Dans le flou du périple des migrants érythréens jusqu’au Royaume-Uni

La photographe Aida Silvestri raconte l’histoire de ces Érythréens qui ont fui leur pays.

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14 Février 2017, 7:53am

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation d'Aida Silvestri.

Ce que l'on appelle la "crise des réfugiés" a beau sembler loin d'être résolue, elle continue à être largement documentée par les médias. Les artistes se sont à leur tour emparés de cette problématique contemporaine pour raconter notre époque. Au-delà des images crues du périple des migrants, ils inventent de nouvelles formes de narration, afin de continuer à sensibiliser le public sur le sujet. C'est dans cette perspective que la jeune photographe britannique Aida Silvestri a réalisé l'une des séries les plus fortes parmi toutes celles exposées au festival Circulation(s), au Centquatre à Paris.

Cette diplômée en photographie de Kensington & Chelsea College et de l'université de Westminster a recueilli le témoignage de plusieurs réfugiés sur leur périple entre l'Érythtrée — troisième pays d'origine des migrants traversant la Méditerranée selon Amnesty International — et le Royaume-Uni. Elle-même originaire d'Érythrée, Aida a réalisé des portraits en noir et blanc de chacun d'entre eux, sans qu'on ne puisse discerner leurs traits, et a reconstitué le tracé de leur trajet par-dessus leurs visages. Photos et récits cohabitent avec justesse dans Even This Will Pass, un titre inspiré d'un message retrouvé dans le Mont Sinaï — l'un des passages les plus dangereux sur la route vers l'Europe. Cette série faisant partie de nos coups de cœur de l'édition 2017 de Circulation(s), on a contacté Aida pour qu'elle nous parle de son projet.

Kidan : d'Érythrée à Londres à pied, en voiture, camion, bateau, train et avion.

The Creators Project : Salut Aida. Tu dis t'être inspirée du récit d'une amie d'enfance pour ce travail : comment as-tu appris son histoire et quand as-tu décidé d'explorer ce sujet ?
Aida Silvestri : Pour mon projet de fin d'année de licence, j'ai voulu faire quelque chose sur l'Érythrée en raison des nombreuses allégations d'abus et de maltraitance du gouvernement érythréens de la part d'Érythréens à l'étranger. Quand j'ai fait des recherches sur le sujet en 2012, j'ai découvert l'histoire de cette amie, qui avait fui l'Érythrée, et qui m'a donné l'envie d'en savoir plus sur ma crise de la migration érythréenne. J'ai été stupéfaite par mes découvertes : de nombreux Érythréens mourraient dans le Sahara et dans la mer Méditerranée, livrés aux passeurs et aux trafiquants, et ça ne faisait même pas les gros titres. Je me devais d'attirer l'attention.

Et comment as-tu rencontré les immigrés qui sont dans ta série ? Combien sont-ils ?
J'ai rencontré les quinze participants par des amis ou des amis d'amis — mais malheureusement ces histoires ne sont pas rares parmi la communauté érythréenne en Europe.

Est-ce que ton choix de flouter leur visage est guidé par la peur de représailles ?
La plupart des Érythréens ne sont pas autorisés à quitter leur pays. S'ils se font attraper en train de fuir l'Érythrée, ils sont automatiquement assimilés à des criminels et sujets à des peines lourdes. Ou bien, si le gouvernement a vent de leur absence, les membres de leur famille peuvent en payer les conséquences, que ce soit par la prison ou une amende. Du coup, la raison principale pour laquelle j'ai flouté leur visage est d'assurer leur anonymat, de préserver leur dignité et aussi afin de conserver une approche conceptuelle.

Rehsom : d'Érythrée à Londres à pied, en voiture, camion, bateau et train.

Hormis l'histoire de ton amie, est-ce qu'il y a un récit qui t'a particulièrement marquée parmi ceux que tu as collectés ?
Beaucoup d'histoires ou de poèmes sont poignants, ça été très difficile et perturbant de les éditer. Je trouve celui-ci très douloureux [reproduit en anglais ci-dessous].

« … Some people are not strong enough.
They are dropping from the lorry... they drop like flies.
One... Two... Three...
Seven in total.
They don't get the burial that they deserved. »
Rehsom

As-tu été inspirée par d'autres travaux sur ce sujet ?
Dorothea Lange, Gordon Parks et Sebastião Salgado sont mes principales sources d'inspiration. Pour ce projet en particulier, j'ai regardé d'anciens portraits de criminels mais c'est tout.

Biniam

Ton travail précédent traitait déjà de problématiques tragiques auxquelles font face de nombreux individus originaires d'Afrique de l'est. Considères-tu que la photographie a un rôle à jouer pour sensibiliser sur ces problèmes ?
Je crois que le rôle d'un artiste dans la société est de provoquer le public avec son travail, d'exprimer des sentiments, de sensibiliser en donnant la parole à ceux qui en sont privés et, idéalement, d'initier des changements sur des sujets politiques ou sociétaux.

Et du coup, tu vas continuer sur cette lancée ?
Oui, je continue d'exporer la migration au Royaume-Uni et en Europe sous différents angles.

OK, merci Aida.

Dawit : d'Érythrée à Londres à pied, en voiture, camion, bateau et train.

Vous pouvez voir Even This Will Pass au Centquatre, à Paris, dans le cadre du festival Circulation(s), jusqu'au 5 mars 2017. Plus d'infos par ici.
Pour retrouver le travail d'Aida Silvestri, c'est par que ça se passe.