Les guides touristiques sont de grossières arnaques

Entre avis bidon, arrangements avec les hôtels et absence d'éthique, mon job a consisté à profiter de votre naïveté.

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19 Février 2016, 6:00am

Photo : m01229 sur Flickr

Photo via l'utilisateur Flickr m01229

« Quel job de rêve. » « Tu vas adorer. » « Je peux t'envoyer mon CV, histoire que tu me pistonnes ? » Voilà le genre de phrases que j'ai pu entendre après avoir annoncé à mes amies que je partais pour l'Équateur pendant quelques semaines. Ma mission ? Rédiger un guide de voyage pour le compte d'une maison d'édition reconnue. Pourtant, rien ne me prédestinait à errer sur les routes d'Amérique du Sud, mon sac à dos pour seul compagnon.

Après avoir obtenu un diplôme en sciences sociales et effectué quelques stages à l'étranger, j'ai commencé ma carrière en tant qu'administratrice culturelle. J'ai enchaîné plusieurs missions auprès de compagnies de danse – missions que j'ai adorées. À mon grand désespoir, mes proches ne partageaient cet enthousiasme et mettaient sérieusement en doute la pertinence de mes choix professionnels – du moins, jusqu'à ce que je me retrouve au chômage.

Un ami, qui bossait pour un célèbre guide de voyage français, m'a alors proposé d'effectuer une mission à l'étranger. J'ai accepté sans trop réfléchir. Je me disais que profiter de vacances tous frais payés en attendant un poste dans mon domaine de prédilection ne serait pas si désagréable. Un échange de mails plus tard, je devenais rédactrice de guide de voyage. Mon contrat en main, j'ai couru m'asseoir à la terrasse de l'un de mes cafés favoris et ai évoqué cette perspective avec mes meilleures amies.

La reconnaissance sociale a été immédiate. Les exclamations de joie proférées par mes amies satisfaisaient mon ego. Ma reconversion professionnelle passagère semblait impressionner tout le monde. Mes parents étaient aux anges, enfin fiers du travail de leur fille chérie. Forte de ces encouragements, je me suis lancée corps et âme dans la préparation de cette mission. Mais j'allais rapidement déchanter.

En plus de mon billet d'avion, pris en charge, j'avais droit à une enveloppe de 600 euros pour mes dépenses sur place – sachant que j'étais censée parcourir le pays d'un bout à l'autre et visiter un bon paquet de restaurants, d'hôtels et de musées. Ce budget était immuable, que je reste trois semaines – le minimum imposé par la maison d'édition – ou trois mois. Malgré mon amour profond pour l'Équateur, je devais me résigner à demeurer sur place le moins longtemps possible. Je n'allais tout de même pas payer pour travailler.

Je ne disposais donc que de 21 jours et 600 euros pour couvrir les 276 840 kilomètres carrés du pays et tester les centaines d'établissements déjà cités dans le précédent guide. Mon travail consistait également à dénicher les trésors cachés du pays. En gros, à moins de m'arranger avec la réalité, ma mission était impossible.

Je m'en suis inquiétée auprès de l'un des responsables du guide, qui m'a rassurée en expliquant que je n'étais pas obligée de parcourir le pays dans son intégralité. Je devais me rendre dans les zones incontournables mais j'avais le droit de laisser de côté les régions périphériques couvertes il y a deux ans par mon prédécesseur. Je pouvais me contenter de les « réactualiser » par téléphone. Doutant de plus en plus de l'intégrité de ma mission, je préparais tout de même mon itinéraire avec soin.

Photo via l'utilisateur Flickr me and the sysop

En plus de mon budget, le guide mettait à ma disposition plusieurs pages de publicité que je pouvais vendre aux hôtels afin de choper un hébergement gratuit. Avec un budget aussi faible, il fallait que je réussisse à négocier mes nuitées – sinon, mes repas allaient être plus que frugaux. Les espaces publicitaires coûtant près de 1 000 euros, je ne pouvais m'adresser qu'à des hôtels luxueux.

La plupart des établissements contactés étaient familiers de cette pratique et ont rapidement répondu à mes propositions. Avant mon départ, j'avais déjà négocié des nuitées pour mes deux premières semaines de voyage. Il ne me restait plus qu'à finaliser des accords pour la dernière et prendre l'avion pour Quito.

Disserter sur la qualité d'un poulet braisé sans l'avoir goûté n'est pas chose facile. TripAdvisor et ses ersatz sont logiquement devenus mes meilleurs amis.

Munie de l'ancienne version du guide, j'ai commencé à parcourir la ville équatorienne dès la sortie de l'aéroport. J'avais trois jours pour couvrir l'ensemble de la capitale et visiter plus d'une centaine d'établissements. Chaque matin, après avoir profité d'une longue douche dans la salle de bains marmoréenne de mon hôtel quatre étoiles, je partais fréquenter un autre monde.

Installée dans un bus, le guide dans une main, j'entamais la conversation avec des locaux afin de découvrir les bons plans du coin. Sans surprise, il est plus facile de tisser des liens dans un bus emprunté tous les jours par des Équatoriens que dans un hôtel à 300 € la nuit.

À la fin de mon séjour à Quito, j'avais visité une trentaine de restaurants, autant d'hôtels et quelques magasins. Je n'avais inspecté aucun musée – une activité beaucoup trop chronophage. En fait, je n'avais mangé que dans un seul restaurant – j'ai rédigé une critique élogieuse à son sujet. Pour les 29 restaurants restants, je me suis contentée de photographier le menu et la salle.

Disserter sur la qualité d'un poulet braisé sans l'avoir goûté n'est pas chose facile. TripAdvisor et ses ersatz sont logiquement devenus mes meilleurs amis. Chaque commentaire laissé par un touriste la semaine précédant ma visite a étoffé ma critique, faussement personnelle.

Photo via l'utilisateur Flickr A.Currell

C'est sans doute pour cette raison que vous êtes régulièrement déçu par le contenu de votre guide de voyage. Autant vous le dire de suite : beaucoup d'établissements cités n'ont pas été testés depuis un bail – voire ne l'ont jamais été.

Au cours de mes trois semaines de labeur, j'ai séjourné dans cinq hôtels différents – un seul s'est avéré assez sinistre. Pour les quatre premiers, j'avais conclu un accord en amont me permettant de ne rien payer à condition de ne pas trop critiquer l'établissement.

En ce qui concerne les autres hôtels, les visites s'effectuaient en 20 minutes. Afin de ne pas perdre de temps, j'annonçais d'emblée que j'étais journaliste pour un guide de voyage français – ma dégaine de routarde fatiguée n'incitait personne à me faire une fleur.

Aujourd'hui, j'en garde un souvenir amer, tant le sentiment qui prédomine est l'impression d'avoir rendu une copie médiocre et truffée de mensonges.

Je suis rentrée à Paris exténuée mais satisfaite d'avoir voyagé à l'œil. Le partage de mes photos paradisiaques sur Facebook m'a valu tout un tas de remarques, plus ou moins bienveillantes. Malgré tout, deux semaines de rédaction intense m'attendaient.

C'est à ce moment-là que j'ai repensé au montant de mes droits d'auteurs – l'équivalent de mon salaire. Un rédacteur de guide touristique touche entre 1 600 et 2 500 euros par mission, en fonction de la taille du rendu. Pour ce guide, j'ai touché 2 100 euros. Si on fait rapidement le calcul, j'ai travaillé pendant sept semaines pour un peu moins de deux SMIC nets.

La sensation d'avoir été assez mal payée n'est pas le pire dans tout ça. Aujourd'hui, j'en garde un souvenir amer, tant le sentiment qui prédomine est l'impression d'avoir rendu une copie médiocre et truffée de mensonges. La maison d'édition était pourtant très satisfaite de mon travail – elle m'a même proposé une nouvelle mission dans la foulée. Par chance, j'ai trouvé un poste dans l'administration culturelle et ai pu refuser cette offre. Je me suis juré qu'on ne m'y reprendrait plus. Du moins, jusqu'à ma prochaine période de chômage.