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Faut-il vendre les îles françaises ?

Nos atolls paradisiaques perdus à des milliers de kilomètres nous serviront bientôt à rembourser la dette du pays – peut-être.

par Romain Gonzalez
05 Février 2015, 1:02pm

Image via Wikimedia Commons

En période de difficultés financières, l'État est un citoyen comme les autres. Si, de votre côté, vous tentez de vous nourrir de pâtes au beurre afin de pouvoir finir votre mois sans avoir besoin de Cofidis et de ses crédits à 12 %, l'État fait de même et rogne sur ses dépenses. Si l'on devait filer la métaphore, on pourrait dire que la France devra se contenter de pâtes au beurre lors des trois prochains millénaires si elle espère un jour se désendetter.

La dette publique a atteint 1,925 milliard à la fin de l'année 2013, soit 93,5 % du Produit Intérieur Brut (PIB). Cela correspond à 13,556 fois la valeur d'un triptyque de Francis Bacon, l'œuvre d'art la plus chère au monde. Voilà à quel point la France est dans la merde financièrement. Les marges de manœuvre sont réduites et il faudra des dizaines d'années pour pouvoir espérer refaire passer la dette publique en dessous du sacro-saint chiffre de 60 % exigé par l'Union européenne – en réalité, seule la Finlande n'enfreignait pas cette loi, et ce n'est plus le cas depuis fin 2014.

Quelle pourrait être la solution pour retrouver quelques marges de manœuvre ? Certains ont trouvé une réponse : vendre nos îles, comme la Grèce a dû le faire l'été dernier.

Il ne serait pas question de vendre nos « vraies » îles, type la Martinique, la Réunion ou la Corse. Non, ce dont je vous parle, c'est de vendre les centaines d'îles françaises qui appartiennent encore à l'État ou aux collectivités territoriales et qui demeurent inhabitées.

Le 13 mai 2014, l'Italie a vendu l'île de Poveglia pour 513 000 euros à un investisseur privé. Malgré la mobilisation de Vénitiens opposés à cette vente, Rome s'est délestée d'une parcelle de son territoire, même si celle-ci est prétendument hantée. Si la situation économique du pays dirigé par Matteo Renzi est encore pire que celle de la France – ce n'est pas un concours, mais c'est rassurant de savoir qu'il y a plus nul que soi –, cette initiative a le mérite de relancer le débat sur le rôle des nombreuses îles françaises inhabitées disséminées aux quatre coins du globe.

Ensemble du territoire français, métropole, DOM-COM, Nouvelle-Calédonie, TAFF et Clipperton compris. Photo via

Ces îles, qu'elles soient proches de la métropole, dans le golfe du Morbihan, ou situées aux antipodes, comme l'île Amsterdam – un charmant territoire au beau milieu de l'Océan Indien qui accueille des éléphants de mer – ne sont en effet jamais perverties par la présence de l'Homme, hormis pour quelques visites de scientifiques.

La question de la vente d'une parcelle d'un territoire national est délicate. D'un côté, certaines îles pourraient potentiellement être vendues à des investisseurs privés sans que la souveraineté de la France ne soit abandonnée – mais cela remettrait en cause l'équilibre environnemental de la plupart de ces territoires fragiles. L'île de Tuanake, à 545 kilomètres de Tahiti, est certes inoccupée, mais elle est peuplée de manière endémique par des Chevaliers des Tuamotu, une espèce d'oiseaux menacée qui vit sur l'un des plus beaux endroits sur Terre.

Dans une autre logique, les îles ultramarines sont souvent convoitées par des pays voisins qui remettent dans certains cas clairement en cause la souveraineté de la métropole. On pourrait citer le cas de Clipperton, située au large du Mexique, ou de certaines terres australes et antarctiques française (TAAF), notamment les îles Éparses dans le canal du Mozambique, convoitées à la fois par Madagascar et l'île Maurice.

Les nombreuses polémiques qui peuvent éclater entre Paris et ces pays ont souvent pour origine le non-respect des zones économiques exclusives (ZEE). Pour faire simple, il s'agit d'une large zone marine qui donne le droit à un seul pays d'exploiter les ressources proches de sa côte, sur 370 kilomètres. De nombreux pêcheurs mexicains et américains viennent se fournir généreusement en langoustines et en thons à Clipperton, vu que personne n'est là pour les en empêcher. Heureusement, un bâtiment militaire vient chaque année planter un nouveau drapeau français et remettre à neuf une plaque commémorative sur l'île afin d'impressionner lesdits Mexicains. Force est de reconnaître que ça marche rarement.

La souveraineté française réaffirmée à Clipperton. Photo via Flickr

On pourrait donc se demander pourquoi la France continue de s'accrocher corps et âme à de tels territoires, d'autant plus que la ZEE de Clipperton n'est que très peu « utilisée » par les pêcheurs polynésiens – Français, donc –, qui sont tout de même à 5 000 kilomètres de l'île. La réponse est limpide : économie + géopolitique = défense de la souveraineté.

Comme me l'a confirmé un membre de l'administration des TAFF, la cession d'une parcelle du territoire français à un pays étranger n'est pour le moment « absolument pas envisagée ». Toutes les îles ultramarines ont permis à Paris d'établir des ZEE qui représentent des « ressources potentielles pour le futur », notamment énergétiques. L'administration française compte donc sur ces ZEE – et un peu sur la chance, il faut l'avouer – pour trouver de nouvelles ressources.

Du côté géopolitique, toutes ces îles permettent à la France d'étendre sa sphère d'influence bien au-delà des traditionnelles zones métropolitaines et des DOM-COM – on ne dit plus DOM-TOM depuis 2003. Les TAFF et Clipperton permettent à Paris de s'intégrer dans des négociations commerciales qui lui seraient normalement fermées, par exemple celles de l'Inter American Tropical Tuna Commission – une commission qui peut vous faire sourire sur le principe, mais qui permet aux représentants français de participer aux négociations sur les quotas de pêche dans le Pacifique.

Une autre solution pourrait être de vendre certains îlots inhabités de Polynésie française qui appartiennent toujours à l'État. Sur le site privatelislandsonline.com – un des leaders mondiaux du marché de l'achat et de la vente d'îles – on note que certaines îles de Polynésie française sont en vente à des prix relativement abordables (pour une île, j'entends). Mais celles-ci sont déjà entre les mains d'investisseurs privés, et le P.-D.G. de l'entreprise, Chris Krolow, m'a confirmé que la « mise en vente par la France de nouvelles îles n'était pas d'actualité ».

Si vous n'en avez pas les moyens, vous pouvez toujours vous offrir un banc de sable. Photo via

Vous pourriez me dire qu'il serait peut-être intéressant de privilégier la vente d'îles plus proches de la métropole – comme celles du golfe du Morbihan ou de Méditerranée – à de riches industriels et acteurs désireux de s'offrir une retraite spirituelle loin de la civilisation qui les a enrichis. Mais là où les choses se compliquent, c'est que la plupart de ces îles ont été déclarées « réserves naturelles » et ne sont donc pas constructibles.

Après avoir contacté la mairie de Saint-Malo, ville propriétaire, entre autres, de Cézembre et de l'îlot du Grand Bé – c'est là où Chateaubriand est enterré –, on m'a confirmé que les bénéfices d'une telle vente seraient « bien inférieurs aux coûts futurs, notamment dans le domaine environnemental », et que « personne n'était prêt à subir toutes les contraintes qui pèsent sur un tel investissement ».

La France possède en effet l'une des législations les plus sévères au monde quant à la protection de ses littoraux. L'installation de propriétaires privés sur ce type d'îles serait tellement complexe que cela découragerait n'importe quel amoureux de la mer autoproclamé.

Victor Hugo, un amoureux de la mer autoproclamé. Photo via Wikimedia Commons

Alors, que faire ?

Il faut sans doute se souvenir que la recherche d'argent frais coûte que coûte est une des causes des pires choix économiques que la France ait pu faire dans son histoire. C'est cette avidité qui a poussé Dominique de Villepin à privatiser les concessions d'autoroutes françaises pour 11 milliards d'euros en 2006. La Cour des comptes a déclaré depuis que cette vente avait été très largement sous-évaluée et avait profité à des sociétés privées qui n'en demandaient pas tant.

Même si vous ne mettrez jamais les pieds sur les îles Crozet et que vous détestez les manchots, n'oubliez pas que c'est grâce à ce genre de confettis de feu l'Empire colonial que la France peut encore protéger certaines espèces animales.

D'un point de vue plus pragmatique – d'aucuns diront cynique –, il est évident que Paris ne perd pas de vue ses intérêts économiques. Il est dans l'intérêt de l'État d'attendre la mise au point de nouvelles technologies plus sûres afin de pouvoir exploiter des ressources marines autour de nos îles inhabitées. C'est un simple calcul coût/avantage qui lui sera sans doute profitable d'ici quelques décennies. Pour résumer, on ne vend pas nos îles parce qu'elles vont nous rapporter un paquet de fric.

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