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On a discuté avec les mecs derrière le meilleur magazine gay français

Il y a quelques mois, un ami gay m’a traînée dans une librairie du Marais au nom outrageusement suggestif, où les étagères croulaient sous le poids de revues homosexuelles de toutes sortes.

Il y a quelques mois, un ami gay m’a traînée dans une librairie du Marais au nom outrageusement suggestif, où les étagères croulaient sous le poids de revues homosexuelles de toutes sortes. C’est là que j’ai eu l’occasion de feuilleter Monstre pour la première fois. Le fait que je l’ai trouvé entre un portfolio de Pierre & Gilles et un énième reportage de terrain sur la Fistinière a peut-être influencé mon jugement, mais j’ai eu l’agréable surprise de tomber sur un truc sobre et très joli. Ils ont exposé des artistes qu’on aime bien, comme Jean-Luc Verna ou même l’auteur des photos de minets effarouchés de notre numéro actuel. Ça fait maintenant trois numéros que Tim Madesclaire, Gilles Beaujard, Gauthier Boche, Philippe Joanny et Thomas Cepitelli travaillent en parfaite harmonie. Tellement qu'en ces temps de dépénalisation du mariage gay et autres manifestations des gangs LGBT sur fond de trance-goa, ils ont choisi de répondre à mes questions tous les cinq comme s’ils ne formaient qu’une seule entité humaine qui parlerait constamment à la première personne du pluriel.

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VICE : Pourquoi vous avez voulu faire cette revue ?

Monstre : Au départ, notre projet était de créer un titre difficile à lire, qui en jette autant qu’un coffee table magazine ; en gros, une revue où l’on puisse développer des idées avec des textes longs, des portfolios fournis, et exposer des points de vue qui fassent sens dans une perspective gay/pédé, mais qui n’émergent pas dans les médias gay existants. On veut montrer un aspect différent de ce que produit la communauté gay : moins axé sur l’aspect business, branché ou l’érotisme, mais qui soit aussi moins directement centré sur les thématiques au cœur des politiques revendicatives (en gros, le débat autour du mariage et de l'adoption). Et puis, il faut bien l’avouer, nous aussi on veut réussir socialement et avoir pleins d’amis sur Facebook. Sauf qu’on est des brêles en matière d’event.

D’ailleurs, j’ai un peu de mal à savoir qui fait quoi.

On est cinq, et on fonctionne de manière collégiale ; on n'a jamais de titre précis. On s’est organisés selon nos compétences : Gilles assure jalousement la direction artistique et le choix des artistes ; Tim propose les thèmes et supervise le contenu éditorial ; Philippe a pris en charge la littérature et assure l’édition ; Gauthier balance des idées saugrenues et tente de placer ses amis ; et le dernier venu, Thomas, intervient sur le contenu, c’est aussi lui qui est en charge de monter les dossiers de subventions.

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Vous faites des trucs à côté ?

Gilles est directrice artistique vaudou pour une grosse institution culturelle parisienne. Tim, le super-brain de l’équipe, est journaliste, il s’occupe du magazine et du site de prévention de l’INPES à destination des gays. Gauthier est planneur stratégique dans une agence, exactement comme dans Mad Men. Philippe est correcteur en dilettante pour un hebdomadaire politiquement à cran, et le reste du temps il bosse comme une chienne pour décrocher le Goncourt. Et Thomas essaie désespérément de finaliser sa thèse et tente d’infiltrer les institutions culturelles parisiennes pour profiter des buffets gratuits.

C'est là que vous trouvez les artistes avec lesquels vous bossez par la suite ?

On invite des artistes dont le travail va au delà des frontières entre arts spécifique et universel, dont sont souvent absents les pédés, les gouines, les « anormaux ». L’art queer – dit « minoritaire », donc du côté de l’art spécifique – fait justement bouger ces frontières, il propose de rebattre les cartes sur la question des territoires et des matériaux de l’art, voire même sur celle du statut d’artiste. C’est précisément ce qui nous intéresse. L’artiste Monstre idéal est « éclairé » par les féministes pro-sexe, les théoriciens queer ; c’est un héritier du Fhar, de l’underground new-yorkais, des cultural et postcolonial studies.

Vous êtes aussi contre l'emploi du terme « gay » — vous dites qu'il a été doublement dévitalisé.

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Le choix du mot « gay » a été le fruit de longues et intenses discussions. Il est tellement connoté « arc-en-ciel » et associé à une certaine mièvrerie érotique.

Ouais, c’est même courant de croiser des gays « homophobes » maintenant.

En même temps, c’est le seul terme qui n’ait pas de connotation péjorative, ni pathologisante. On peut bien sûr retourner l’insulte, et clamer haut et fort qu’on est « pédé », mais ce n’est pas possible par tous et tout le temps, et puis « pédé » reste une insulte, même retournée.

Le terme « gay » a été dévitalisé dans la mesure où, d’une part, l’engouement qu’il y avait dans les années 1990 pour les gays s’est amoindri, et d’autre part, le terme est récusé par beaucoup de « je-sais-pas-comment-les appeler », vous savez, ces « gens ont des relations sexuelles et amoureuses avec des personnes du même sexe », au prétexte qu’il serait trop limitatif, trop marqué par un mode de vie, des représentations dans les médias, un agenda politique, etc.

Les bourgeois de l'homosexualité, en fait.

On a fini par se dire que « gay » était encore le terme qui permettait de nous désigner sans connotation négative, même si l’on est très critique envers le « mouvement » , le « milieu » ou la « scène » gay. Nous actons que la place des gays a changé, que la subversion et l’anormalité ne sont plus des caractéristiques nécessaires de l’homosexualité, que beaucoup de gays sont terriblement banals, mais que, du coup, il est possible de se reconnaître comme gay ET d’être critique ou alternatif vis-à-vis de la communauté gay comme de la société — qui reste bien entendu, hétéro-centrée.

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Vous pensez que cet engouement s’est amoindri avec la dépénalisation de 1982 ? Qu’est-ce qui a vraiment changé ?

La différence, c’est essentiellement que les crimes sexuels ne sont plus qualifiés par l’orientation sexuelle. L’âge de consentement est le même pour tout le monde.

Ce que l’on nomme de manière générique la « dépénalisation complète de l’homosexualité » s’inscrit en fait dans un logique politique plus large, qui revendique aujourd’hui l’accès au mariage et à l’adoption, ainsi que des mesures pour lutter contre l’homophobie.

OK, les revendications classiques sur lesquelles tout le monde est d'accord en gros.

Voilà, rien à voir avec les relations sexuelles entre majeurs et mineurs consentants. En 1972, Guy Hocquenghem notait que la plupart des condamnations réprimant plus sévèrement les relations sexuelles entre majeurs et mineurs touchait plus particulièrement des hommes des couches populaires. Non pas que ceux-là étaient plus « pervers », mais simplement parce qu’on les poursuivait davantage. Hocqenghem signalait là un phénomène de justice de classe : une loi de moralité sexuelle participait en fait, avec d’autres, à contraindre des populations que l’on estimait dangereuses.

Évidemment. D'ailleurs, la plupart des gens se foutent des pédés prolos ; ceux qui vivent en banlieue ou à la campagne demeurent invisibles.

Oui. C’est à ce genre de phénomènes que les associations politiques LGBT devraient porter peut-être plus d’attention : que les mesures qui sont prises dans un but louable ne soient pas récupérées par des discours ou des actions menées contre d’autres populations. On pense bien sûr aux discours néoconservateurs ou réactionnaires qui mettent en avant les acquis de la « libération sexuelle » pour mieux stigmatiser d’autres populations qui ne les auraient pas acceptés ou adoptés. Alors que ces mêmes individus en ont été les plus virulents adversaires.

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Ouais, ce discours est incroyable.

D'autre part, je pense que la lutte contre le sida a complètement reconfiguré le mouvement gay, et a transformé, via le drame, une population jusqu’alors considérée comme déviante ou anormale en un groupe social responsable et intégrable – jusqu’à un certain point, d’accord, puisque l’égalité des droits n’est pas encore complète. Bon, et puis les mecs sont quand même plus sexy maintenant qu'il y a 25 ans.

Sans doute.

Et les modalités d’existence pour les homos sont bien plus diverses qu’autrefois. Les pédés peuvent dorénavant être des beaufs comme les autres et nous, on trouve ça plutôt bien. On peut leur rentrer dedans sans remords.

JULIE LE BARON

Le numéro 4 de Monstre sortira en octobre prochain. Vous pouvez vous procurer les autres ici.