À la gloire des derniers vidéo-clubs de Paris

J'ai visité les dernières boutiques où il est encore possible de louer un film, comme si le DivX et Netflix n'avaient jamais existé.

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avr. 9 2015, 11:00am


Henri Moisan, propriétaire de Vidéosphère ; Photos : Simon Lefebvre/VICE.com

Les magasins indépendants qui proposent des films en location sont de plus en plus rares. Parmi les plus réputés de Paris, on ne compte plus que : Le Vidéo Club du Marais, La Onzième Heure, Hors-Circuits, JM Vidéo, Le Vidéo Club de la Butte et Vidéosphère. Si ces quelques boutiques subsistent, la plupart des vidéo-clubs ont laissé place à des bornes qui ont, faute de clientèle, ensuite été démontées. En janvier 2015, il restait 27 magasins Vidéofutur sur le territoire français, soit environ 10 fois moins qu'il y a 20 ans. L'arrivée du streaming, de la VOD, des box et de Netflix a évidemment bouleversé le marché. Aujourd'hui, pourquoi sortir de chez soi pour louer un DVD quand on peut regarder un film – de façon légale ou illégale – via Internet ? Comme les bibliothèques, les vidéo-clubs voient leur fréquentation constamment diminuer – mais à la différence de ces premières, les vidéos-clubs ne reçoivent pas d'aide de l'État.

Voisine d'une des boutiques citées plus haut, j'ai toujours été étonnée par le nombre de clients qui se pressent chaque soir dans la petite boutique. Jusqu'à peu, je n'étais jamais allée dans un vidéo-club. Mais, après y avoir mis les pieds pour la première fois il y a quelques semaines, je me suis depuis promise d'y retourner systématiquement pour y louer des films.


L'accueil de Vidéosphère

Un vidéo-club est loin d'être un lieu de passage où l'on passe en vitesse juste pour choper son DVD. Au contraire, c'est un « véritable lieu de vie », explique Christophe Petit, qui a racheté le Vidéoclub de la Butte. « C'est un endroit où on vient discuter cinéma, où on prend son temps pour faire son choix. Quand j'étais ado, on venait ici tous les jours pour parler des films qu'on avait vu la veille », ajoute-t-il. Dans le vidéo-club, tout a été mis en place pour que les cinéphiles s'y sentent bien. Pareil chez Vidéosphère, où on se retrouve dans une sorte de bibliothèque géante du film. « Un vidéo-club doit être un espace de rencontres, d'échanges, de conseils. C'est pour ça qu'on organise deux ciné-clubs chaque semaine sur un thème particulier », souligne Henri Moisan, son gérant.

Chaque client que j'ai rencontré y restait au minimum 15 minutes, même si la plupart d'entre eux savaient à l'avance ce qu'ils voulaient. Les vidéo-clubs font partie de ces rares endroits hors du temps où, justement, on prend son temps.

Christophe Petit, propriétaire du Vidéo Club de la Butte

S'il est vrai que le net propose des milliers de références cinématographiques, les vidéo-clubs n'ont pas à rougir de leur catalogue. Chez JM Vidéo, on compte pas moins de 25 000 films sélectionnés soigneusement. « Dès qu'un réalisateur sort un nouveau film, on sait que les gens vont vouloir regarder ce qu'il a réalisé avant. On croit toujours que les gens ont vu tous les Fincher depuis 20 ans, mais en fait pas du tout. Pour les nouveautés, on reçoit sept à huit exemplaires à chaque fois », explique Boris, employé de la boutique. Le phénomène se produit aussi lorsqu'un film est primé à un festival ; les clients se précipitent alors pour voir l'œuvre du réalisateur.


La boutique Vidéosphère, à proximité du jardin du Luxembourg, dans le Vème arrondissement de Paris

Chez Vidéosphère, il y a précisément 44 779 films. « Je suis un grand voyageur ; j'ai par exemple racheté les stocks de vidéo-clubs brésiliens qui fermaient. C'est pour ça que j'ai des films en portugais ou en hébreu non sous-titrés qu'on ne trouve nul part ailleurs. Le plus important n'est pas de comprendre le langage du film, mais de l'avoir », explique Henri. Ce dernier ne revend absolument aucun de ses DVD, contrairement à d'autres vidéo-clubs. Il avoue même que certains des films de sa collection ne sont jamais sortis – mais ce n'est pas grave, car au moins, lui les a. Il possède aussi 18 000 VHS, dont une énorme collection de films muets de tous les pays. Fait assez étonnant : s'il propose à certains clients le DVD ou la VHS pour un même film, ils choisissent généralement la VHS, comme un mélomane préférera toujours un vinyle à un CD.

Contrairement à la majorité des vendeurs de la Fnac, les gérants des vidéo-clubs sont des cinéphiles avertis qui connaissent absolument tout et leurs clients suivent leurs conseils sans la moindre hésitation – et sans jamais être déçus. Si les locations dans les vidéo-clubs étaient auparavant assez strictes, aujourd'hui, tout est plus flexible. On peut s'arranger avec le gérant pour rendre le DVD quand on peut. Aussi, quand un client demande un film que le vidéo-club n'a pas, certains sont prêts à « remuer ciel et terre » pour l'avoir, explique Henri Moisan. « Même s'il faut se battre, le commander au Brésil ou en Amérique, on l'aura. On n'a pas peur d'acheter des films un peu chers car ça restera un bon investissement », tonne-t-il. Le panneau des dernières acquisitions reflète bien cet esprit : il y a bien sûr des nouveautés, mais aussi de vieux films qu'Henri vient tout juste de dénicher.


Vidéosphère, où 44 779 films sont classés par pays et réalisateur

Comme à l'école où un prof peut vous faire aimer les maths, un gérant de vidéo-club peut vous faire aimer aller au vidéo-club. C'est également pour ça que la plupart des clients sont fidèles et reviennent très souvent. « Beaucoup de clients viennent me parler de leur vie privée. Je me souviens d'un gars qui est venu discuter avec moi pendant des heures parce que sa bonne femme l'avait quitté. Il a préféré venir me voir plutôt que d'aller se bourrer la gueule au bar », explique Christophe Petit. Le gérant du Vidéoclub de la Butte a de nombreuses anecdotes à raconter. Ami proche de Michel Gondry, il l'a vu un jour débarquer en lui disant qu'il allait réaliser un film sur le batteur des Who. Fan de la première heure du groupe, Christophe lui propose de l'aider à collecter des informations sur le sujet. Cette année-là, tous les soirs du mois d'août, à 23h précise, Gondry a débarqué dans le magasin pour parler du sujet. « À la fin de l'été, je lui ai demandé où en était le film. Il m'a dit que le projet était abandonné mais qu'il avait une autre idée. Il m'a dit : "J'ai envie de faire un film sur deux mecs qui bossent dans un vidéo-club. Toutes leurs cassettes vont s'effacer et les gars vont devoir réaliser des remakes pour les remplacer." »

Si Christophe a au départ cru qu'il se foutait de sa gueule, quelques mois plus tard, Soyez sympas, rembobinez sortait sur les écrans. « Il y a des répliques dans le film qui ressemblent à ce que je dis aux clients, du genre : "Tu as été sage ? Tu es sûr que tu le mérites ?" »


JM Vidéo et ses 25 000 films

Inutile de prendre des gants : les vidéo-clubs sont en danger. Il faut savoir qu'ils doivent payer une taxe locative qui s'élève environ à 80 euros pour chaque film qu'ils achètent, et ce pour chaque exemplaire du même film. Rajoutez à cela l'apparition du streaming, catastrophique pour le marché. « Le week-end suivant la fermeture de MegaUpload, on a eu 30 % de clientèle en plus, et ce pendant trois semaines. Des gens qui n'étaient pas passés depuis deux ans sont revenus », explique Christophe Petit.

Aujourd'hui, la plupart des clients sont des familles ou des professionnels de l'industrie cinématographique. La majorité des jeunes ne se donnent pas la peine de louer des DVD, et Boris de JM Vidéo le comprend totalement : « Si t'as aucune thune, tu ne vas pas t'embêter à venir louer un DVD alors que tu peux le télécharger gratuitement sur ton ordi. » Pour Henri Moisan, il y a, dans l'industrie du film, autant de place pour le streaming que pour les vidéo-clubs : « Netflix et ses suggestions sont bien jolis mais ça ne remplacera pas le vidéo-club, qui s'inscrit lui dans une démarche différente. Quand le gérant du cinéma du Panthéon vient me voir, il me dit : "Chez toi, j'ai l'impression de tourner les pages de l'encyclopédie du cinéma et le film que je choisis n'est pas une vulgaire suggestion de l'ordinateur." » Comme le résume bien un client : « Il ne faut pas que ce genre de boutiques deviennent des trésors nationaux. »


Les étagères de JM Vidéo

Alors qu'on pourrait penser que les vidéo-clubs sont désuets où n'existent plus, il faut bien avouer qu'ils ont encore toute leur place dans le milieu du film en France. Avec un prix de location oscillant entre deux et quatre euros, ils restent relativement abordables. Certes, le streaming est bien pratique et chacun a ses petits moments de faiblesse, mais l'expérience du vidéo-club restera quand même irremplaçable.

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