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LE NUMÉRO CRIME

#RT pour tuer

On rigole bien sur les réseaux sociaux - jusqu'à ce qu'un mec tweete une menace de mort en direct.
5.11.14

La ruse était censée se déployer en trois temps. La première photo Twitter montrait un fusil flouté. La seconde une victime en sang. La troisième présentait l'assassin présumé assis devant une voiture de police. 
Dans la nuit du 11 mars, un utilisateur Twitter répondant au pseudo de @StillDMC se tenait à une fenêtre, en plein centre-ville de Los Angeles. Il a pris une photo de son fusil, pointé vers ce qui semblait être un couple de piétons se tenant au coin de la rue. À minuit neuf, il a posté un tweet. « 100 RT et je tire sur un passant », a-t-il indiqué en légende de l'image, qui a vite dépassé les 100 retweets. Une heure plus tard, il a poursuivi avec : « Homme à terre. Mission accomplie. » Cette fois, l'image montrait un jeune homme étendu au sol, entourant des deux mains son torse - avec ce qui ressemblait, au milieu des pixels et de l'obscurité, à une blessure à la poitrine.

Le jour suivant, les inspecteurs du LAPD arrêtaient Dakkari McAnuff, 20 ans. Le rapport de police indique que les policiers avaient découvert « plusieurs images représentant un type de fusil inconnu pointé vers différentes rues de Los Angles [huh] », affirmé que McAnuff était @StillDMC, et découvert son emplacement. À midi, les officiers de police débarquaient dans le HLM de Zain Abbasi, 22 ans, où McAnuff se trouvait.

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D'après le récit qu'Abbasi fait de l'arrestation, l'administrateur de l'immeuble l'aurait convié dans son bureau, où des inspecteurs l'ont menotté. Des hélicoptères ont encerclé le bâtiment, des snipers se sont positionnés sur un lotissement en face de l'immeuble, et de nombreuses voitures de police ont bloqué le parking.

Les inspecteurs ont alors dit à Abbasi d'appeler McAnuff et de lui demander de le rejoindre en bas. À sa sortie, McAnuff a été appréhendé par dix agents du LAPD qui l'attendaient, armes au poing. Les policiers ont fouillé l'appartement et trouvé l'arme de la photo : un fusil à air comprimé, déchargé.

Le groupe a été menotté et placé en garde à vue. McAnuff fut emprisonné sur des soupçons de « menace d'assassinat » et sa caution placée à 50 000 dollars.

Retour en arrière - tout ceci n'était qu'une blague.

McAnuff et Abbasi, avec leurs amis Moe et RJ, font partie d'un groupe appelé les MAD Pranksters. Ils ont quitté Houston, Texas - tous ont entre 19 et 22 ans - pour Los Angeles afin de faire carrière dans l'entertainment. Il s'agissait de leur première combine : une tentative d'« humour social », comme le dit Abbasi.

Le tour devait se dérouler en trois tweets. Le premier présentait une arme floue et une requête violente, le second la victime à terre, blessée, et la dernière - postée près de onze heures après la seconde - montrait McAnuff, les mains dans le dos, plaqué au sol près d'une voiture de police. Un agent du LAPD se tenait dans le champ. La légende disait : « Ma dernière nuit avant l'emprisonnement. Le seum. Fuck le mec qui m'a balancé. Et fuck le LAPD ! »

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Les Pranksters espéraient, naturellement, que ce feuilleton monté se propagerait sur internet. Sur ce point, « 100 RT et je tire » a cartonné. La blague a été retweetée un millier de fois (Twitter a vite suspendu le compte), et la supposée menace a fait les titres de l'actualité dans le monde entier.

Les médias ont présenté McAnuff comme un fou dangereux - bien qu'appuyant sur le fait que l'arme n'était qu'un jouet. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. Le tweet semblait être le présage d'un avenir morbide, un avenir dans lequel des tueurs potentiels seraient validés par des inconnus en direct sur les réseaux sociaux, où le voyeurisme ne ferait qu'un avec la complicité de masse, et où les gladiateurs modernes feraient apparaître leurs colisées ex nihilo.

La transformation du meurtre en un jeu, voilà ce dont il s'agissait.

Les MAD Pranksters soutiennent de leur côté que leur performance était un canular évident - et que le LAPD le savait, bien avant que McAnuff ne se fasse arrêter. Et s'il l'ignorait, ça n'aurait pas dû être le cas : il y avait plusieurs indices dans les tweets, qui trahissaient la farce.

« Le LAPD a réagi de manière excessive et a mis ma vie et celle de mes amis en danger pour nous forcer à ne pas tweeter "Nique le LAPD" ! » m'a écrit Abbasi dans un e-mail. La police « a perdu du temps et gaspillé de l'argent pour monter cette opération afin d'empêcher les MAD Pranksters d'utiliser leurs droits inaliénables ».

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J'ai tenté de joindre les inspecteurs pour qu'ils confirment ou démentent les détails du récit des Pranksters, mais seuls leurs communicants ont accepté de revenir sur le dossier.

« L'image tweetée a été considérée comme une menace crédible. C'est pourquoi des officiers ont été envoyés pour enquêter », m'a dit une représentante du LAPD. « Nous avons des agents qui surveillent en permanence les réseaux sociaux, et ils sont tombés sur ce tweet. »

L'histoire d'Abbasi et McAnuff soulève des questions sur la façon dont les départements de police se doivent de gérer les enquêtes impliquant des menaces proférées sur internet. « On n'enfreint pas la loi », m'a dit McAnuff. « On s'amuse. »

Ceci, bien sûr, constitue un débat juridique sans fin. La question de savoir de quelle façon et quand une menace proférée en ligne doit être jugée criminelle est étudiée à l'heure actuelle par la Cour suprême des États-Unis, via l'affaire Anthony Elonis en Pennsylvanie. Celui-ci a publié sur Facebook une série de paroles de rap ultraviolentes dans lesquelles il décrivait, de façon horriblement détaillée, les meurtres de son ex-femme et de ses anciens collègues. Pour ces posts, Elonis a écopé de quatre ans de prison.

Ces menaces du net représentent à chaque fois une nouvelle frontière pour la police. Jusqu'ici, les autorités ont peiné à établir le juste milieu entre laisser se produire d'inévitables comportements stupides mais inoffensifs, et poursuivre les véritables dangers.

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« Il existe une catégorie de libre expression intitulée vraies menaces », m'a révélé Clay Calvert, professeur à l'Université de Floride et chercheur spécialisé dans les problèmes de communication intermédias. « Ce sont des discours qu'une personne raisonnable percevrait immédiatement comme des menaces dangereuses. » Ça sonne un peu ambigu pour vous ? Ça l'est.

« La définition de "vraie menace", malheureusement, demeure assez vague », dit Calvert.

Les MAD Pranksters font remarquer qu'ils ont bénéficié d'un contact direct avec un agent du LAPD - le même qui leur a permis d'utiliser sa voiture en tant qu'accessoire lors du dernier tweet - et affirment lui avoir dit précisément ce qu'ils étaient en train de faire. L'arme était clairement fausse, ainsi que la scène de crime, d'après eux. En d'autres termes, le LAPD savait qu'il n'existait pas la moindre menace sérieuse.

Abbasi prétend aussi qu'avant que son ami McAnuff soit arrêté, l'un des inspecteurs était entré dans le bureau où ils étaient détenus, avait vu Moe - qui jouait le cadavre dans la blague - et s'était écrié : « Oh, regardez, voilà le type mort. »

D'après le récit des Pranksters, plus de 16 heures se seraient écoulées entre le premier tweet et l'arrestation, soit assez de temps pour contacter l'agent du troisième tweet et demander à un expert en balistique de déterminer la véracité de l'arme à feu. D'après la déclaration du LAPD, les agents ont découvert le tweet à 9 h 30, et il était daté de la nuit précédente. Malgré ça, l'arrestation ne s'est déroulée que trois heures et demie plus tard, d'après Abbasi. Il semble que le département n'ait jamais traité l'affaire comme une urgence.

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Pourtant, le LAPD s'est quand même senti obligé d'envoyer énormément de flics sur place. Au commissariat, Abbasi prétend qu'une policière lui a dit : « Tu étais dans ma lunette tout à l'heure… Si tu avais avancé, je t'aurais explosé la tête. »

Un gamin aurait donc pu se faire exécuter pour avoir tweeté la photo d'un fusil à air comprimé.

La représentante du LAPD m'a affirmé ne pas pouvoir me donner le moindre détail sur l'opération ayant conduit à l'arrestation de McAnuff.

Blague ou pas, la performance des Pranksters met en lumière la façon dont de vrais meurtriers pourraient à terme se servir des réseaux sociaux. Twitter, Facebook et YouTube offrent une audience globale perpétuelle et incitent à la diffusion d'actes toujours plus scabreux. Étant donné l'empreinte mesurable sur les réseaux sociaux de vrais tueurs tels qu'Elliot Rodger - qui, à 22 ans, s'est lancé plus tôt cette année dans un massacre effréné à l'Université de Californie - cela pourrait potentiellement s'appliquer à d'autres crimes tout à fait réels.

Il est avéré que les plus jeunes sont particulièrement sensibles à la pression sociale en ligne. C'est probablement la raison pour laquelle il existe une vidéo amateur d'une jeune fille avalant son propre tampon, ou une autre montrant un gamin en train de manger ses selles avec de la glace. Vu le récent virage de notre société vers l'autopromotion permanente, on ne devrait pas être surpris de ce nouvel avènement d'« athlètes du choc ».

Au vu des circonstances, McAnuff et sa bande ont été chanceux. Quelques jours après sa libération, il a appris que le bureau du procureur de Los Angeles abandonnait les charges contre eux. Pour autant, ce forfait semble voué à se reproduire.

« Il y aura de plus en plus de situations de vraies menaces sur Facebook, Twitter ou YouTube, où les gens postent sans cesse plus de vidéos d'eux proférant des menaces, dit Calvert. C'est un nouvel exemple que la loi doit impérativement rattraper son retard vis-à-vis de la technologie. »

En tant que spectateurs, qu'on le veuille ou non, nous n'avons pas d'autre choix que d'apprendre de nous-mêmes à séparer les canulars des vraies menaces. Ce processus de filtrage évoque déjà les contours les plus sordides de notre avenir, lequel s'étendra sur des méga-kilomètres html de réseaux sociaux infinis.

Trier les faits de la fiction prend du temps. Du temps que les spectateurs du JT, les familles et la police n'ont pas nécessairement. La blague de @StillDMC était peut-être drôle, stupide ou dangereuse. Mais il faut nous attendre à en voir apparaître de plus en plus dans nos fils d'actualité.