Les guides féminins pour « réussir vos vacances » sont un ramassis de conneries
Image : Cosmopolitan
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Les guides féminins pour « réussir vos vacances » sont un ramassis de conneries

Il est impossible de maigrir, de baiser, de bien bouffer et d'être curieux de toutes les coutumes des pays et régions que vous visitez.
16.8.16

Si l'on écoute ses proches, sa famille et, surtout, les magazines féminins, on n'a pas le choix : il faut absolument réussir ses vacances — si on fait partie de ceux qui ont les moyens de partir.

Pourtant, ne croyez pas que ces quelques semaines de liberté pour lesquelles vous en avez bavé toute l'année en soient réellement. C'est même tout l'inverse. Parce que c'est la grosse pression. Tout le monde vous attend au tournant, surtout vos amis, c'est pourquoi il ne faut pas rater et surtout, il faut le faire savoir. Sinon, il faudra de fait attendre l'été suivant — douze mois, ce qui est beaucoup — pour avoir le droit à nouveau d'inonder le fil d'actualité des autres de photos hurlant tout en subtilité : « Ma vie, telle que vous la voyez, est objectivement géniale! »

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Et pour ne pas se planter, il y a une marche à suivre. Un guide plus ou moins tacite, plus ou moins respecté, qui dicte ce que sont censées être « de bonnes vacances » pour la classe moyenne occidentale. Celui-ci se trouve dans les bons vieux magazines féminins, les blogues de jeunes filles payées des sommes colossales pour porter des vêtements de luxe et quelques comptes Instagram d'adorables névrosés tentant désespérément de museler leur haine d'eux-mêmes en collectionnant les J'aime. En gros, un peu partout, on vous explique comment passer de bonnes vacances approuvées par les bonnes gens.

Mais le truc indubitable, c'est que l'on vous raconte en réalité de sacrées conneries. Car il est impossible de maigrir, de baiser, de bien bouffer et d'être curieux de toutes les coutumes des pays et régions que vous visitez. Il y a impossibilité pratique. Pourtant, tout le monde fait comme si ce l'était. « Mes vacances ne seront réussies qu'à partir du moment où j'aurais visité cet endroit positivement chiant, non sans au préalable en avoir averti tous mes amis d'internet! »

Ceci est un condensé de toutes ces choses que vous devez faire, que vous ne ferez pas.

« Mangez léger, faites le plein de vitamines! »

Ce que ça dit : Il faut vous rendre à l'évidence les filles : vous êtes grosses, comme en attestent les « trois petits kilos de trop » que vous n'avez pas réussi à perdre avant votre départ. Vous débarquez donc sur la zone de vacances mi-coupable mi-honteuse à la simple idée de secouer votre cellulite dans les vagues. Mais heureusement, le monde a prévu une épreuve de rattrapage pour les perdantes comme vous : la détox sur site.

Les recommandations : Faites le plein de vitamines. En gros : ne mangez que des trucs moyennement bons mais frais, en veillant chaque fois à ne pas ajouter trop d'huile d'olive par-dessus. Dans les faits, cela se traduit par des repas style salade avocat-pamplemousse, filet de poisson grillé ou des trucs vraiment sordides du type : une salade sur le pouce! Parce que oui, on vous dit aussi ce que vous devez manger, car on pense — non, on sait — que vous êtes de toute façon incapable d'écouter vos propres sensations pour prendre ce type de décision.

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Ce que ça dit en vrai : Ne mangez rien du tout. À la place, gavez-vous soigneusement de toutes les drogues récréatives que vous trouverez sur votre chemin. Un autre genre de vitamines! Ces dernières auront l'immense avantage de vous couper la faim ET de vous défoncer. Avec un peu de chance, vous risquez même de vous croire hyper bonasse. Quant aux cinq prochaines années que vous vous apprêtez à passer à fixer une fissure sur un mur dans un hôpital psychiatrique, c'est le jeu, hey, who cares? On est en va-can-ces, on pense au présent

Est-ce faisable : Absolument pas. Les vacances demeurent ce moment privilégié où sont recommandés les restaurants, les bières tous les soirs et les chips tout le temps.

_Image : magazine _Elle.

« Faites le plein de rires avec vos amis! »

Ce que ça dit : Les amis, comme vous le savez, c'est la famille qu'on se choisit. Et tous, je dis bien « tous », sont adorables, puisque ce sont vos amis. C'est avec eux que vous avez des crises de rires, et rire, ça fait du bien. C'est rien, ces petites embrouilles de vacances. C'est ça, la vie en collectivité parce qu'à la fin, qu'est-ce qu'on rigole! Et le rire, c'est génial.

Les recommandations : Pas grave du tout, cette seule voiture pour quatre adultes avec des envies différentes, ou cette petite tasse à café, oubliée là, dans la salle de bains, qui commence à se recouvrir d'une fine couche de moisi verte et dont personne ne semble se préoccuper. Rien du tout non plus, cette microhumiliation d'être le seul célibataire qui tous les ans dort sur le canapé parce que les chambres sont — je rappelle que ce sont vos amis, avec lesquels vous riez tant! — réservées aux couples. On prend sur soi. Comment? Avec le rire! Pas un souci du tout de prêter de l'argent pour les courses et de devoir mendier pour qu'on vous rembourse. Oh, celle-là, là-bas, qui se prépare comme si on avait tout le temps alors que non, on n'a pas du tout le temps. Non, non, pas de stress, prends ton temps ma belle. Comme l'autre, qui n'a pas fait une seule fois la vaisselle et qui te prend en photo quand t'as l'eau croupie de l'évier jusqu'au coude parce qu'il y a un bout de pâté coincé dans le tuyau. Non, non, pensez-vous, c'est génial les vacances en groupe, et surtout, c'est marrant.

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Ce que ça dit en vrai : Vous vous féliciterez chaque soir d'être capable d'avoir autant envie d'assassiner quelqu'un froidement dans son sommeil et de parvenir quand même à lui servir le café tous les matins en lui souriant. Ce n'est pas de l'hypocrisie, c'est ce qui vous différencie d'un psychopathe.

Est-ce faisable : Totalement. Les trois premiers jours. Puis ça devient difficile, voire insurmontable et potentiellement dangereux — pour votre amitié, votre santé mentale et votre idée du rire en général — après dix jours.

« Faites du sport! »

Ce que ça dit : Vous êtes fainéantes, et grosses. Mais il n'y a personne pour vous voir suer comme jamais pendant votre jogging à mille kilomètres de chez vous. Profitez-en pour vous activer.

Les recommandations : À vous les séances de course endiablée au lever du soleil pieds nus dans le sable avant de déguster un délicieux smoothie aux orties (cf. Mangez léger!) en rêvant de vraie nourriture consistante! Magnifique aussi, cette excursion en kayak dont vous êtes revenue transformée en coup de soleil géant! Géniale, cette sortie en mer de laquelle vous êtes revenue avec une méduse dans le soutien-gorge! Ça fait des souvenirs! (cf. Riez!)

Ce que ça dit en vrai : Si vous vivez dans une société qui vous insulte en permanence, c'est bien parce que c'est vous, le problème.

Est-ce faisable : Parlons franchement. Putain! Qui veut faire du sport en vacances? Les congés payés ont été imaginés pour tirer un trait momentané sur les concepts d'effort et de rigueur. Et puis, vous croyez qu'on ne lit pas clair dans votre jeu le reste de l'année? Tout le monde sait que votre soudaine passion pour la course est avant tout un prétexte pour vous envoyer chaque semaine une personne différente de votre groupe.

_Image : magazine _Grazia.

« Déconnectez! »

Ce que ça dit : internet, c'est génial et tout le monde est pour, mais ça cause aussi des crises d'angoisse monumentales, des dépressions carabinées et, à l'échelle planétaire, un affaissement général de la mémoire et de l'intelligence.

Les recommandations : Oubliez le boulot, ne vous connectez pas à internet pour répondre à vos courriels de vos collègues, oubliez votre boss, diminuez votre consommation de données, oubliez toute notion de décence.

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Ce que ça dit en vrai : Sachez-le, la personne qui vous conseille de déconnecter pendant les vacances est avant tout quelqu'un qui veut vous siphonner vos abonnés. Car les vacances sont un nid à photos de profil, à record de J'aime, à publications qui vont faire délicieusement mal à votre ex qui regarde encore votre profil de temps à autre. C'est pourquoi vous ne devez jamais écouter celui ou celle qui vous conseille de « lâcher votre téléphone », car, au contraire, c'est le moment de bombarder. Faites-vous plaisir, soyez lourdes et revendiquez-le, à base de gros contre-jour qui vous donne l'air trop belle, de rouge à lèvres rouge sang qui masque l'herpès que vous avez chopé, de photos dans la bonne pose vulgaire en maillot de bain — tout est permis. D'ailleurs les vacances ne devraient pas s'appeler vacances, parce que ce n'en est clairement pas. C'est le temps de gagner votre place dans la jungle sociale. Parce qu'en effet, c'est un sacré boulot que d'exister.

Est-ce faisable : Objectivement, oui, à ceci près que personne ne doit le faire pour ne pas tomber dans un abîme de dépression causée par le manque de relations sociales ou de fun.

« Pimentez votre sexualité! »

Ce que ça dit : Baisez avec n'importe qui et n'importe comment si vous êtes célibataire. Faites des trucs plus sordides avec votre partenaire en espérant que ça ne devienne pas trop embarrassant non plus.

Les recommandations : Essayez de recréer l'intimité, de resserrer les liens, de vous retrouver, de faire de « nouvelles expériences ». Autant d'euphémismes maladroits pour dire : baiser. Quoi que vous fassiez déjà avec vos parties génitales, votre bouche, vos mains et celles des autres, il faut que vous le fassiez plus — et surtout, mieux. La manière de le dire compte : il faut « pimenter » votre vie sexuelle, c'est-à-dire l'arroser d'harissa. Impossible, en conséquence, de vous en sortir avec une petite branlette paresseuse. Pas très tabasco comme mode de vie. Comme le dit si joliment Elle, il va au contraire falloir profiter de vos siestes pour tailler des pipes en porte-jarretelles parce que, n'est-ce pas, c'est le ciment du couple. Ou genre, rouler salement des pelles à une fille. Pimentez, quoi! Lancez-vous dans un plan à trois avec des moniteurs.

Ce que ça dit en vrai : Que les gens nés entre 1982 et 1992 n'ont jamais eu de chance. Dans la grande histoire de la révolution sexuelle, notre génération se coltine le moment où pour être transgressif, il faut au contraire revendiquer son droit au missionnaire, à l'étoile de mer et à l'orgasme feint, à la demi-molle, à la baise moyenne, strictement utilitaire et, crise oblige, aux vacances de toute façon ratées sous la pluie dans une banlieue résidentielle.

Est-ce faisable : On vous laisse choisir. Foirez bien vos vacances si ça vous chante. Décidez pour vous. Bouffez et baisez qui vous voulez, ne demandez l'autorisation à personne.

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