Une brève chronologie du langage professionnel

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Une brève chronologie du langage professionnel

« Aller de l'avant », « faire un petit mail », « bien cordialement » – un passage en revue de ces éléments de langage qui ternissent notre âme chaque jour.
4.11.14

Je travaille dans un immeuble en béton gris situé au nord de Londres. Au premier étage de cet immeuble se trouvent des toilettes pour hommes, où trois urinoirs accueillent chaque jour des litres entiers d'urine caféinée.

Ces derniers mois, j'ai ressenti de plus en plus d'empathie pour ces soldats de céramique silencieux. Peut-être parce que moi aussi, je suis inondé d'urine au quotidien. Quand je rentre chez moi après une longue journée de travail, mon corps entier suinte l'urine.

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Heureusement pour moi, l'urine dont je suis recouvert ne provient pas du pénis de mes collègues, mais de leur bouche. Et ce n'est pas vraiment de l'urine - ce sont des mots. Des mots issus de ce qu'on appelle le langage professionnel. Des mots comme « objectifs », « compétences » et « conf call ». Des éléments de langage comme « examiner de près », « revenir vers quelqu'un » et « aller de l'avant ». Des termes qui s'immiscent insidieusement dans notre vocabulaire, comme « petits mails », « à flux tendu », ou encore « retour rapide ».

Si vous avez déjà travaillé dans un bureau, vous verrez sans doute de quoi je veux parler.

Mais d'où vient ce langage sinistre ? Pourquoi n'a-t-on pas immédiatement banni le premier sociopathe ayant prononcé ces termes ? Et surtout, pourquoi tous les bureaux du monde occidental sont-ils infestés de personnes parlant couramment ce langage ? La plupart de ces employés sont des gens tout à fait normaux - ils ont des frères et sœurs, un chien ou un abonnement à une chaîne sportive - mais tous s'évertuent à adopter ce vocabulaire.

J'étais en train de lire The Language Instinct de Steven Pinker quand j'y ai pensé pour la première fois. À un moment du livre, Pinker parle de la création des langages pidgin - un mélange de dialectes qui se sont développés entre des personnes d'origines différentes rassemblées au même endroit (comme les esclaves internationaux des plantations américaines de cannes à sucre, par exemple).

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Avec cette douce pensée en tête, j'ai supposé que le langage de bureau pouvait donc être décrit comme une sorte de pidgin s'étant naturellement développé pour remplir ce qui était auparavant un vide linguistique. Alors que les premiers employés de bureau sont arrivés des usines, échangeant leur bleu de travail contre des costumes trois pièces, il leur a fallu trouver un moyen de communiquer entre eux.

Mais cette explication n'est pas entièrement satisfaisante. Le langage est le moyen par lequel les pensées qui s'entrechoquent dans nos têtes sont ordonnées, arrangées et déposées dans l'esprit des autres. Et selon cette définition, le langage professionnel n'est ni un langage, ni un pidgin - il s'agit essentiellement d'un anti-langage.

Examinons le texte suivant, qui est le premier paragraphe d'un e-mail que j'ai reçu :

« J'ai réfléchi à notre manière de travailler ensemble à travers de nombreux domaines clés, en gardant à l'esprit que nos ambitions sur le long terme puissent être articulées autour d'une croissance de notre audience - une articulation créative, puissante et retentissante de notre travail nous permettrait d'avoir un plus gros impact. »

Est-ce-que des pensées se sont formées dans votre tête après avoir lu ça ? J'en doute. Je sais dans quel contexte cet e-mail a été rédigé. Je sais qui l'a écrit, pourquoi il l'a écrit et quand il l'a écrit. Mais en le lisant aujourd'hui, encore et encore, mon esprit est incapable de formuler la moindre pensée compréhensible.

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Le langage de bureau n'est donc pas un langage. Il ne s'agit pas d'un jargon mais plutôt d'un argon verbal - une série inerte de sons et de symboles utilisés pour embrouiller les sous-fifres, histoire de les ennuyer délibérément et de les garder à notre service.

Je ne suis pas la seule personne à détester le langage de bureau. La plupart de mes collègues détestent ça. J'espère que vous aussi, vous le détestez. Mais si la plupart des gens le détestent, pourquoi s'est-il développé aussi rapidement ?

Considérons le langage professionnel comme un mème. Au sens propre, (décrit pour la première fois par Richard Dawkins dans Le Gène Egoïste), les mèmes constituent une « unité d'information contenue dans un cerveau, échangeable au sein d'une société. [Cette définition] résulte d'une hypothèse selon laquelle les cultures évolueraient comme les êtres vivants, par variations et sélection naturelle. À l'instar du gène, le mème serait l'unité de base dans cette évolution. »

Richard Dawkins en 2008 (Photo via)

Je vais me répéter, mais le langage professionnel est une très mauvaise chose. Il s'oppose à la productivité et entrave le sens des mots. Mais cela ne l'empêche pas d'être un mème puissant. Son évolution se fait aveuglément, et encourage le développement de caractéristiques qui nous paraissent instinctivement pénibles. Dawkins décrit la capacité de l'évolution à créer des caractéristiques animales étrangères dans l'une des parties les plus captivantes du Gène égoïste :

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« Les extravagances - comme par exemple les queues des oiseaux de paradis mâles - ont pu évoluer grâce à un genre de processus instable et incontrôlé. Au début, une queue légèrement plus longue que la normale pouvait être considérée par les femelles comme une qualité désirable chez un mâle, peut-être parce qu'elle indiquait une bonne constitution physique. Une queue courte sur un mâle pouvait indiquer une carence en vitamines - une preuve de sa piètre capacité à trouver de la nourriture. On peut également supposer que les mâles à queue courte ne sont pas très doués pour échapper à leurs prédateurs, et qu'ils se sont fait mordre la queue en conséquence.

Quelle qu'en soit la raison, supposons que les femelles des anciennes espèces d'oiseaux de paradis préféraient se tourner vers les mâles avec des queues plus longues que la normale.

Les femelles suivaient une simple règle : examiner soigneusement tous les mâles et choisir celui qui possédait la queue la plus longue. Chaque femelle qui ne respectait pas cette règle était sanctionnée, même si les queues étaient longues au point de gêner leurs propriétaires mâles. À l'instar de l'évolution des vêtements pour femmes ou du design des voitures américaines, la mode des longues queues est montée en puissance. »

De ce point de vue, je pense qu'il est raisonnable d'appliquer les principes de l'évolution à l'émergence du langage professionnel.

Les premières graines ont été semées vers la fin du 20ème siècle, quand les grandes entreprises d'aujourd'hui ont commencé à se développer rapidement. Les dirigeants d'entreprises comme General Electric et AT&T ont commencé à prendre peur face aux progrès fulgurants de leurs concurrents. Ils se sont donc tournés vers des cabinets de conseil.

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Mais les consultants savaient qu'ils devaient bien enrober leurs conseils afin de donner l'impression d'être des oracles surpuissants. Et ils n'ont pas fait ça avec des marques ou de la publicité, mais avec des néologismes infernaux - le langage professionnel était né. De manière plus directe et irréfutable, les conseillers en management sont responsables du langage lâche du licenciement de masse : « redimensionnement », « profilage » et « restructuration ».

Une peinture de John D. Rockefeller, un des responsables du langage professionnel (Image )

Dès la naissance de ce mème, les managers ont commencé à l'utiliser. Et alors qu'ils commençaient à adopter cet anti-langage, ses utilisateurs ont mis un point d'honneur à avoir l'air constamment occupé. Ils prospéraient dans les réunions où il n'y avait absolument rien à dire - et où rien n'avait besoin d'être dit - en utilisant des mots professionnels pour combler leur manque d'idées. Tous ont commencé à se considérer comme des négociateurs - les gens dont l'histoire se souviendra comme des architectes des temps modernes, successeurs de David Lloyd George et descendants intellectuels de John D. Rockfeller.

Et parce qu'ils paraissaient plus occupés et plus importants, les premiers utilisateurs du langage professionnel ont rapidement gravi les échelons.

Bien que ce soit énervant pour tout le monde, le langage professionnel a été associé au pouvoir, à l'efficacité et à l'argent - de la même manière qu'une longue queue a été associée à l'attirance chez les oiseaux de paradis. Et une fois que le langage professionnel est devenu synonyme de pouvoir et d'argent, le mécanisme de l'évolution a pris le contrôle. Aujourd'hui, ceux qui ne maîtrisent pas le langage professionnel sont tristement ignorés - et certains courent même le risque d'offenser les gens avec leur franc-parler.

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Tout ça est profondément déconcertant pour moi, parce que je sais que je ne serai jamais un utilisateur du langage professionnel. Mais si ma théorie s'avère véridique, il y a une lumière au bout du tunnel. Voici comment Dawkins conclut sa partie concernant les oiseaux de paradis :

« La mode des longues queues s'est seulement arrêtée quand les queues sont devenues si longues que leurs désavantages manifestes ont commencé à l'emporter sur l'avantage de l'attractivité sexuelle. »

Avec un peu de chance, peut-être que tout changera quand le langage professionnel atteindra le point critique de la bêtise contre-productive, quand les mots issus des conversations au boulot deviendront plus incompréhensibles que sensés et que les économies mondiales occidentales seront paralysées par cette maladie linguistique.

Mais malheureusement, l'évolution prend beaucoup de temps. Je m'expose donc à attendre de longues années pour être enfin délivré des nombreux « petits mails » qui jonchent actuellement ma boîte.

@James Gingell1 / @Dan_Draws