FORM Arcosanti est un festival de rêve au milieu du désert

L'arcologie est une utopie mélangeant architecture et écologie. On a rencontré l'architecte, l'artiste et le musicien qui organisent un festival au milieu d'Arcosanti, sa capitale.
24.5.16
Jeff Stein and Doug Aitken speak during FORM Arcosanti. Credit: Jasmine Safaeian

Dans le désert d’Arizona, se dresse les prémices d’une micro-ville suivant le principe de l’« arcologie », une combination d’architecture et d’écologie pour créer une une société viable et auto-suffisante. Ce concept et ce projet urbain vient de l’architecte italien Paolo Soleri, apprenti de Frank Lloyd Wright, qui a lui-même donné dans la ville utopique avec Broadacre City. Dans les années 70, quelque 7000 personnes partageant ses convictions ont migré à une centaine de kilomètres au nord de Phoenix pour élaborer un « laboratoire urbain », comme son créateur se plaisait à l’appeler.

Aujourd’hui, seuls 5% de la ville ont été construits. De grands bâtiments aux courbes de béton se trouvent dans le canyon, où des citoyens de près de 80 balais s’affairent à planter et donner vie à leur ville. Ils contribuent aux rénovations et à l’exportation de la principale production d’Arcosanti : des cloches en sable. On est loin de l’utopie futuriste de Soleri mais ce dernier semblait de toutes façons refuser l’idée de futur (il s’évertuait à ne pas employer ce mot, bien qu’il soit étiqueté futuriste). Néanmoins, Arcosanti demeure une attrayante alternative.

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L’un des premiers lieux qu’on visite sur place est l’ancienne maison de Soleri, maintenant la résidence de Jeff Stein, président de la Cosanti Foundation. Depuis le décès de Soleri en 2013, Stein — architecte, éducateur et ancien stagiaire de Soleri dans les années 70 — guide les développements du site, dont beaucoup sont centrés sur les arts.

Pour exemple, le festival de musique et d’arts FORM Consanti, qui a lieu à Arcosanti un week-end en mai. Fondé et dirigé par le percussionniste de Hundred Waters, Zach Tetreault et son ancien compagnon musical Paul Giese, le festival, curaté par le groupe, est passé de 350 participants à 1200 spectateurs pour sa troisième édition, avec un line-up comprenant Skrillex, Thundercat, Four Tet, Saul Williams et bien d’autres.

Le festival a également invité de nombreux artistes visuels à parler de leur travail, dont l’artiste et réalisateur de Station to Station, Doug Aitken. Ce dernier se souvient avoir visité Arcosanti à la fin des années 70 et en garde un souvenir merveilleux et « désorientant ». Il se rappelle de la ville lorsqu’il film Black Mirror, une installation avec Chloë Sevigny. Bénéficiant d’un accès privilégié à Arcosanti, Aitken a également filmé une interview avec Soleri lui-même, donnant lieu à un court documentaire dévoilé au festival.

Pour le premier jour de FORM Arcosanti, The Creators Project s’est attablé avec Stein, Tetreault et Aitken pour évoquer la vision de Soleri, les souvenirs d’Aitken et d’un tas d’autres trucs.

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Doug Aitken (DA) : Pour moi, filmer à Arcosanti était vraiment intéressant et personnel, parce que j’avais ces images brûlées dans ma mémoire. Nous avons filmé ici pendant quelques jours et la symétrie et la géographie de l’architecture a vraiment aidé à mettre en place l’ambiance psychologique de l’histoire que nous racontions.

Nous nous sommes ensuite demandés : « Est-ce que Paolo est dans le coin ? Pouvons-nous le retrouver ? » Sa santé était assez fragile à ce moment-là mais il a fini par nous dire qu’il allait nous rencontrer à Cosanti. On était vraiment chanceux. Je me souviens que [Jeff] a dit que Paolo avait deux ou trois heures d’énergie par jour mais il a dit « Gardez-le une heure et il vous parlera de sa pratique. » Nous avons donc sur le film un enregistrement de quelqu’un qui a créé cette ville et qui était si doué dans sa manière de parler de ses croyances et ses doutes.

Jeff Stein (JS) : [à Doug] Je pense que ce qui est le plus intéressant, comme tu l’as dit plus tôt, c’est combien c’était désorientant pour un petit garçon de dix ans. C’est ce qui m’a donné beaucoup de plaisir dans notre conversation parce que ton travail est exactement ça aussi. C’est désorientant. Ça laisse la vieille réalité de côté. Ce qui se passe ce week-end avec FORM c’est vraiment ce qu’est cet endroit, le mouvement. C’est fait pour être une ville pas pour des gens qui y passent toute leur vie mais des gens qui y passent, expérimente l’espace et se mettent en lien avec les gens qui sont là.

Photo : Jasmine Safaeian

DA : Quand on parle d’architecture, de plans urbains, de villes utopistes, on voit des rendus, des collages. Si vous faites un bond dans les années 60, vous voyez Superstudio ou Archigram avec leur travail magnifique. Mais on ne peut pas les toucher. Ce qui est si important avec Arcosanti c’est que c’est réel. Les gens ont construit cet endroit ensemble.

The Creators Project : Comment as-tu atterri à Arcosanti, Zach ?

Zach Tetreault (ZT) : C’est intéressant que Doug s’est presque senti comme un artiste en tournée lorsqu’il est venu ici parce que c’est exactement d’où je venais quand j’ai découvert Arcosanti. [Hundred Waters] était en tournée pendant deux ans complets, sans maison, vivant sur les routes d’Amérique du nord, en Europe et au-delà. Nous venions au bout de tout ça et avions ce besoin brûlant de faire quelque chose pour l’amour de l’art et de revivre cette forme d’excitation qui fait que nous nous produisons pour les gens. On a donc bougé de Floride pour Los Angeles quand nous avons cherché cet endroit.

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J’ai étudié Paolo Soleri, et mon ami Paul [giese], qui était étudiant en architecture, m’a orienté vers Cosanti. Nous étions intéressés par ça à la base mais nous sommes tombés sur Arcosanti. Nous sommes venus il y a quatre ans et nous avons trouvé tout ce dont tu parles, l’architecture qui éveille ta conscience et présence lorsque tu es ici. Paul et moi avons tous les deux senti que chaque aspect de la vie était plus apprécié. Tout le monde contribue. Nous étions fascinés par l’endroit et d’heureux hasards nous ont fait rencontrer Jeff, Kate [Bemesderfer] et d’autres types qui étaient là à ce moment. Nous avons pensé à ce festival, le concept de rassembler des gens ensemble dans un format qui n’impliquait pas de modèles traditionnels motivés par les bénéfices, mais plutôt de créer une communauté qui peut avoir ce goût élevé pour ceux qui coexistent et apprécient l’art.

JS : Je voulais te montrer ça. [Stein sort un petit carnet de Soleri] Cet endroit a un passé — tout vient de quelque chose. Et cette petite maison en particulier, c’est la Villa Malaparte sur l’île de Capri en Italie [construite par Adalberto Libera]. Dans les années 30, c’était considéré comme la plus belle maison du monde et Paolo Soleri lui-même l’aimait beaucoup. Quand nous avons dessiné ça, il a dit « Faisons ça un peu comme ça, faisons-en un précédent. » L’idée pour Arcosanti n’est pas venue de nulle part. C’était basé sur l’enfance de quelqu’un en Italie et l’enfance d’autres gens en Angleterre et des États-Unis qui sont venus construire cet endroit.

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DA : Zach, tu as dit communauté, et j’ai pensé avoir une communauté d’idées et pas seulement de gens.  Il y a un tas d’événements musicaux, de festivals de film, de biennales d’art et beaucoup d’entre eux sont transitoires. Vous venez, vous marchez et vous repartez en regardant votre portable pour savoir où aller ensuite. Je ne pense pas que ce soit le but. Le but est d’avoir quelque chose qui reste avec vous, quelque chose qui brûle en vous et change votre perception.

JS : Ce qui se passe ce week-end modifie la perception des gens qui vivent ici à l’année aussi. Il y en a 80 d’entre nous. Cet endroit est trop grand pour nous, vraiment. On ne peut pas réaliser l’impact urbain sur un village de 80 habitants, même s’il y a de nombreuses interactions intéressantes. Mais quand une centaines de plus arrivent, cet endroit est fait pour ça.

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L’architecte américain Louis Kahn a eu ce mot fameux dans les années 50 : « La rue est un salon urbain, où une jeune personne peut marcher et trouver ce qu’elle veut faire pour le restant de ses jours. » C’était charmant de sa part — ça n’était probablement pas arrivé depuis la Renaissance — et ça n’arrive sûrement pas dans les villes américaines, remplies de voitures et de monoxyde de carbone. Mais ici, oui, et la façon avec laquelle l’architecture rassemble les gens, ce n’est pas de construire un mur supplémentaire. Vous êtes connectés.

Quand vous avez organisé FORM Arcosanti, avez-vous vu quel est l’ingrédient supplémentaire que le festival peut apporter au coin ?

ZT : Quand je travaille sur un projet, je ne vois pas vraiment la ligne d’arrivée. Il y a toujours quelque chose à apprendre sur la route.

PS : Soleri était toujours sur cette question et en fait nous avons une série entière de bouquins dans notre galerie intitulés « What if ? » Et c’est exactement ça : « Et si ça arrive ? Quelles en seront les répercussions ? »

DA : [à Zach] Pour toi, est-ce que c’est ton attrait à Arcosanti pour les paysages ou est-ce que c’est l’attrait à l’architecture ?

ZT : C’est les deux, et c’est aussi l’attrait pour la diversité des arts qui ont lieu tout le week-end. En restant les trois jours, on voit tout ça.

Four Tet à FORM Arcosanti. Photo : Jacqueline Verdugo

DA : L’une des choses qui me plaît le plus quand je regarde cette célébration c’est que nous sommes dans un endroit complètement isolé mais il y a une énergie collective. Ce n’’st pas à propos de l’individualité c’est la masse, la discussion et la transversalité. Personne ne va rentrer au Hilton ou aller dans un club. Nous avons cette communauté de gens curieux. Et quelque part, ça revient à la vision originelle de cet endroit — ça revient vraiment à la réalisation.

Photo : Jacqueline Verdugo

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