un moment donné des années 2000, Internet a fait naître dans la tête des gens l'idée qu'il n'était pas normal de payer pour de la musique enregistrée, tout comme il n'était pas normal de payer pour de la presse écrite. La grande majorité des publications (qu'elles soient musicales ou non) se sont donc soumises à la grande valse de l'info permanente, réalisant qu'alimenter un site d'un flot de publications ininterrompu était le seul moyen de subsister dans un monde qui ne pouvait décemment être ralenti par les temps de réflexion ou les délais d'impression.

Si, à l'époque de la presse papier, un magazine musical ne parlait que d'une poignée d'artistes chaque mois, elle a vite été obligée, en passant sur le web, à couvrir un nombre bien plus important d'artistes, de morceaux, de clips et d'albums, et ce chaque jour - tout en continuant à parler d'artistes vivants populaires mais inactifs, via leurs tournées, leur dernier contrat publicitaire, leur dernière déclaration ou la révélation de leur lien secret avec la fachosphère). Et elle le fait dans un seul et unique but : être économiquement viable, pouvoir rivaliser avec ses concurrents - bref, garder la tête hors de l'eau.

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Pour des journalistes de site web musical, qui doivent rédiger plusieurs articles par jour le plus rapidement possible, les nouveautés - que ce soit sous la forme de titres, de clips ou d'albums - sont la matière première idéale, surtout si la notoriété de l'artiste en question est déjà établie. Imaginons que Kanye sorte un nouveau morceau ; il suffira d'incruster le dit morceau, puis de taper quelques mots – vraiment n'importe lesquels – dans le post, de bien faire attention à mettre le nom de Kanye dans le titre, et les clics seront assurés, pour peu que vous soyez dans les 3 ou 4 premiers sites à le poster. Quand on cherche à maximiser les profits en perdant le moins de temps possible, les gens ont tendance à obéir au principe du moindre effort. Quand l'intégralité du monde de la presse musicale calque son modèle sur celui du moindre effort, il fait la promotion d'une mentalité organisée autour du familier et du jetable : bien sûr que ce nouveau morceau de Drake était mortel, mais 45 minutes après, quand The Game balance un nouveau freestyle qui parle d'anulingus (petite parenthèse : je n'ai pas fait de fact-checking là-dessus, mais je suis à peu près sûr que The Game est partisan de l'anulingus), on est tous déjà passés à autre chose.

Le problème, c'est qu'il devient difficile de se faire surprendre lorsqu'on est conditionné à s'intéresser uniquement aux choses qu'on aime déjà. La sélection Spotify New Music, par exemple, semble être peuplée de morceaux et d'albums de groupes ostensiblement différents, et qui pourtant donnent l'impression d'être liés par une esthétique musicale commune, combinant l'art du gros son sur mesure avec une innocuité qui oscille parfaitement entre « chiant à mourir » et « tellement caustique qu'on a envie de couper tout de suite. » Pour l'anecdote : il n'y pas longtemps, la page présentait les nouveaux singles de Linkin Park, Trey Songz et Lana Del Rey, et même s'ils viennent d'univers musicaux totalement différents, on aurait dit que les trois morceaux avaient spécialement été enregistrés pour pouvoir s'enchaîner parfaitement dans une playlist. Rien ne m'avait donc préparé à ce qu'il s'est passé il y a quelques jours, lorsque j'ai nonchalamment cliqué sur l'application et que « Outlet », le nouveau single de Desiigner, a déboulé dans mes écouteurs comme un doberman enragé.

« Outlet » peut sembler un poil difficile d'accès à la première écoute. Sur ce titre, le rookie de G.O.O.D. Music vous tombe dessus de tous les côtés, tout en grognements, éructant à pleins poumons comme un gamin hyperactif pendant deux minutes et demi, hurlant des trucs sur le deal, les arnaques et les fusillades, et menaçant de lancer une armée de drones sur tous ceux qui se mettraient en travers de son chemin. SpinKing, le producteur du morceau, s'est amusé avec un sample nu-reggae qui fait irruption de manière totalement chaotique dans le mix, comme un conducteur bourré qui tenterait de ne pas mordre sur la ligne continue. L'ensemble sonne comme du noise-rap grandiloquent, à des lieues de l'ambient-trap qui squatte les ondes depuis le fracassant premier succès de Desiigner, « Panda ». Contrairement aux hits du moment comme « Bad and Boujee » de Migos ou « iSpy » de Kyle et Lil Yachty, basés sur un minimalisme synthétique un peu cheap, « Outlet » est ultra massif.

Ce n'est que lorsque je me suis à nouveau penché sur « Outlet », quelques jours plus tard, passant une heure entière à m'émerveiller sur son audace et ses petites bizarreries, plutôt que de la traiter comme un vulgaire produit jetable, à l'image des derniers singles inoffensifs de Dirty Projectors, Axwell Ingrosso, ou Jidenna, que j'ai pris la pleine mesure de ses charmes tortueux.

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Bien sûr, l'homogénéité simpliste des feeds musicaux arrange des tas d'artistes, a fortiori aujourd'hui, où des services comme Spotify ou Soundcloud s'efforcent de deviner quel sera le prochain morceau préféré d'un auditeur avant même que celui-ci ne connaisse l'artiste en question. The Chainsmokers se sont eux-mêmes élevés au rang de superstars en anticipant et manipulant les caprices des algorithmes qui régissent l'économie de la musique consommable. Mais contrairement à ce que pensent les nerds de B.T.S informatique en sweat à capuche American Giant : ce n'est pas du tout ça, la musique.

Le problème avec le concept de « nouvelle musique », c'est que nous vivons dans une société qui considère l'« expérience » comme la forme première de capital social. Si on obéit à ce principe, écouter de la musique, toujours plus de musique, devient une sorte de nécessité, un moyen de combler le vide entre deux gorgées de bière au bar. Là où le bât blesse, comme l'écrit Mark Grief dans son livre , c'est qu'accumuler les expériences comme une fin en soi est une quête vaine. « On amasse les expériences », écrit Grief, « et inévitablement, on se rend compte qu'elles ne suffisent pas, et ne suffiront jamais. On a le regard fixé sur notre passé, et on en est mécontent. » Alors quitte à ne pas être satisfait, pourquoi ne pas s'arrêter sur ce qui nous plaît au moment où on le découvre, plutôt que de passer à autre chose le plus vite possible ? Against Everything

Je n'écris pas cet article pour vous faire la leçon, ni pour vous faire payer le fait que vous soyez nés dans une société capitaliste, ni même pour vous demander d'arrêter de vous jeter sur la musique comme des animaux. Je passe mon temps à écouter de la nouvelle musique d'une seule oreille – c'est d'ailleurs comme ça que j'ai découvert ce morceau de Desiigner. Mais il y a un plaisir qui réside dans le fait d'explorer une œuvre musicale pour ce qu'elle est, plutôt que dans le contexte morne et fade des sites de musique.

Avant l'avènement d'Internet, on associait une certaine notion d' « effort » avec la recherche de musique nouvelle – il fallait aller jusqu'au magasin de disques, et sortirson porte-monnaie pour pouvoir écouter de nouvelles choses. Les gens savaient qu'ils ne récupéreraient jamais ce temps et cet argent, alors à leur place, ils accordaient une certaine valeur à ce qu'ils venaient d'acheter. Même si un album était bizarre, ou vraiment pourri, ils allaient l'écouter autant de fois qu'ils pouvaient le supporter, juste pour justifier leur achat. Mais à l'âge du téléchargement illégal, des sites qui balancent des mixtapes gratuitement, et des services de streaming qui proposent une quantité illimitée de musique pour un prix mensuel fixe, ce genre de comportement est devenu impossible - on n'y reviendra jamais, et honnêtement je ne pense pas que ce soit souhaitable. C'est désormais à nous qu'il revient de donner une nouvelle valeur à la musique, une valeur non pas basée sur le fait de pouvoir découvrir et se débarrasser de nouveaux morceaux à n'en plus finir, mais plutôt sur la prise de conscience et l'appréciation du fait que cette quantité de musique dont nous disposons aujourd'hui est réelle, et essentiellement gratuite, et que nous avons donc cette possibilité sans précédent dans l'Histoire d'écouter et de découvrir des choses que nous aimons vraiment. Sur un million de chansons, si on en trouve une seule a du sens pour nous, nous devons nous en délecter, plutôt que de la laisser filer, et retomber dans le flux et reflux de l'actualité, dans le but de satisfaire cet infernal besoin d'expériences nouvelles.

Drew Millard travaillait à Noisey avant. Aujourd'hui, il vit en Caroline du Nord avec son chien, et il a cette tribune. Suivez-le sur Twitter.