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Mon grand-père, ce nazi

Rainer Höss, petit-fils du commandant d'Auschwitz, a passé toute sa vie à combattre son héritage et sa famille négationniste.
31.1.15
grand père nazi hoss

Si un type devait incarner le vieil adage « On choisit ses amis, mais on ne choisit pas sa famille », mon choix se porterait sur Rainer Höss. Cet Allemand, aujourd'hui âgé de 48 ans, est né dans une famille connue pour avoir participé à l'un des plus grands crimes jamais commis contre l'humanité, avant de nier toute implication.

Ce n'est qu'à 12 ans que Rainer a eu écho de la sombre histoire de son grand-père, Rudolf Höss, qui était le commandant du camp d'Auschwitz. Höss ne s'est pas contenté de superviser l'assassinat de 1,5 millions de Juifs, gitans et prisonniers politiques. Il a également été le cerveau qui a pensé la transformation d'Auschwitz ; en transformant un vieux camp militaire en une sorte d'usine capable d'exterminer 2 000 personnes par heure. Le grand-père de Rainer a même conçu les chambres à gaz et introduit le Zyklon B à Auschwitz.

Et comme si cela n'était pas suffisamment horrible, Rudolf Höss a commis toutes ces atrocités à seulement quelques centaines de mètres de la maison familiale, l'endroit même où le père de Rainer a grandi, jouant avec des objets fabriqués par les prisonniers d'Auschwitz et ramassant des fraises recouvertes d'une fine pellicule de poussière issue de la combustion des corps.

Les deux parents de Rainer l'ont abreuvé de propagande nazie présentant son grand-père comme un héros de guerre. C'est de la bouche de ses instituteurs qu'il a appris la cruelle réalité au sujet de son grand-père – une révélation qui expliquait pourquoi les personnes plus âgés tressaillaient à la simple mention de son nom de famille, pourquoi il n'était pas autorisé à participer aux voyages scolaires à Auschwitz et pourquoi le jardinier de l'école – un survivant de l'Holocauste – le passait régulièrement à tabac dans la cour de récréation.

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Le père de Rainer, jouant avec un avion nazi fabriqué par des prisonniers d'Auschwitz

Face au refus des membres de sa famille de reconnaître le rôle de Rudolf Höss dans le génocide, Rainer a coupé les ponts avec eux il y a 30 ans. Il a depuis dédié sa vie d'adulte à combattre les négationnistes, ce qui a fait de lui le mouton noir de sa famille.

« Il n'y a pas moyen que je fasse partie de cette famille qui perçoit un génocidaire comme un héros de guerre, voire même comme une victime des Juifs et de ses alliés », m'a expliqué Rainer. « Et bien qu'il y ait des milliers de documents historiques et de témoins oculaires en mesure de prouver les actes commis par mon grand-père, ils continuent de tout nier. »

Même sa tante de 80 ans, Inge-Brigitt – qui fut un temps mannequin pour Balenciaga et qui a passé ces 40 dernières années à travailler à Washington dans une boutique de mode tenue par des Juifs – le traite, dans une interview donnée à Exberliner, de « jeune homme odieux, menteur, toxico et cupide. »

Si Inge-Brigitt ne nie pas que des Juifs aient été tués dans des camps, elle ne pense pas qu'ils aient été si nombreux. Et quand le Washington Post lui oppose le fait que Rudolf ait confessé avoir été responsable de la mort de plus d'un millions de juifs, elle déclare que les Britanniques lui ont « arraché cet aveu sous la torture. »

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Rainer Höss au crématorium d'Auschwitz

La tante de Rainer n'est pas la seule Höss à avoir ce sentiment. Toujours selon le Exberliner, Anita Höss – nièce de Rainer résidant à Sydney – a posté un commentaire déroutant sur un forum consacré à l'Holocauste en août 2013. On pouvait y lire : « Je n'ai pas honte du nombre de juifs morts pendant la Seconde Guerre mondiale. D'autres nationalités ont subi des pertes bien plus considérables – les Soviétiques sous Staline, et d'autres peuples vivant derrière le rideau de fer. Les Juifs alimentent eux-mêmes leur statut de victime – il est temps qu'ils passent à autre chose. »

Choqué et consterné par de telles déclarations, Rainer estime que ce commentaire prouve que l'enracinement idéologique distillé par son grand-père est encore bien présent. « Si jamais j'ai l'opportunité de rencontrer Anita en personne, je l'inviterais à visiter le camp d'Auschwitz avec moi et à s'entretenir avec des survivants », a-t-il déclaré.

En 2009, Rainer a visité Auschwitz pour la première fois, ce qui lui a permis d'entrer en contact avec des survivants et leur famille. Au cours de l'un de ses voyages, il a rencontré Eva Mozes Kor, qui a subi les expérimentations tristement célèbres de Josef Mengele sur des jumeaux. Aujourd'hui, elle et Rainer sont « très proches », si bien qu'elle l'a adopté comme petit-fils.

« Notre relation symbolise le fait que la haine entre les groupes ethniques n'a pas lieu d'exister », m'a expliqué Rainer.

Là-bas, il est aussi devenu ami avec le photographe juif Marc Erwin Babej, fils de Terezin, un rescapé d'Auschwitz. Babej a récemment photographié Rainer pour sa série de photos Mischlinge (vocabulaire nazi désignant un métis avec une ascendance juive), qui met en scène des Allemands de la génération d'après-guerre avec des reliques du Troisième Reich.

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Rudolph Höss et sa famille

En 2010, Rainer s'est rendu en Israël pour participer au documentaire israélo-allemand Les enfants d'Hitler. Le film porte sur la façon dont les descendants des plus importantes figures du régime Nazi – Heinrich Himmler, Hans Frank, Hermann Göring et Rudolph Höss – ont composé avec leur terrible héritage familial. Dans le film, un groupe d'étudiants demande à Rainer : « Qu'est-ce que vous feriez à votre grand-père si vous le voyiez aujourd'hui ? » À cela, Rainer répond sans une once d'hésitation : « Je le tuerais de mes propres mains. »

« C'était un moment extrêmement grave et angoissant », m'a t-il confié. « Je faisais face à ces jeunes étudiants juifs en tant que petit-fils de meurtrier de masse. Leurs questions n'auront jamais de vraie réponse, mais j'ai fait de mon mieux pour être honnête. »

Il y a quelques années, Rainer a hérité d'un coffre de 30 kg ignifugé et marqué d'une svastika – un cadeau de Himmler à son grand-père – contenant plus de 2 100 pages d'un journal jamais publié tenu par Rudolf Höss. Il y consignait les descriptions de ses expériences à Auschwitz, ainsi que des réflexions sur la manière d'améliorer le processus d'extermination. Dedans, il y avait également des centaines de diapositives et une chevalière en or.

En 2009, après avoir essayé de vendre ces reliques nazis au mémoriel israélien de l'holocauste, le Yad Vashem, il a subi les foudres des médias juifs pour avoir tenté de se faire de l'argent sur le dos du génocide.

« Si j'avais sincèrement voulu en tirer de l'argent, je l'aurai plutôt vendu à une organisation nazie », s'est-il justifié. « Je suis entièrement conscient que c'était une proposition stupide, suite à laquelle j'ai présenté des excuses publiques et reçu une belle correction de la part de la communauté internationale. »

Plus tard, il a donné le coffre à l' Institut d'Histoire Contemporaine de Munich, où il repose toujours aujourd'hui. Il a fourni plusieurs documents extraits de ce coffre à une équipe de juristes et d'avocats qui essayent d'amener d'anciens gardes SS devant un juge.

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Un coffre marqué d'une svastika dont Rainer a hérité – un cadeau de Himmler à son grand-père

Bien qu'il ait aidé à amener des Nazis devant la justice, sa principale arme pour combattre l'héritage de son grand-père est de s'adresser aux jeunes. Éduquer les jeunes sur les dangers des néo-nazis et de l'extrême droite est devenu son job à plein temps. À cette fin, il est intervenu dans plus de 70 écoles l'année dernière.

« Les étudiants réagissent très bien à mon histoire. Après coup, ils me posent beaucoup de questions et partagent même parfois des histoires racontées par leurs grands-parents », m' a-t-il décrit.

En plus de ces discussions, Rainer espère que le gouvernement allemand financera des voyages scolaires à Auschwitz, afin que les jeunes puissent mesurer la charge émotionnelle de l'holocauste. « À chaque fois que je m'y suis rendu [à Auschwitz], j'ai vu beaucoup de jeunes partir en larmes à cause de la brutalité des événements qui s'y sont déroulés. »

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Rainer Höss et Eva Mozes Kor, survivante de l'Holocauste

Même si Rainer reconnaît qu'il portera toujours la lourde croix que son grand-père lui fait porter, il s'en empare pour parler et fait tout ce qui est en son pouvoir pour que le nazisme ne ressurgisse pas.

Dans une vidéo qu'il a produite pour la campagne « N'oubliez jamais de voter » de la Ligue des Jeunes Socialistes de Suède, Rainer déclare : « J'en sais davantage que la plupart des gens sur le désir d'oublier. Il fut un temps où j'ai simplement nié mon passé – en voulant changer de nom. Mais nous ne devons jamais oublier notre passé, peu importe à quel point il blesse. Parce que lorsque nous oublions l'histoire, celle-ci ne fait que se répéter. »

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