Coupe-coupe le zizi

Des petits doudous terrorisés et beaucoup de prépuces en moins.

Nous nous trouvons dans la banlieue de Dakar, à Guédiawaye, pas beaucoup plus vifs que les marmots et déjà assommés par le soleil de ce mois de juillet. La cérémonie se passe au petit matin, à 7 heures environ, histoire que les gamins, pas trop réveillés, n'aient pas le temps de comprendre ce qui leur arrive. Ils sont cinquante à dormir ou jouer dans le giron de leur mère, dans la petite cour de l'hôpital. Ils échangent de temps à autre des regards inquiets. Derrière la porte qui mène à la salle d'opération, des cris de cochon qu'on égorge captent leur attention. Ce sont les premiers candidats à la découpe, déjà sur le billard. Mais les autres ne se doutent pas encore du sale moment qui les attend. « On ne leur dit rien pour ne pas les affoler », m’explique Adama, un des infirmiers.

Nous laissons derrière nous les gamins à leurs derniers instants d'intégrité phallique. En fait de bloc opératoire, une salle sombre, un peu glauque, où les enfants sont allongés sur une dizaine de tables de bois. C'est là, entre ces murs froids, que la réalité de ces zizis coupés me frappe. Je bloque un instant : dans la poubelle, une dizaine de bouts de peau s'amoncellent entre les cotons pleins de sang. Les vestiges de la première fournée de gamins qui viennent de passer. Mais les cris et les pleurs me sortent de mon hypnose. À ma droite, Ibrahima s'agite comme un possédé, mais les infirmiers le maintiennent allongé sur la table. Derrière son masque, le docteur Badji balance blague sur blague pour le calmer. En vain. Malgré sa blouse et le matériel qu’il manie avec le plus grand sérieux, il a plus l'air d'un jeune animateur de colonie de vacances que d'un grand chirurgien. Il faut dire que Sadibou Badji travaille bénévolement et que cette opération n'est pas sa spécialité. « Mais pas de danger, l'opération est bégnine et je ne peux pas me rater. » Il tapote sa seringue, ce qui rend Ibrahima carrément hystérique. Le docteur lui empoigne le paquet sans ménagement et enfonce l'aiguille. On comprend à peine le « je veux rentrer chez moi » plein de larmes d'Ibrahima. Mais le couic assassin du ciseau qui se referme sur son sexe lui coupe le sifflet. La main sur ma braguette, j'observe ce petit bout de peau translucide s'étirer, s'étirer, jusqu'à retomber mollement sur la table. Solidarité masculine et douleur partagée.

Ibrahima, encore sonné, enfile ensuite le costume traditionnel du circoncis, moitié patricien romain, moitié grand inquisiteur : une toge immaculée sur les épaules, un chapeau blanc pointu sur la tête. Le gamin boitille jusqu'au leul, la salle de cérémonie où il rejoint les autres stars du jour. Dernière épreuve, ultime surprise, ils doivent tous boire une mixture à l'aspect douteux, le lakh. Un mélange de mil et de lait caillé qui les fait tous grimacer. Les parents qui ne pouvaient pas les accompagner pendant l'opération les encouragent à boire cul sec. Ils sont tous rassurés de retrouver leurs enfants, amoindris d’un petit bout de peau, devenus enfin des hommes. La mère d'Ibrahima est bien contente de n'avoir pas assisté à la circoncision : « Mon mari m'a expliqué combien ça fait mal, je n'aurais pas supporté de voir souffrir Ibrahima. Mais je sais que pour sa santé il fallait qu'il en passe par là. Alors je n'ai pas hésité à l'inscrire. » La circoncision réduit en effet les risques d'être contaminé par le VIH de près de 50 %, à en croire un rapport de l’Agence nationale de recherche contre le sida publié en 2005. Sans prépuce, la chair s'épaissit et protège plus efficacement du virus. La cérémonie, qui marque d'habitude le passage à l'âge adulte, perd de plus en plus son aspect traditionnel au profit de l'intérêt médical de l'opération, désormais pratiquée sur des gamins de 5 à 13 ans. C’est dans le cadre d’une campagne de prévention que l’équipe du docteur Badji a, ce jour-là, circoncis à la chaîne la cinquantaine de garçons présents, gratuitement.

En ressortant, nous croisons les derniers gamins qui attendent leur tour au soleil. La dernière réflexion du docteur Badji nous revient : « Après l'opération, ils vont tous boitiller pendant 10 jours. » Nous n'avons pas le courage de les prévenir, et nous les laissons profiter tranquillement de leurs derniers instants d'enfance.