reportage

Les guides touristiques sont de belles arnaques

Entre avis bidon, arrangements avec les hôtels et absence d'éthique, mon travail a consisté à profiter de votre naïveté.
15.6.16
Photo : m01229 sur Flickr

« Quel job de rêve! » « Wow! » « Je peux t'envoyer mon CV? » Voilà le genre de choses que j'ai pu entendre après avoir annoncé à mes amies que je partais en Équateur pendant quelques semaines pour rédiger un guide de voyage. J'avais reçu ce mandat d'une maison d'édition reconnue. Pourtant, rien ne me prédestinait à errer sur les routes de l'Amérique du Sud. Après avoir obtenu un diplôme en sciences sociales et effectué quelques stages à l'étranger, j'ai commencé ma carrière en tant qu'administratrice culturelle. J'ai enchaîné plusieurs missions auprès de compagnies de danse — missions que j'ai adorées. À mon grand désespoir, mes proches ne partageaient pas cet enthousiasme et mettaient sérieusement en doute la pertinence de mes choix professionnels — du moins, jusqu'à ce que je me retrouve au chômage. Un ami, qui travaillait pour un célèbre guide de voyage, m'a alors proposé d'effectuer une mission à l'étranger. J'ai accepté sans trop réfléchir. Je me disais que profiter de vacances tous frais payés en attendant un poste dans mon domaine de prédilection ne serait pas si désagréable. Un échange de courriels plus tard, je devenais rédactrice de guide de voyage. Mon contrat en main, j'ai couru m'asseoir à la terrasse de l'un de mes cafés favoris et évoqué cette perspective avec mes meilleures amies. La reconnaissance sociale a été immédiate. Les exclamations de joie de mes amies satisfaisaient mon ego. Ma reconversion professionnelle passagère semblait impressionner tout le monde. Mes parents étaient aux anges, enfin fiers du travail de leur fille chérie. Forte de ces encouragements, je me suis lancée corps et âme dans la préparation de cette mission. Mais j'allais rapidement déchanter. En plus de mon billet d'avion, pris en charge, j'avais droit à une enveloppe de 500 $ pour mes dépenses sur place — sachant que j'étais censée parcourir le pays d'un bout à l'autre et visiter un bon paquet de restaurants, d'hôtels et de musées. Ce budget était non négociable, que je reste trois semaines — le minimum imposé par la maison d'édition — ou trois mois. Malgré mon amour profond pour l'Équateur, je devais me résigner à demeurer là le moins longtemps possible. Je n'allais tout de même pas payer pour travailler. Je ne disposais donc que de 21 jours et 500 $ pour couvrir les 276 840 kilomètres carrés du pays et tester les centaines d'établissements déjà cités dans le précédent guide. Mon travail consistait également à dénicher les trésors cachés du pays. En gros, à moins de jouer avec la réalité, ma mission était impossible. Je m'en suis inquiétée auprès de l'un des responsables du guide, qui m'a rassurée en expliquant que je n'étais pas obligée de parcourir le pays dans son intégralité. Je devais me rendre dans les zones incontournables, mais j'avais le droit de laisser de côté les régions périphériques couvertes il y a deux ans par mon prédécesseur. Je pouvais me contenter de les « réactualiser » par téléphone. Doutant de plus en plus de l'intégrité de ma mission, je préparais tout de même mon itinéraire avec soin.

Photo : me and the sysop sur Flickr

En plus de mon budget, le guide mettait à ma disposition plusieurs pages de publicité que je pouvais vendre aux hôtels afin de choper un hébergement gratuit. Avec un budget aussi faible, il fallait que je réussisse à négocier mes nuitées — sinon, mes repas allaient être plus que frugaux. Les espaces publicitaires coûtant autour de 1 000 $, je ne pouvais m'adresser qu'à des hôtels luxueux.

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La plupart des établissements contactés connaissaient cette pratique et ont rapidement répondu à mes propositions. Avant mon départ, j'avais déjà négocié des nuitées pour mes deux premières semaines de voyage. Il ne me restait plus qu'à finaliser des accords pour la dernière et prendre l'avion pour Quito.

Discourir sur la qualité d'un poulet braisé sans l'avoir goûté n'est pas chose facile. TripAdvisor et ses semblables sont logiquement devenus mes meilleurs amis.

Munie de l'ancienne version du guide, j'ai commencé à parcourir la ville équatorienne dès la sortie de l'aéroport. J'avais trois jours pour couvrir l'ensemble de la capitale et visiter plus d'une centaine d'établissements. Chaque matin, après avoir profité d'une longue douche dans la salle de bains en marbre de mon hôtel quatre étoiles, je partais fréquenter un autre monde.

Installée dans un bus, le guide dans une main, je conversais avec des locaux afin de découvrir les bons plans du coin. Sans surprise, il est plus facile de tisser des liens dans un bus emprunté tous les jours par des Équatoriens que dans un hôtel à 300 $ la nuit.

À la fin de mon séjour à Quito, j'avais visité une trentaine de restaurants, autant d'hôtels et quelques magasins. Je n'avais inspecté aucun musée : une activité beaucoup trop chronophage. En fait, je n'avais mangé que dans un seul restaurant — j'ai rédigé une critique élogieuse à son sujet. Pour les 29 restaurants restants, je me suis contentée de photographier le menu et la salle.

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Discourir sur la qualité d'un poulet braisé sans l'avoir goûté n'est pas chose facile. TripAdvisor et ses semblables sont logiquement devenus mes meilleurs amis. Chaque commentaire laissé par un touriste la semaine précédant ma visite a étoffé ma critique, faussement personnelle.

Photo : A.Currell sur Flickr

C'est sans doute pour cette raison que vous êtes régulièrement déçu par le contenu de votre guide de voyage. Autant vous le dire de suite : beaucoup d'établissements cités n'ont pas été testés depuis un bail, voire ne l'ont jamais été.

Au cours de mes trois semaines, j'ai séjourné dans cinq hôtels différents — un seul s'est révélé assez sinistre. Pour les quatre premiers, j'avais conclu un accord en amont me permettant de ne rien payer à condition de ne pas trop critiquer l'établissement.

En ce qui concerne les autres hôtels, les visites s'effectuaient en 20 minutes. Afin de ne pas perdre de temps, j'annonçais d'emblée que j'étais journaliste pour un guide de voyage — mon allure de routarde fatiguée n'incitait personne à me faire une fleur.

Aujourd'hui, j'en garde un souvenir amer, tant le sentiment qui prédomine est l'impression d'avoir rendu un texte médiocre et truffé de mensonges.

Je suis rentrée exténuée mais satisfaite d'avoir voyagé à l'œil. Le partage de mes photos paradisiaques sur Facebook m'a valu tout un tas de remarques, plus ou moins gentilles. Malgré tout, deux semaines de rédaction intense m'attendaient.

C'est à ce moment-là que j'ai repensé au montant de mes droits d'auteurs — mon salaire. Un rédacteur de guide touristique touche entre 1 600 et 2 500 $ par mission, en fonction de la longueur de l'article. Moi, pour ces sept semaines de travail, j'ai reçu 2 200 $, soit moins que le salaire minimum.

La sensation d'avoir été assez mal payée n'est pas le pire dans tout ça. Aujourd'hui, j'en garde un souvenir amer, tant le sentiment qui prédomine est l'impression d'avoir rendu un texte médiocre et truffé de mensonges. La maison d'édition était pourtant très satisfaite de mon travail : elle m'a même aussitôt proposé une nouvelle mission. Par chance, j'ai trouvé un poste dans l'administration culturelle et pu refuser cette offre. Je me suis juré qu'on ne m'y reprendrait plus. Du moins, jusqu'à ma prochaine période de chômage.